‹ Architecture, décoration et ameublement pendant le dix-huitième siècle, Régence - Louis XV. Symétrie et asymétrie proportions légères et courbes capricieusesChapitre 9 sur 49 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Applications et Matières.

L'enseignement que se propose ce chapitre sera fourni par l'examen attentif des documents que nous allons présenter, plus amplement que ne le sauraient faire toutes les dissertations. Il y a des harmonies sensibles, en art, que les mots sont impuissants à traduire complètement : les brèves indications placées au bas des deux cents planches serviront de guide pour remarquer ce par quoi nous désirons que, dans chacune, la curiosité du lecteur soit mise en éveil.

Il n'est peut-être pas inutile, cependant, qu'après avoir analysé les divers éléments qui composent le clavier de la décoration à l'époque de la Régence et de Louis XV, nous cherchions l'expression synthétique des applications de ces éléments à la décoration des matières. Nous le ferons aussi sommairement que possible.

L'architecture se propose surtout, suivant le mot de Voltaire, « de créer des maisons agréables ». La mode, dès la mort de Louis XIV, ne fut plus aux palais où tout était sacrifié aux appartements de réception ; on voulut des

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pièces jolies et commodes pour y vivre, pour y connaître la joie d'une intimité élégante et confortable. L'architecte tient, avant tout, à faire œuvre de goût et, pour cela, il veut demeurer le maître de sa conception, aussi bien en ce qui concerne la décoration qu'en ce qui concerne la construction.

« Après la distribution des appartements, écrit J.-F. Blondel, la décoration intérieure est peut-être la partie la plus véritablement intéressante de l'architecture et celle qui a éprouvé le plus de révolutions depuis un siècle. »

N'oublions pas que J.-F. Blondel écrivait ceci en 1752 : « 11 faut, pour s'en acquitter avec succès, sçavoir choisir les artistes dans chaque genre, qui doivent concourir à son exécution ; il faut être en

Fïg. ô'i. — IluTKL DE Soi'BISE (AUJOURD'HUI PALAIS 1)KS ARCHIVES NATIONALES A PaMS) L.N 17Û0.

état de faire choix des matières réelles ou factices qu'on peut employer selon la dignité des propriétaires, le genre de l'ordonnance et l'usage de chaque pièce en particulier. » Or, l'on sait avec quelles nuances exquises, quel tact infini, les architectes de la Régence et de Louis XV surent approprier les locaux à l'usage qu'on en voulait faire et appeler à eux les artistes susceptibles d'interpréter leurs vues avec une grâce originale. « Le goût, écrit-il autre part, le goût seul est insuffisant pour réussir dans la décoration des dedans. Il préside, il est vrai, à la distribution des ornements, il les met à leur place, il décide leurs formes, leurs saillies; il amène au choix des allégories, des attributs et des symboles; mais il faut des règles sûres, pour établir les dessous, admettre des rapports, des proportions, introduire des repos, des intervalles... La décoration intérieure d'un appartement est fondée sur les mêmes principes que la décoration extérieure d'un bâtiment : son vrai mérite

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dépend de son ordonnance générale, et de la relation des parties avec leur lont... Il faut avoir pour règle indispensable d'accorder les ornements d'une pièce avec son usage, et d'en proportionner la richesse avec celle de la pièce qui la suit. La matière qu'on y employé ne demande pas moins de considération ; car, c'est suivant sa qualité qu'on doit déterminer son ordonnance, et rendre sa décoration plus ou moins légère. »

L'on sait combien ces règles si sages, si précieuses, furent appliquées. La pierre et le bois qui furent les matériaux principaux y furent traités avec

•").">. — Elévation de l'entrée et du grand logis, avec coite de l'une des ailes d'us motel particulier.

un respect extraordinaire de ce qu'ils sont. Et l'on peut affirmer qu'à aucune époque il n'y eut d'ouvriers plus habiles, ni plus pénétrés de l'amour et de l'orgueil de leur profession. Chez eux, le métier ne tarde pas à faire place à l'art. La menuiserie, pour ne citer que ce corps de métier, accomplit de véritables tours de force et atteignit à la perfection : elle eut à un égal degré la connaissance du bois, l'art de l'assemblage, et l'art des profils et de la distribution des plans. La menuiserie eut d'ailleurs comme émule lebénislerie, qui créa des chefs-d'œuvre pendant la Régence et le règne de Louis XV: les marqueteries de bois précieux y sont employées avec une délicieuse fantaisie et une habileté qu'on a peine à égaler. Mais revenons au décor qui lient plus directement à l'architecture.

Les principes édictés par Blondel et avant lui avaient pénétré si profondément l'esprit des artistes, que dans les décors peints destinés à revêtir de grandes surfaces, et même dans des panneaux de moindre dimension, le peintre s'applique à représenter des splendeurs architeeLoniques, escaliers menant à des portiques monumentaux, cascades au cadre luxuriant de verdures étagées, colonnades dont les baies s'ouvrent largement pour l'air, la lumière, l'atmosphère.

Dans le décor sculpté, lorsqu'il s'agit de figures, l'artiste s'efforce de traduire la vie, de faire passer, dans la pierre ou le marbre, un peu du frisson qui l'anime, frisson individuel, qui n'est peut-être pas la traduction ample

Fig. TA à 42. — Formes caractéristiques créés par Pierre Germain.

et puissante de la palpitation universelle ; mais il faut remarquer, cependant, que si dans l'indication psychique la figure apparaît plus jolie que belle, plus spirituelle et fine que robuste, plus propre à symboliser des idées que des actes, la manière dont elle est traitée s'accorde avec un rare bonheur à la matière employée; il y a là une synthèse généralement observée, un effet obtenu par masse, sans que le travail, fouillé à l'excès, en affaiblisse l'intention. Où l'artiste se permet une finition rigoureuse, c'est quand il traite le métal : l'œuvre des ciseleurs de la Régence et de Louis XV est admirable en cela : rien n'est laissé au hasard; les cuivres d'une table ou d'une commode, les entrées de serrures, les plaques des portes, les boutons de fermeture des fenêtres, les bras à lumière, les lustres, les cartels sont travaillés avec un soin qui étonne, et poussés comme on pourrait le faire pour un bijou; et

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l'on se demande si celte perfection d'exécution, celle perfection toute professionnelle ne compte pas pour un coefficient important dans le succès des décors imaginés par les slylisles.

Le fer non plus ne fut pas négligé el l'art de la serrurerie, grâce aux maîtres qui s'y consacrèrent, connut un siècle de gloire : il faut citer quelques lignes de Jean Lamour, l'ouvrier de génie qui créa les célèbres

Fig. 45 à 45. — Détails des ferronneries d'art d'après les grilles u:: Nancy.

grilles de la place Stanislas, h Nancy, pour comprendre avec quelle hauteur de vue les hommes de ce temps considéraient leur mission industrielle, qui était devenue, grâce à eux, une mission esthétique.

« Un ouvrier ne peut devenir habile, écrit-il, s'il n'est pénétré des prérogatives de son art. C'est l'avantage d'être utile aux hommes, c'est l'honneur, cetle digne récompense du mérite, ce mobile universel des talents, qui fait éclore les chefs-d'œuvre ; l'intérêt seul n'est pas capable d'échauffer le génie, ses vues ne peuvent être que bornées ; il ralentira le progrès des arts, s'il n'est pas uni à ce germe fécond des grandes choses. C'est ce qui m'a

déterminé à tracer ici, en faveur des élèves, quelques idées générales à la louange de la forge et de la serrurerie qui en est une branche distinguée, afin d'animer leur courage et d'exciter en eux un noble désir d'atteindre à la perfection. »

On comprend qu'avec un pareil exemple de haute conception professionnelle les serruriers du temps de la Régence et de Louis XV aient enfanté des chefs-d'œuvre : partout où ils eurent à faire œuvre de leur métier, on les vit affirmer leur désir d'émanciper leur besogne et de s'élever au grand art. Hampes d'escaliers, appuis de fenêtres, balcons, potences de lanternes, grilles, ils ont montré partout qu'ils étaient des décorateurs excellemment doués et des artisans attachés à leur admirable matière. Ils ont fait du travail de fer, et le fer, entre leurs mains, a été un agent d'une étonnante souplesse et d'une robuste beauté.

Enfin, parmi les tissus, il convient de rendre hommage aux tapisseries qui fournirent aux meubles et aux tentures un décor d'une incomparable richesse. On peut dire que nulle matière ne fut traitée, en ces deux époques si différentes de style, autrement qu'elle le devait être, et c'est là la raison principale, à notre avis, qui a assuré une sorte d'éternité à cette beauté dont nous subissons encore la séduction.

Fig, M$, — L'Architecture, tirée nu Livre des Art», par F. Boucher.

Fig. 17. -

PaXNEAC DKCOKATIF L'Ail ANTOINE WaTTEAU,

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