Plut., De sera num. vind
donc d'en dégager deux autres : c'est que, d'abord, la guerre avec les Naxiens a duré assez longtemps pour que le môme poète qui devait y trouver un jour la mort en eût célébré déjà les vicissitudes, et c'est, ensuite, que cette guerre est inséparable des luttes soutenues par les Pariens autour de Thasos, puisque le nom de cette île revient jusqu'à trois fois encore dans la dernière colonne de l'inscription.
Si le souvenir de ces hostilités a presque totalement disparu de l'histoire, remarquons pourtant que Philochore, d'après Harpocration, invoquait le témoignage d'Archiloque dans l'exposé des combats livrés par les Pariens de Thasos aux habitants de Maronée, pour la possession de Strymé '. Or Maronée était une colonie de Chios, et voilà une rivalité qui peut bien avoir gagné aussi les métropoles. Nous ne voyons pas, il est vrai, que Naxos ait eu des intérêts du même genre sur la côte de Thrace; mais que savons-nous au juste de ces luttes? Archiloque semble être arrivé à Thasos dans un temps où les peuplades barbares du voisinage disputaient encore l'île elle-même aux colons de Paros; mais peu à peu de nouvelles recrues, des succès remportés d'un côté ou de l'autre, des alliances heureuses vinrent en aide aux Pariens, et bientôt, possesseurs incontestés de l'île qui dominait par sa situation tout le commerce de la côte voisine, ils s'établirent en maîtres dans cette région du mont Pangée qui devait être pour eux une source inépuisable de richesses. On ne peut guère admettre que seules les peuplades thraces aient résisté à cette prise de possession des mines d'or
1. Harpocrat., 171, 4 : St/sÛjxy) fxvrl|j.ovc'j£i tûv ©ao-cwv 7ipbç Mapw-
vitTa; 7tîpi xr,? S^p-j^ç àjJ.5t<rêr1Ty|'7E0j; 4>i).ôy opo; ivê' 'Apyi'Xoyov àTCayojxevo; (j.âpT\;pa. — Archil., fr. 146.
ARCHILOQLE A THASOS 63
les plus enviées. De tous les cotés se pressaient des colonies grecques1 : Andros eut les siennes à l'ouest du Strymon ; Clazomène, près de l'embouchure du Xestos; Chios, au pied du mont Ismaros, sans parler des EoliensdeMitylène, qui, fondateurs d'Enos à l'embouchure de l'Hèbre, durent bien se mêler, eux aussi, aux luttes d'influence d'où sortirent ces établissements durables3. Même les villes qui ne cherchaient pas à prendre pied dans ces parages se trouvèrent entraînées dans la guerre, et l'on sait comment, dans le même temps, la rivalité de Chalcis et d'Erétric divisa en deux camps tout le monde grec de l'Archipel et des continents voisins. Cette guerre de Lélante, dont les premières phases remontent, ce semble, à la tin du vme siècle, s'est fait sentir jusque dans les colonies les plus lointaines, et nous apprenons, par un fragment d'Archiloque, qu'il eut connaissance des batailles de l'Eubée, de ces luttes acharnées où une convention spéciale interdisait l'usage des arcs et des fronde- ;.
Tels sont les événements historiques auxquels se rattachent les aventures guerrières d'Archiloque : mêlé successivement aux revers et aux succès des Thasiens, le fils de Télésiclès chanta dans ses poésies la bonne et la mauvaise fortune. Mais alors une question se pose : comment se fait-il que ce poète patriote, après avoir assisté à des luttes finalement couronnées de de succès, n'y ait trouvé en somme ni la richesse ni la gloire ?
1. Cf. Busolt, Griech. Geschichte, t. 1 (1893), p. 458 et suiv.
2. C'est peut-être ces colons lesbiens que désigne le mot Asa6îo>v dans les fragments d'Archiloque conservés par l'inscription de Paros
IV colonne. 1. o2 .
3. Strab. X, p. 448 : SuvéBevro ïo oïç rrJ<rr^<rovTaj rbv à-;rjjva ■ BrjXoï ck •/.a: roOto sv tm 'A[juxpuv8éco T-rr/r, t;: ppâÇouffa \j.r{ ^pfjoôae r7)Xe@6Xotç.
Il faut nous rappeler ici le témoignage de Critias : Àrchiloque s'était Fait, à Thasos môme, des ennemis. Pour des raisons politiques? Rien ne le prouve; mais la même humeur indépendante, aventureuse, qui de Paros l'avait amené sur ces frontières du inonde grec où l'état de guerre avec les barbares était continuel, n'avait pas manqué de se développer au cours d'une existence agitée. Le fier soldat qui avait apporté aux Thasiens le secours de son bras n'était pas homme à accepter sans réserve 1<> commandement du premier venu : il jugeait et ses chefs et ses compagnons, toujours prêt à se moquer des uns et des autres1, il se proclamait volontiers le servant du dieu Enyalios, comme s'il n'eût eu à rendre compte à personne de sa conduite2. Avait-il perdu son bouclier à la bataille? Il était le premier à s'en consolera Sa lance, voilà toute sa richesse; elle suffisait à son bonheur'1. Est-ce à dire que cet esprit d'indépendance, d'insouciance môme, ait conduit Archiloque jusqu'à trahir à l'occasion la cause qu'il avait d'abord soutenue? En d'autres termes, ce batailleur a-t-il été vraiment un mercenaire, à la solde du plus offrant?
L'opinion qui le représente comme tel s'appuie d'abord sur un fait dont nous avons déjà montré le néant: c'est la prétendue campagne d'Archiloque en Grande- Grèce, au service des Colophoniens '.On invoque ensuite deux fragments du poète lui-même. « Glaucos, disait-il