‹ Architecture, décoration et ameublement pendant le dix-huitième siècle, Régence - Louis XV. Symétrie et asymétrie proportions légères et courbes capricieusesChapitre 16 sur 49 · J.-B. LE ROUX · texte numérisé non relu

J.-B. LE ROUX

Architecte : imagination médiocre, ainsi qu'en témoignent ses dessins de lambris, de vestibules, de cheminées, etc.; mais esprit souple qui obéit à la mode, pour le seul plaisir de plaire quand même : un arriviste d'une conscience d'art complaisante; supplée au manque d'inspiration par une grande habileté, ainsi que le prouva sa décoration des hôtels de Roquelaure, de Villars, de Yilleroy, etc.

JUST-AURÈLE MEISSO NNIER (1693-1750).

L'un de ceux qui ont mené le mouvement de l'art décoratif, et ne l'ont sauvé de la bizarrerie que par une extrême habileté à parer de grâce les imaginations les plus fantasques.

Italien d'origine, et formé à l'école de Borromini, il vint en France et se lit d'abord connaître comme orfèvre. Doué d'une extraordinaire facilité, il obtint, malgré la concurrence de Germain, le brevet d'orfèvre et de dessinateur du cabinet du roi.

Comme architecte, il se laissa aller à sa verve toute d'ampleur, et il italianisa le goût français avec ses formes chantournées et ses abus de la rocaille. Son influence fut considérable, mais elle ne fut pas absolue. Cochin, dans le Mercure de France, n'hésitait pas à le combattre avec une vigueur dont le bon sens n'excluait pas l'ironie. On y lit en effet des boutades dans le genre de celle-ci.

« Sont priés les orfèvres, lorsque sur le couvercle d'un pot à ouille, ou sur quelque autre pièce d'orfèvrerie, ils exécutent un artichaut ou un pied de céleri de grandeur naturelle, de vouloir bien ne pas mettre à côté un lièvre grand comme le doigt, une alouette grande comme le naturel, et un faisan du quart ou du cinquième de sa grandeur; les enfants de la même grandeur qu'une feuille de vigne; des figures supposées de grandeur naturelle, portées sur une feuille d'ornement qui pourrait à peine soutenir, sans plier, un petit oiseau; des arbres dont le tronc n'est pas si gros qu'une de leurs feuilles et quantités d'autres choses également bien raisonnées. — Nous leur serions

infiniment obligés encore, s'ils voulaient bien ne pas changer la destination des choses, et se souvenir par exemple qu'un chandelier doit être droit et perpendiculaire pour porter la lumière, et non pas torturé, comme si quelqu'un l'avait forcé; qu'une bobèche doit être concave pour recevoir la cire qui coule, et non pas convexe pour la faire retomber en nappe sur le chandelier, et quantités d'autres agréments non moins déraisonnables, qu'il serait trop long de citer. — Pareillement sont priés messieurs les sculpteurs d'appartements, d'avoir agréable, dans les trophées qu'ils exécutent, de ne pas faire une faux plus petite qu'une horloge de sable, un chapeau ou un tambour de basque plus grand qu'une basse de viole, une tête d'homme plus petite qu'une rose, une serpe plus grande qu'un râteau, etc. »

Dans une autre philippique, Cochin s'en donna à cœur joie de dauber sur l'italianisme de Meissonnier. Après avoir examiné l'état du goût public avec Oppenort, et avant Meissonnier, il s'écrie:

« Nous trouvâmes un appui plus solide dans les talents du grand Meissonnier. 11 avait à la vérité étudié en Italie, et par conséquent n'était pas entièrement des nôtres : mais comme il y avait sagement préféré le goût de Borromini au goût ennuyeux de l'antique, il s'était par là rapproché de nous; car le Borromini a rendu à l'Italie le même service que nous avons rendu à la France en y introduisant une architecture gaie et indépendante de toutes les règles de ce que l'on appelait anciennement le bon goût. Les Italiens ont depuis bien perfectionné cette première tentative, et du côté de l'architecture plaisante ils ne nous le cèdent en rien. Leur goût n'est pas le nôtre dans ce nouveau genre, il est beaucoup plus lourd : mais nous avons cela de commun, que nous avons également abandonné toutes les vieilles modes pour lesquelles on avait un respect superstitieux. Meissonnier commença à détruire toutes les lignes droites qui étaient du vieil usage; il tourna et lit bomber les corniches de toutes façons; il les cintra en haut et en bas, en devant, en arrière, donna des formes à tout, même aux moulures qui en paraissaient les moins susceptibles; il inventa les contrastes, c'est-à-dire qu'il bannit la symétrie, et qu'il ne fit plus les deux côtés des panneaux semblables l'un à l'autre; au contraire, ces deux côtés semblaient se défier à qui s'éloignerait le plus, et de la manière la plus singulière, de la ligne droite à laquelle ils avaient été jusqu'alors asservis.

« Rien n'est si admirable que de voir de quelle manière il engageait les corniches des marbres les plus durs à se plier avec complaisance aux bizarreries ingénieuses des formes de cartels ou autres choses qui devaient porter dessus. Les balcons ou les rampes d'escalier n'eurent plus la permission

XVIIIe SIÈCLE. — RÉGENCE ET LOUIS XV 57

de passer droit leur chemin ; il leur fallut serpentera sa volonté, et les matières les plus raidcs devinrent souples sous sa main triomphante. Ce fut lui qui

Fig. 58. — J.-A. Meissonnier, architecte-décorateur.

mit en vogue ces charmants contours en S, que votre auteur croit rendre ridicules, eu disant que leur origine vient des maîtres écrivains; comme si les arts ne devaient pas se prêter des secours mutuels : il les employa partout,

el à proprement parler, ses dessins, même pour des plans de bâtiments, ne furent qu'une combinaison de cette forme dans tous les sens possibles. Il nous apprit à terminer nos moulures en rouleau, lorsque nous ne saurions comment les lier ensemble el mille autres choses non moins admirables, qu'il serait trop long de vous citer : enfin l'on peut dire que nous n'avons rien produit depuis dont on ne trouve les semences dans ses ouvrages. Quels services n'a-t-il pas rendus à l'orfèvrerie? Il rejeta bien loin toutes les formes ([narrées, rondes ou ovales, et toutes ces moulures, dont les ornements répétés avec exactitude donnent tant de sujétion : avec ces chers contours en S il remplaça tout. Ce qu'il y a de particulier, c'est qu'en moins de rien l'orfèvrerie cl les bijoux devinrent très-aisés à traiter avec génie. En vain, le célèbre Germain voulut s'opposer au torrent, et soutenir le vieux goût dont il avait été bercé dans son enfance; sa réputation même en fut quelque peu éclipsée, et il se vit souvent préférer Meissonnier par l'appui que nous lui donnions sous main; cependant, le croiriez-vous ! ce grand Meissonnier n'était pas encore notre homme; il tenait trop à ce qu'ils appellent grande manière, de plus il eut l'imprudence de laisser graver plusieurs ouvrages de lui, et par là mit le public à portée de voir que ce génie immense qu'on lui croyait n'était qu'une répétition ennuyeuse des mômes formes. Il se décrédita et nous l'abandonnâmes d'autant plus facilement que, malgré les secours que nous lui avions prêtés pour l'établissement de sa réputation, il ne voulait point faire corps avec nous, et nous traitait bautement d'ignorants. »

En dépit de la verge de Cochin, Meissonnier n'en continua pas moins à cueillir de glorieux lauriers, et son œuvre, qui eut une action si décisive sur l'art décoratif à la lin du règne de Louis XV, nous apparaît, aujourd'hui encore, comme paré d'une irrésistible séduction. .

On y remarque le livre d'ornements, les chandeliers de sculpture en argent, les surtouts de table, les assiettes, les plats, les salières et sucriers, les girandoles, les pots à oil, les tabatières; le livre d'orfèvrerie d'église, les salons, les plafonds, les bas-reliefs en sculpture d'argent sur des châsses, les agrafes de croisées, et enfin le Parallèle gênerai des édifices considérables, depuis les Egyptiens, les Grecs, jusqu'à nos domiciles modernes.

BRISEUX (1680-1754)

Architecte, on lui doit plus de deux cents pièces où il traite, avec une élégance originale, de Varl de bâtir les maisons de campagne, el de la composition des frontons, vases, agrafes de croisées, lambris sculptés, encadrements

XVIIIe SIÈCLE. —

RÉGENCE ET LOUIS XV

de glaces, couronnements de perles et de niches à lits, fonds de salons, serrureries, balcons, rampes d'escaliers, grilles, elc. On lui doit également un curieux Traité du Beau essentiel dans les arts, appliqué particulièrement à l'architecture et un Traité complet d'architecture divisé par leçons.

GERMAIN BOFFRAND (1667-1754).

Architecte du roi, il a manifesté ses meilleures qualités de décorateur dans son Livre d' architecture, dont les planches, concernant l'Hôtel de Soubise, sont célèbres: il s'y trouve des chambres et des plafonds dont le décor est d'une extrême distinction.

F. DE CUVILLIÈS (1698-1767).

Élève de Robert de Cotte, il fut nommé premier architecte de l'électeur de Bavière ; puis, lorsque celui-ci devint empereur d'Allemagne, conseiller et architecte de S. M. Impériale: c'était un homme de goût, d'un talent consciencieux, susceptible parfois d'envolée; ses décorations intérieures sont des exemples très purs de ce q n'est le style Louis XV en son complet épanouissement. Son œuvre publié est des plus considérables : on y relève des recueils de cartouches réguliers et irréguliers, décadrés de glaces et bordures de tableaux, de plafonds réguliers el irréguliers, de lambris, de morceaux de fantaisie, de serrurerie, de panneaux divers, de caprices de fantaisie, de commodes, de jardins, de balustres, de figures allégoriques, de jeux d'enfant, de vases, de plans de bâtiments et de maisons de campagne, de ponts anciens et modernes, etc.

Page 1