Cf. ci-dessus, p
ï\j.z\ Y^votto... Cet adverbe oiç, à la place où il se trouve, nous devons le traduire comme fait Liebel : « Même ainsi, même dans cette conjoncture (vel sic, vel rébus sic se habentibiis) » ; et, dès lors, c'est bien toujours un cri de passion que fait entendre le poète; mais c'est le cri d'une passion déjà traversée par des sentiments contraires, par des griefs peut-être contre celle même qui en est l'objet.
Aussi bien le même sentiment de torture morale perce-t-il dans les autres fragments où le poète dépeint son amour. Nulle part nous n'y voyons la paisible effusion d'une âme heureuse. « Misérable que je suis ! je me meurs d'amour ; la cruauté des dieux me pénètre de douleurs atroces jusque dans la moelle de mes os 1 ! » La même idée s'exprime dans un autre vers, où l'épithète XooijaeX^ç doit conserver, ce semble, toute sa force étymologique. « L'amour, ô mon ami, me brise et me dompte •. » Y a-t-il là rien qui ressemble à la description d'un amour heureux et partagé? Un seul fragment a paru dépeindre l'émotion de la jeune fille, entraînée elle-même dans une délicieuse passion. « La grande force de l'amour dont son cœur était plein répandit sur ses yeux un brouillard épais, et déroba le sentiment à sa poitrine délicate 3. » Mais la leçon ainsi traduite (àzaXà; <ppévaç) semble devoir être corrigée, par analogie avec plusieurs expressions homériques connues, en x-x/Aq opévac, de sorte que le sens général de la pensée change tout à fait : « Un violent désir amoureux (©ïXôtijtoç epcaç, dans le sens de
3. Archil., fr. 103. — Voir le texte ci-dessus, p. 130. La traduction que nous donnons ici est celle de M. A. Croiset. Histoire de la littévalure grecque, t. II, 2 édition, p. 189.
la formule homérique izapaKé^a^aa èv oC/Jz-t-a) pénétrait dans mon cœur, jetait un brouillard épais sur mes yeux, et arrachait de ma poitrine ma saineet vigoureuse raison (crraXàç opsvaç). » Ici encore, dans notre interprétation, le poète avouait sa passion aveugle, mais il en parlait comme d'un événement passé; d'où Ion peut conclure que ce poème appartenait, lui aussi, au temps où, furieux sinon guéri, Archiloque ne pensait plus qu'à exercer sa vengeance.
Une chose, en effet, ressort avec certitude des fragments, comme de la tradition : c'est que le poète avait reçu de Lycambe une promesse accompagnée de serments, et que cette promesse fut violée ' ; c'est qu'il avait partagé, comme fiancé, le sel et la table, et qu'il ne prit pas part au repas de noces ?. Alors, contre Lycambe, qui avait blessé son amour-propre, il s'acharna de toute la force de sa malice et de son sarcasme, tour à tour l'accusant d'une cruauté perlide 3 et l'exposant aux risées de la foule 4; contre Néoboulé elle-même, et contre sa sœur, il s'emporta jusqu'à des outrages qu'explique seul un amour encore mal éteint, la haine d'un homme fait, qui s'en veut à lui-même de s'être laissé prendre aux pièges d'une femme, la joie amèrc et ironique d'un esprit déçu et vindicatif. Alors il se fit un jeu d'aiguiser contre cette famille qui lui avait fait du mal les traits les plus mordants de son arme favorite, de cet iambe bâtai Heur (pugnacis iambi)0 qu'il avait inventé pour l'expression de ses passions véhémentes et de ses impitoyables ressentiments.