VIII AVANT-PROPOS
l'histoire de l'art ionien, je veux dire une vue d'ensemble sur la marche générale de la civilisation, depuis les origines égyptiennes et orientales jusqu'à notre moyen âge et jusqu'aux dernières transformations de l'art moderne. Grâce au nombre immense de documents que fournit la céramique, les archéologues ont pu distinguer, dans les produits ioniens, jusqu'à dix-sept groupes chronologiques, et, parmi tous les objets de cette longue série, ils ont observé, à côté de traits communs qui procèdent d'une même technique et d'un même esprit, des différences et des nuances qui correspondent soit aux phases diverses d'une évolution naturelle, soit à des influences extérieures venues de l'Orient ou de la Grèce continentale. Quelque unité qu'elle présente dans ses caractères essentiels, l'école ionienne doit donc être étudiée dans son histoire, dans ses manifestations locales et dans les moments successifs de son progrès ; par ce moyen seul on arrivera sans doute à résoudre des questions encore pendantes, à expliquer des contradictions au premier abord inconciliables. Le même art ionien qui, dans certaines œuvres d'architecture et de sculpture, offre des modèles de légèreté, d'élégance raffinée et de sveltesse, se recommande ailleurs par un réalisme saisissant, par des modelés énergiques et sommaires, par des formes courtes et trapues.
Les mêmes variétés, assurément, se rencontreraient, selon les temps et selon les lieux, dans les œuvres littéraires de l'ionie ; et, comme les archéo-
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logues, les historiens de la littérature devront procéder avec un souci rigoureux de la chronologie et de l'histoire, s'ils veulent contribuer à donner une connaissance plus sûre, une définition plus complète du génie ionien, au sens le plus large de ce mot1. Les documents ne manquent pas, quoique trop souvent mutilés : du ixe au vme siècle, tout le développement de l'épopée homérique est ionien, sinon dans son fond de légendes et de mythes traditionnels, du moins dans sa forme et dans ses traits les plus caractéristiques ; ionien, au vne et au vie siècle, le premier essor de la poésie lyrique, avec l'iambe, l'élégie, la chanson ; ionien encore, l'épanouissement de la sagesse pratique, au temps de Solon et des Sept Sages ; mais ionien aussi, le mouvement scientifique et philosophique qui entraine, dans la seconde moitié du vie siècle, la pensée des poètes et des prosateurs vers les spéculations les plus neuves et les plus hardies. Entre ces points extrêmes, entre la grâce naïve du vieux conteur homérique et la philosophie d'un Xénophane, dira-t-on que l'école ionienne se caractérise par le génie modéré d'un Solon, par l'art délicat d'un Mimnerme? Mais il y a même entre ces deux esprits un singulier contraste, et la raison de l'un s'oppose trop vivement à la passion de l'autre pour qu'on doive les confondre dans un idéal commun.
1. Il est à peine nécessaire de rappeler ici que, quand nous disons « Ioniens », nous employons ce nom dans le sens où les Orientaux appelaient J air an ('Iàoveç) tous les Grecs de la côte asiatique et des îles.