MODERNE
Dans qnel esprit il faut se servir des ordres. — Du fait que les systèmes d'architecture précédemment étudiés sous le nom d'ordres ont pris naissance dans un pays et à une époque dont Tesprit différait du nôtre et répondait à un mode de construction que nous n'employons plus, il ne faudrait pas conclure qu'ils doivent être bannis de notre architecture. n serait également puéril d'y renoncer sous le prétexte de renouveler l'art à d'autres sources. Nous no pouvons nier que les anciens nous aient laissé en eux des expressions parfaites de beauté et d'harmonie, des formes admirables et de nobles proportions. C'est pour nous un patrimoine. Que nous devions interpréter autrement ces formes et ces proportions, nul ne songera à le contredire, pourvu que nous nous inspirions dans cette étude des principes fondamentaux et immuables auxquels toute œuvre d'art doit se conformer pour être vraiment belle. Mais, cela dit, nous sommes en droit de puiser à cette mine de l'antiquité et de lui emprunter, pour nous en servir selon nos goûts et notre caractère particuliers, les éléments de son architecture.
C'est aussi ce qu'ont fait les architectes modernes, et depuis la Renaissance tous les mouvements artistiques ont trouvé leur impulsion dans une étude plus complète et une interprétation nouvelle des œuvres de l'antiquité.
Péristyles, loggia. — On conçoit facilement que les cas où l'on aura à se servir des ordres à la manière des anciens seront excessivement rares.
Les [léristyles de colonnes, par exemple, ne trouveront leur application immédiate que dans certains édifices publics de grandes dimensions et d un caractère spécial.
On s'en est servi avec succès pour les édifices comportant une loggia, et Ton peut citer, parmi eux, les palais de la place do la Concorde, et la colonnade du Louvre, où Perrault a employé une disposition particulière, dite de doubles colonnes ou colonnes accouplées, et qui produit là, par ses proportions irréprochables, un très bel effet. Les doubles colonnes peuvent être employées soit comme supports se répétant régulièrement dans toute l'ordonnance, soit comme motif renforçant les angles d'un bâtiment dont la façade est formée d'un ordre à colonnes simples.
S'il est assez rare que nous ayons à nous servir dès colonnes dans les mômes conditions que les anciens, en revanche, elle nous fournissent des motifs de décoration pour accuser certaines parties d'un édifice ou pour donner plus de résistance à certains points plus chargés. Elles joueront très souvent le rôle de contreforts décorés et, à cet effet, pourront
se présenter soit détachées en avant du mur qu'elles viennent renforcer, soit solidaires de ce mur. Nous aurons, dans le premier cas, des colonnes dégagées; dans FiG. 103. le second cas, des co-
lonnes engagées. Ces deux dispositions sont représentées en plan par la figure 103. Les pilastres eu saillie sur un mur ne seront que des cas particuliers de colonnes engagées, des sortes de colonnes en « basrelief », selon le mot très heureux de Reynaud.
Pour les colonnes dégagées, il n'y a pas de règle k suivre; on les place à la distance du mur qu'on juge convenable pour répondre le mieux aux conditions de chaque cas particulier. Pour les colonnes engagées, on place l'axe à une distance du mur égale au tiers du rayon de la base ou module ; on les dit alors engagées au tiers. Cette disposition a pour but de donner plus de fermeté à la silhouette de la colonne en
accusant fortement l'arête rentrante form<^epar sa rencontre avec le mur.
La décoration par tambours ou par refends est tout indiquée pour les colonnes engagées ou dégagées, surtout si le mur contre lequel elles s'appuient est lui-même ainsi décoré, car alors elle marque la solidarité de ces deux parties de la construction en y faisant régner les mêmes lignes horizontales. C'est ce qui a lieu dans le soubassement du palais du Luxembourg, à Paris.
Dès lors, les colonnes peuvent servir à décorer dés édilices ou des parties d'édifices, soit en formant une ordonnance complète sur tout le développement de la façade ou du mur intérieur auquel elles s'«ippuient, soit en en marquant les parties principales, ou en encadrant les baies des portes ou des fenêtres.
Superposition des ordres. — Dans la décoration des façades, on peut employer, pour les édifices de (juelque importance, une disposition dont les monuments romains nous offrent un certain nombre d'exemples, le théâtre de Marcellus, à Rome {/ig. 421) en particulier, et qui consiste à placer plusieurs ordres l'un au-dessus de l'autre, à superposer les ordres, coittme dans la figure 104.
Il n'y a point de règle particulière à donner pour la superposition des ordres. Chacun d'eux y est traité comme s'il était isolé, avec tous ses éléments constitutifs, et placé ou non sur un piédestal, au gré de l'architecte, seul juge des circonstances spéciales de chaque édifice. Toutefois, on peut dire qu'il est rationnel, dcins cette superposition, de placer à la base les colonnes les plus massives et tl'employer, à mesure qu'on s'élève, des colonnes plus élancées, et cela d'ailleurs, qu'on adopte le même ordre ou des ordres différents pour les divers étages. Dans le premier cas, on modifiera convenablement à chaque étage les proportions de l'ordre choisi pour lui donner le caractère d'élégance ou de force qu'il doit avoir. Dans le second cas, on se contentera de disposer les ordres en ayant égard à leurs proportions respectives. Ainsi, l'ordre dorique sera placé à la base, l'ordre ionique viendra au-dessus de lui, et l'ordre corinthien couronnera le tout. II
Fia. 104.
va sans dire qu'on peut superposera volonté soit deux ordres seulement, soit les trois ordres.
Dans les édifices à plusieurs étages, on se sert quelquefois des ordres pour réunir eu un seul ensemble les étages ayant même importance ou même destination. On peut en voir un **xemple dans la façade des palais de la place de la Concorde yfig. 120).
Remarque. — L'étude avec quelques détails des systèmes d'architecture que nous ont laissés les Anciens, si elle n'avait qu'un intérêt archéologique, serait déplacée dans cet ouvrage, dont les limites sont trop restreintes pour permettre aucun développement superflu. Mais elle a une plus haute importance au point de Mie de l'art, qui doit être l'un des buts de rarchitecte dans toutes ses œuvres, même les plus modestes, 11 n'est pas d'édifice si simple qu'il ne puisse porter la marque d'un goût éclairé et d'un juste sentiment des convenances, car là où l'ornementation fait complètement défaut, l'archilecle peut encore agir d'une façon heureuse sur les proportions et leur faire exprimer l'harmonie. Or, aucune étude n'est de nature à donner à un plus haut degré le sentiment de l'harmonie jusque dans la simplicité, que celle des monuments anciens, qui en sont parfois l'expression parfaite. Mais cette considération montre, en même temps, qu'un esprit éclairé verra dans ces œuvres l'application heureuse et intelligente des grands principes de l'art, plus que des modèles à copier servilement, sans souci des convenances nouvelles et des idées modernes. Entendue dans cet esprit large et indépendant, l'étude de l'architecture antique sera des plus profitables.