L OUVRAGE HISTORIQUE DE DEMEAS
pourrait bien appartenir à une époque un peu plus haute que la première moitié du me siècle.
C'est M. Hiller von Gartringen lui-même qui nous suggère l'idée de cette observation. Par une étude comparée de l'inscription nouvelle et des trois variantes sous lesquelles nous était déjà connu l'épisode merveilleux de Koiranos et du dauphin, M. Hiller von Gartringen arrive à cette conclusion, que Phylarque, Plutarque etElien, qui représentent pournouscette tradition littéraire, ont chacun séparément puisé à une source qui dérive de Déméas, mais qui n'est pas l'ouvrage même de cet auteur. La première partie de cette démonstration consiste dans le raisonnement suivant : Plutarque, en rapportant l'anecdote, cite un des vers qui dans Archiloque appartenaient au récit de cette aventure ' ; or on ne supposera guère que plusieurs écrivains aient fait justement le même travail que Déméas ; donc c'est Déméas lui-même qui a fourni à la tradition les traits essentiels du récit. Mais le plus ancien même des trois auteurs, c'est-à-dire Phylarque, dont l'histoire s'étendait de l'année 272 à l'année 220 avant Jésus- Christ, a eu entre les mains un ouvrage où déjà cette version de Déméas avait subi d'assez importantes modifications : elle se présentait à l'historien du 111e siècle, non plus sous la forme simple que nous trouvons aujourd'hui dans l'inscription de Paros, mais avec un premier et un troisième acte, pour employer l'expression de M. Hiller von Gartringen, qui en augmentaient encore le merveilleux : Koiranos n'était plus seulement
1. Plut., De solertia animalium, 36 : 'E-l toOtw il ).i-;i-x<. noir,<rai rbv Apy !> o/ov
itsvTr,xovT' ivSpcôv aî'ttï Koi'pavov r,moç HoaëtScav.
C'est le fr. 114 d'Archiloque dans les Poetae lyrici de Bergk.
le naufragé qui devait à un dauphin son salut; il apparaissait comme le bienfaiteur qui reçoit la récompense de sa bonne action, et les dauphins venaient assister en foule à ses funérailles1. Le développement de la légende a dû se produire lorsque l'anecdote parienne a pris place, à côté d'autres historiettes du même genre, dans un ouvrage plus général, dans un recueil de traditions relatives à l'intelligence des animaux. Si l'on accepte ces judicieuses déductions de M. Miller von Giirtringen, n'est-il pas du même coup, je ne dis pas nécessaire, mais naturel, de supposer entre Déméas et Phylarqueun intervalle de temps plus étendu que ne fait l'auteur même de cette hypothèse? Et puisque nous ne songeons plus à identifier Déméas au rédacteur du Marbre de Paros, pourquoi ne pas faire remonter le biographe parien d'Archiloque jusqu'au temps des Atthidographes, par exemple, jusque vers le milieu du ivc siècle? On ne nous objectera pas, je pense, que seul l'exemple d'Aristote ait fait germer en Grèce l'idée d'utiliser les vers des anciens poètes pour la connaissance de l'histoire : l'influence d'Aristote a eu bien plutôt pour effet de provoquer de vastes enquêtes, et de rassembler en de larges tableaux les traditions dispersées des villes grecques; or le livre de Déméas n'avait pas encore ce caractère général : c'était une œuvre toute parienne, fondée sur une chronologie locale, sur des wpot Ilapiwv, comme en avaient produit, dès la fin du vic siècle et au début du vc, les premiers logographes. Déméas est venu assurément après la génération de ces historiens locaux; il n'est pas le contemporain de cet Eudémos de Paros, que cite Denys