Archil., fr
que les hommes se fassent une idée des choses selon la manière dont elles s'offrent à eux ; ils sont incapables de comprendre même ce qu'ils perçoivent, ils ne savent que se forger à eux-mêmes de vaines apparences1. » Ainsi Heraclite modifiait la pensée d'Àrchiloque, en interprétant ce vers dans un sens philosophique au lieu d'y reconnaître une observation morale. Mais ce n'est pas tout : ce vers, que certainement Heraclite avait visé, nous a été conservé dans un dialogue platonicien, YEryxias, comme une citation empruntée à Archiloque par le sophiste Prodicos de Céos-, et, dans la bouche de Prodicos, il avait une signification encore sensiblement différente de celle que lui avait prêtée Heraclite. « La richesse, disait Prodicos, est un bien pour les hommes vertueux, et pour les méchants un mal. Il en est ainsi de toutes choses: tant valent ceux qui en font usage, tant valent les choses elles-mêmes, et ce vers d'Archiloque est bien vrai : « Le sage est sage dans tout ce qu'il fait. » Le poète aurait-il jamais reconnu sa pensée sous ce travestissement?
Discuté et commenté par les philosophes, Archiloque ne fut pas oublié des poètes dans le cours du vie et du ve siècle. Son exemple semble avoir directement inspiré Hipponax ; mais aucune allusion certaine à son œuvre n'apparaît dans les fragments iambiques ou choliambiques de ce poète. Un autre Ionien, Anacréon, lui doit quelques traits de mordante satire3, et plusieurs
1. Heraclit., fr. 17 dans l'édition de Diels (Die Fragmente der Vorsokratiker, Berlin, 1903, p. 69).