CHAPITRE II
Généralités. — Nous avons vu, dans le chapitre précédent, que toute composition architecturale comprend diverses parties d'importances et de destinations différentes, qu'il s'agit de disposer et de proportionner. On peut les ranger en deux grandes catégories : les parties couvertes {portiques et porches, vestibules et antichambres, escaliers, diverses espèces de salles), et les parties découvertes et accessoires destinées à accompagner les bâtiments (cours et terrasses, parcs et jardins, bassins et fontaines). Ce chapitre aura pour objet une étude sommaire de ces divisions principales.
§ l®^ — Parties couvertes
PORTIQUKS ET PORCHES
Les portiques et les porches sont des constructions très ouvertes, de simples abris contre la pluie ou la chaleur, qui sont isolés ou rattachés plus ou moins directement à des édifices plus vastes auxquels ils donnent accès.
Portiques antiques. — Proscpio tous les monuments antiques avaient leurs porliques. Les temples grecs se composaient de la cella, fermée par des murs et accompagnée tantôt sur tout le pourtour, tantôt sur les façades antérieure et postérieure, tantôt sur la première seulement, de portiques de colonnes supportant des entablements. Les temples des Romains, leurs thermes, leurs arènes et leurs théâtres com-
p<»rtaienl é(;alemeiit, avec des dispositions très diverses, des portiques plus ou moins étendus, lis entouraient, isolés, les places publiques, olTrant aux promeneurs une circulation à couvert et prenaient souvent dans ce cas de vastes proportions, embrassant plusieurs ranifées de colonnes en largeur.
Portiques modernes. — l.es architectes modernes s'en sonl servis s«)us ces deux formes, et il nous suffira, pour le montrer, de citer les (portiques de la Madeleine, du Louvre, de la Boui-se, de la place du Palais-Royal, à Paris, et le portique monumental qui précède la façade de la basilique de Saint- F*ierre, à Home. Toutefois, les dispositions en sont un peu difTérentes, et l'usage beaucoup moins fréquent sous notre ciel moins clément, peu propice par conséquent à Tutilisation de ces constructions trop largement ouvertes aux vents et à la pluie.
On leur a appliqué tantôt le système des colonnes, tantôt celui des arcades, el de forts beaux exemples peuvent en dtre cités dans les deux gi»nn»s.
Portiques à plates-bandes. — Les premiers sont les plus simples et ceux qui offrent au plus haut degré le caractère monumental. Leur largeur doit être au moins égale à l'espacement des colonnes; c'est du moins une condition qu'on a déduite des dispositions de ces ouvrages lorsquMls entouraient les temples dans Tanticpiité. Mais il faut dire que cette condition n'a pas toujours été d'un emploi très judicieux.
Les portiques des temples grecs el romains étaient simplement décoratifs ; mais nous leur demandons, en outre, dans nos monuments, de répondre à des besoins matériels bien déduis. Ils doivent être disposés de telle façon que la pluie, fouettée par le vent, ou les rayons solaires obliques n'y pénètrent pas, jusque sur la face antérieure opposée aux colonnes. Aussi doit-on préférer à la règle précédente celle (jui, selon Vilruve, donne aux portiques une profondeur égale à la hauteur des supports.
Diverses questions se posent dans la composition des portiques, qui peuvent d'ailleurs modifier ces deux conditions, pour obtenir un efTet satisfaisant à rextérieur. Si rordon-
nance de colonnes se retourne sur deux faces adjacentes par exemple formant des portiques ouverts à leurs exlrémités, il faut que la largeur soit un multiple de rentre-colonnement. C'est ce qui est observé dans l'exemple de la figure 32*>.
Fio. 325.
Fio. 323.
Les porlicjues peuvent d'ailleurs être ouveils à leurs extrémités, sans retour, sur les faces adjacentes et avoir une largeur supérieure à Tespacement des colonnes. On peut résoudre la difticulté en répétant sur la face latérale une ouverture égale à cet espacement et comprise entre des têtes de murs massifs, i|ui seront retournées également sur les deux faces de l'angle (/?//. 326) ou arrêtées en farade princiiiale par un f>ilaslre carré i/Jf/. S'il).
Ces dispositions sont moins simples que la précédente, mais elles accusent plus de solidité.
Les porliques de ce genre sont couverts en plafonds i\\io l'on peut décorer, comme ceux des temples antiques, de sortîtes et de caissons. Mais on peul aussi les voûter.
Le plus bel exenii)le qu'on (uissc citer de porlique à platesbandes, supporté par des colonnes et voftié à linléritMir, «'st le double porlique circulaire construit par Le Bernin, en avant de la basilique de Saint-Pierre de Rome. Nous en donnons le plan dans la figure 328. Il est formé de cpiatre rangées de colonnes dori<iues formant trois nefs, dont les deux extérieures, plus étroites, viennent consoliiler la principale, placée au milieu. Les es[»acements des colonnes, croissant
Fifi. 327.
de la circonférence inti'rieure à la circonférence extérieure, leurs diamètres croissent dans la même proportion, bien que la hauteur demeure constante, et leurs contours apparents sont compris entre les mêmes tangentes convergentes au centre de Parc pour les quatre colonnes d'une rangée rayonnante, afin d'éviter une impression de maigreur que produiraient certai-
FiG. 328.
neraent les colonnes les plus espacées, si elles avaient même diamètre que les plus rapprochées. Les extrémités des portiques sont soutenues par des têtes de mur décorées de pilastres qui ajoutent grandement à l'aspect monumental de l'ensemble. Enfin, l'ordre est couronné par une balustrade, dont les dais placés au-dessus des colonnes servent de piédestaux à des statues décoratives d'un très bel efTet.
Portiques à arcades. — Les portiques à arcades susceptibles de moins de dignité se plient, en revanche, à des expressions plus variées et ont été souvent employées pour de charmantes compositions. Le point capital, eu égard à la stabihté de ces ouvrages, est rétablissement des piliers d'angle qui, sollicités par des poussées au vide, réclament une grande
solidité. Les arcades peuvent d'ailleurs reposer ^sur des colonnes ou sur des piédroits carrés ou rectangulaires, ou sur des piédroits combinés avec pilastres ou colonnes. Ces portiques sont couverts par des plafonds en charpente, ou voûtés ; le premier mode convient mieux aux arcades sur colonnes, c'est celui dont la figure 329 donne un exemple. La figure 330, montre diverses solutions pour les piliers d'angles saillants et rentrants et une façon de raccorder deux portiques de largeurs différentes se rencontrant suivant des directions perpendiculaires.
Nous plaçons sous les yeux de nos lecteurs, dans la figure 331, malheureusement trop restreinte, le portique
admirable entre tous, connu sous le nom de Loge des Lances, et situé sur la place du Grand- Duc, à Florence. Sa façade principale se compose de trois arcades de 1 i ™,70 d'ouverture d'axe en axe des piliers, et une arcade semblable forme la façade latérale.
La proportion de ces arcades et les détails de l'ornementation s'harmonisent si parfaitement qu'on est tout à la fois saisi par l'ampleur de la conception et par les dimensions du monument ; c'est un
FiQ. 329.
FiG. 330.
(les r.urs cxpin|ih's où l'arlisle a su a^^socier Ti m pression de
FiG. 33t.
la grainh'iu" moialo à colle do la graiuleur matérielle. Il esl dû à rarrhilecle italien On amia.
PARTIES COUVEHTBS 345
Portiques arabes. — I/architeclure arabe, qui nous a laissé des monuments en Orient, en Afrique et en Espagne, a fait un grand usage des portiques, dont elle a emprunté les formes générales au style byzantin, mais où elle a su se montrer créatrice et originale en renouvelant ces formes dans leui^ détails et en les imprégnant fortement du caractère de son génie particulier. Ces arcades sont quelquefois de forme ogivale, mais le plus souvent en forme d'arc outrepassé ou arc en fer à cficval, reposant tantôt sur des colonnes, tantôt sur des points d'appui rectangulaires dont les angles saillants sont remplacés par de petites colon nettes engagées, disposition dont l'art roman et l'art gothique ont tiré, comme on sait, le plus grand parti et qui leur a permis de trouver des effets très heureux.
Portiques superposés. — On a souvent besoin d'élever un ou plusieurs étages au-dessus d'un portique. Pour produire, dans ce cas, une impression harmonieuse, il faudra nécessairement donner à ces parties supérieures, assez de légèreté pour qu'elles n'écrasent point les constructions largement ouvertes qui les supportent. Le moyen le plus simple de résoudre la difficulté consiste à superposer des portiques de môme genre et à leur donner une apparence de légèreté d'autant plus marquée qu'ils sont situés à une plus grande hauteur dans la façade, en d'autres termes, de proportionner le caractère de résistance aux charges supportées.
Si le portique n'est surmonté que d'un étage peu important, il suffira d'élever ce dernier en malériaux de faible épaisseur et de les accuser à l'extérieur en les laissant apparents ou en les recouvrant d'un enduit qu'on ornera de détails fins et légers. Notre figure 329 en est un exemple.
Mais lorsque les parties supérieures ont plus d'importance, lorsque même, ce qui est fréquent, c'est le premier étage qui doit dominer, la difficulté est plus sérieuse. S'il s'agit de portiques de même genre, on observera simplement les règles indiquées dans la première partie de notre ouvrage pour la superposition des ordres et celle des arcades. Le motif du théâtre de Marcellus à Rome {fig. 121), en donne un exemple. Si les portiques ne sont pas de même genre, la plus
grande habileté de Tarliste ne pourra avoir pour effet que d att«'-nuei' des défauts tenant aux données mêmes de la question.
L'arcliitecte Gabriel, dans les palais de la place de la Concorde à Paris [fig. 120), a su tirer un grand effet de la superposition d'un portique à colonnes et à plates-bandes à un portique à arcades. Si Ton ne peut accorder à cette œuvre une perfection qui, nous le répétons, est impossible à atteindre, il faut admirer, sans réserve, Part avec lequel il a presque fait disparaître les défauts inhérents à un pareil cas. II fallait à ces arcades des piédroits très massifs pour sup- ])orter la grande ordonnance qui s'élève au-dessus ; mais, no pouvant leur donner une grande largeur, ce qui aurait diminué celle des ouvertures, il les a coupés de refends profondément marqués, qui leur donnent un très puissant caractère de solidité. Il a pu ainsi les rapprocher suffisamment pour que les colonnes qu'ils soutiennent ne paraissent pas trop espacées, et il a encore ajouté de la fermeté au portique du premier éCage en le flanquant à ses extrémités de deux vigoureux pavillons. On a quelquefois aussi superposé un portique à plates-bandes à un portique à arcades, en établissant deux ou trois entre-rolonnements dans l'intervalle correspondant à deux piédroits consécutifs. Cette disposition convient sans doute à des édifices qui n'excluent pas une certiiine fantaisie, qui la réclament même, mais s'adapterait mal à ceux qui doivent revêtir un caractère monumental. Elle est, d'ailleurs, défectueuse, au moins pour l'œil, en ce (jui concerne la stabilité, puisqu'elle répartit inégalem(?nt les charges sur les reins de voûte de l'arcade.
Porches. — Les porches constituent une variété de portiques (le moindres dimensions que les précédents ; mais ils en diffèrent en ce qu'ils font toujours partie intégrante d'édifices plus ou moins importants auxquels ils se rattachent directement, tandis que les portiques proprement dits peuvent former un ensemble isolé et indépendant.
Ainsi, on peut considérer comme porche la disposition employée pour certains temples romains où les murs de la cella se prolongeaient en avant, se terminaient par deux
l^tes ornées de pilastres ou antes, et comprenaient dans leur intervalle plusieurs entre-colonnements. Le Panthéon de Rome offre encore un exemple de porche, mais de plus amples proportions. Il est formé de sept entre-colonnements en façade principale et de trois en façade latérale. Les trois travées du milieu correspondent, à l'intérieur, à une seule nef qui conduit à la porte d'entrée, et les deux travées extrêmes, à droite et à gauche, forment également une seule nef, dont le fond est décoré par une grande niche en cul-de-four.
Les porches, ainsi qu'on le voit par ces exemples, sont toujours destinés à offrir une entrée à couvert; ils précèdent immédiatement le vestibule ou quelquefois môme en tiennent lieu. Ce rôle particulier exige qu'on les traite, non comme des adjonctions, mais comme des parties nécessaires et qu ils soient si étroitement liés à l'édifice qu'on ne puisse les enlever sans préjudice pour celui-ci, sans rompre l'harmonie de la composition.
C'est ce qu'avaient senti et exprimé les architectes du moyen âge, et les porches des cathédrales gothiques sont une de leurs plus heureuses créations. Ils sont conçus avec ampleur et se composent d'une ou de plusieurs travées voûtées en arcs concentriques, dont l'ouverture diminue de l'extérieur à l'intérieur et qui reposent sur des colonnetLes engagées. Cette dernière disposition est très décorative et convient parfaitement à cette partie de l'édilice qui semble devoir inviter à l'entrée les lidèles venus pour le culte. D'ailleurs, ils se rattachent tout naturellement au reste de la façade, dont ils forment la partie inférieure, se développant largement, comme on peut le voir, par le plan de la cathédrale d'Amiens {fiy. 332), dans les grands espaces qui séparent les contreforts. Ces derniers seraient lourds et disgracieux, mais réunis par des arcs à la fois fermes par leurs proportions générales et riches parles détails de l'ornementation, ils concourent à l'effet de grandeur de la façade, tout en étant des membres utiles à la solidité. Ainsi, l'art sait tirer parti des circonstances locales, en apparence les plus contraires à la beauté, et les faire servir à ses lins.
Cette disposition n'est pas d'ailleurs la seule qu'aient adoptée les architectes du moyen ûge : les porches de cette
époque présentent, au contraire, les plus heureuses variétés.
FiG. 332.
Tantôt ils embrassent toute la façade qui s'élève au-dessus à Taplomb «le leur face antérieure, comme à Notre-Dame de
PAUTIES COLVERTES
Paris, tantôt ils se réduisent ù une seule travée dans l'axe, et leurs piliers servent de base au clocher, c'est le cas de l'église Saint-Germain-des-Prés à Paris. Les uns sont fermés (comme celui d'Amiens) et d'autres largement ouverts aux deux extréniilés (celui de Saint-Germain-l'Auxerrois, à Paris).
FiG. 333.
Les porches qu'on rencontre dans les églises modernes présentent souvent des dispositions analogues; toutefois le caractère digne et profondément religieux qui nous saisit dans ceux du moyen ûge a disparu pour faire place à la fantaisie.
Mais les églises ne sont pas les seuls édilices auxquels se rattachent des porches. La plupart des monuments publics en sont pourvus : les thédtres de l'Odéon et de l'Opéra, à Paris, en offrent divers exemples. On s'en sert très fréquemment, enfin, dans les maisons d'habitation, et cela déjà depuis le
350 PRINCIPALES PARTieS DES ÉDIFICES
moyen âge. Notre ligure 333 re|)réseiite un porche appartenant à l'un des pavillons du château de Fontainebleau et qui est connu sous le nom de porte dorée. Il est flanqué à droite et à gauche de deux petites pièces, comme l'indique le plan el le m(^me motif se r^^pète à tous les étages, formant au-dessus du porche une petite loge ouverte. Il est percé suivant un arc surbaissé d'une courbe très élégante, qui s'appuie sur deux colonu(\s à peine dégagées du mur.
D'autres fois le porche est ouvert sur deux faces et s'appuie par les deux autres sur les murs de façade de rhabitatîon, formant un angle rentrant. C'est le cas de la ligure 330, qui représente la disposition en plan d'un fragment emprunté à Tarchilecture italienne.
Ces exemples montrent que, tout en adoptant des dispositions dilTérentes, l'architecte a su relier intimement au bAliment principal cette partie accessoire. Dans nos maisons d'habitation, on ne trouve pas toujours la même sollicitude à cet égard, el le porche est très souvent accusé comme un appendice appuyé à la façade et qui, au lieu de l'orner, masque à la vue du s[)ectateur la partie oi!i d'ordinaire on déploie les plus amples proportions et la décoration la plus riche. Nous i)ensons qu'il est préférable de les traiter de la même façon que dans les exemples cités plus haut. Toutefois, il faut convenir que certaines habitations de campagne^ oà l'imprévu et la fantaisie sont appelés à produire le pittoresque, s'accommodent parfaitement d'ouvrages composés de poteaux en bois ou de piliers en maçonnerie légère supportant une toiture et qui jouent le rôle de porches.