CHAPITRE VI
L’architecture gothique et les cathédrales .
On peut, d’après les observations des célèbres archéologues Félix de Verneilh et Jules Quicherat, et d’après les conclusions d’une thèse que nous avons nous-même défendue (1), caractériser ainsi Y architecture gothique ou ogivale : Fusion , dans une voûte, de la croisée d’ogives avec l’arc brisé, retenus dans leur poussée par l’arc-boutant ou par des forces à peu près équivalentes agissant en sens inverse. C’est la dernière expression du principe des poussées obliques, c’est le principe d’équilibre et d’élasticité.
Croisée d’ogives, arc brisé, arc-boutant sont ici désignés dans l’ordre de leur importance. Ils ne constituent pas à eux seuls toute l’architecture gothique ; ils en sont les organes essentiels et générateurs.
Ces éléments, en tant du moins qu’éléments organiques et agissants, étaient complètement nouveaux dans l’histoire monumentale. Ils n’entraient pas dans la « formule romane ». Dans quelques provinces toutefois, provinces éminemment françaises, les architectes romans les réclamaient, les appelaient, comme le souverain remède à des imperfections impatiemment tolérées, comme des secours qu’ils ne pouvaient obtenir de leurs propres moyens.
A certaines places, dans les voûtes en berceau par exemple, le plein cintre, sujet aux tassements, parais-
(1) Bulletin monumental , 1875 et 1893 ; Revue de l'art chrétien, 1895.
sait d’une solidité douteuse ; ailleurs, lorsqu’il fallait associer à des largeurs différentes des hauteurs égales, on se heurtait à l’inflexibilité d’une courbe demi-circulaire dont, évidemment, les proportions géométriques ne pouvaient être changées, sinon par des tricheries, des expédients. De ces expédients, il en est un qui futassezcouramment usité, parce qu’il ne s’attaquait pas à la courbe elle-même et la laissait intacte : il consistait à séparer l’arc de ses impostes par une prolongation rectiligne audessous de son diamètre, prolongation dont on était libre de calculer l’importance suivant la hauteur totale à obtenir. L’art ogival fut obligé de recourir lui aussi à ce procédé, mais moins souvent et avec un inconvénient moindre, car l’arc brisé par son élancement s’harmonise mieux avec une surélévation (fig. 5).
Les Romains avaient éludé les difficultés inhérentes à l’emploi de la voûte d’arêtes, peu maniable en dehors du périmètre strictement carré. On sait que la voûte d’arêtes résulte de la pénétration de berceaux engen drés eux-mêmes par les arcs d’encadrement, que l’arête ou ligne d’intersection de ces berceaux dépend de leur nombre, de leurs directions et de leurs dimensions, qu’elle est normale si les berceaux sont réduits à deux, perpendiculaires, égaux en largeur comme en hauteur, et que déroger à cette disposition normale c’est s’engager dans une suite inextricable de complications. Devant ces complications les architectes romans ne pouvaient reculer, du moment qu’ils tendaient à substituer partout la voûte d’arêtes au berceau et à la coupole, et qu’ils acceptaient sans réserve les conséquences de la forme basilicale amplifiée, laquelle comportait des plans très barlongs dans les hautes nefs, et des plans en
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quadrilatère irrégulier, en hémicycle, en triangle, en polygones divers dans les absides et les ronds-points. Mais, de tâtonnements en tâtonnements, les constructeurs en vinrent à se convaincre que le problème demeurerait insoluble, tant que les données n’en seraient pas changées, et ils cherchèrent les données inconnues.
On trouva dans l’arc brisé la solidité et la variabilité désirables. On trouva dans la nervure ou croisée d’ogives (fig. 6) le procédé qui, dans la voûte, affranchissait l’arête de toute dépendance soit des remplissages soit des arcs d’encadrement, et qui, non seulement l’affranchissait, i’individua lisait, mais encore la faisait génératrice d’engendrée qu’elle était jusqu’alors, l’élevait au suprême commandement lâ même où elle avait obéi, et la laissait rayonner à son gré sous les angles les plus divers. Cette interversion, événement si médiocre en apparence, fut en réalité la plus grande révolution qui se soit jamais produite dans l’art de bâtir.
Liberté au périmètre de la voûte par la variabilité des arcs d’encadrement, liberté à l’intérieur par la transformation de l’arête nue et passive en nervure saillante et agissante, c’était presque la solution du grand problème initial ; une troisième liberté restait à conquérir.
Parmi les avantages de la nouvelle voûte que les contructeurs saisirent avec le plus de promptitude, il en est deux de premier ordre, découlant directement l’un de l’autre. Alors que la voûte d’arêtes romaine et romane tenait par la cohésion et conséquemment par l’épaisseur de ses maçonneries, ce qui la rendait fort
ARCHITECTURE ET CATHOLICISxME
lourde, la voûte à nervures n’était qu’un assemblage de cintres portant des voùtains qui ne jouaient désormais que le rôle de remplissage, de couverture, et dont l’épaisseur pouvait être réduite à celle de petits moellons ; cette légèreté était encore favorisée par la précision mathématique des poussées, qui permettait d’éliminer les masses inactives. Elle eut d’autant plus de prix aux yeux des maîtres maçons, qu’elle favorisait à son tour l’amincissement des supports et partant le dégagement des intérieurs, sans parler de l’économie des matériaux. Mais, par un désavantage inverse, plus le support s’amincissait, moins il offrait de résistance aux poussées obliques ; moins, surtout, il était apte à supporter sans se déverser les contre-
forts qui eussent été indispensables pour assurer l’importance de même que l’indépendance de l’étage supérieur des nefà.
Ces contreforts, on imagina de les appuyer sur ceux des bas-côtés ; de là, ils vinrent chercher la poussée des hautes voûtes au moyen d’un grand demi-cintre ou quart de cercle (fig. 7) : l’arc-boutant était inventé, les dernières entraves étaient rompues.
L’invention ou l’adoption de l’arcboutant, de l’arc brisé, de la croisée d’ogives, ne fut affaire ni de goût ni de sentiment. Le sentiment, l’instinct les repoussait : ils paraissaient incorrects, bizarres ; ils ne faisaient aucunement partie de l’héritage galloromain. Ne perdons pas un instant de vue que les cons-
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tructeurs du xie siècle et de la moitié du xu® ne marchaient pas en avant sans regarder un peu en arrière : si les besoins liturgiques n’avaient pas été auprès d’eux plus forts que toutes les traditions et ne les avaient pas emportés de conquête en conquête, de perfectionnement en perfectionnement, ils seraient restés en route ou auraient rétrogradé. Donc, non seulement les trois éléments générateurs ne furent pas accueillis à la fois, mais ils ne le furent, séparément et en des régions différentes, qu’après des hésitations de quelque durée.
Les pays où s’engagèrent ces luttes partielles sont tous des pays très français, de langue et de mœurs françaises, à part une exception possible. L’Aquitaine usa de i’arc brisé pour soutenir ses coupoles, desquelles il devint bientôt tellement inséparable, que l’œil se familiarisa avec lui et qu’on le prodigua dans les diverses arcades ou baies des églises, en corrigeant d’ailleurs sa crudité par quantité d’ornements. La Bourgogne en usa pour les berceaux de ses nefs centrales, qu’elle jetait à des hauteurs périlleuses et dont il était indispensable d’affaiblir la poussée. Bien que l’époque de Saint-Front de Périgueux et des églises à coupoles de sa famille reste encore en question, etqu’aucun des berceaux brisés survivant en Bourgogne ne puisse être rigoureusement daté, il est peu croyable que parmi tant de voûtes et d’arcs en pointe, souvent mêlés à une architecture à profils rudimentaires, il n’y en ait pas qui remontent au troisième quart du xiG siècle ; il est, en tout cas, admis sans conteste que beaucoup sont très antérieurs à la première Croisade, ou plutôt au retour des Croisés en 1100 et 1101, ce qui, joint à d’autres considérations inutiles à faire valoir, écarte tout soupçon d’influence orientale.
La Bourgogne, pour laquelle l’arc brisé était si précieux, se trouva, par la même cause, les hautes voûtes, ne pouvoir se passer de l’arc-boutant. 11 lui fallut l’appliquer, après coup et d’urgence, malgré les répugnances, à des églises déjà terminées dont les voûtes s’étaient effondrées (à Saint-Germain d’Auxerre, à Cluny, sans doute ailleurs) ou se tassaient d’une façon menaçante ; cela, durant les vingt-cinq premières
années du xne siècle. Les voûtes en quart de cercle des collatéraux, usitées un peu partout, et passées en Auvergne à l’état de règle presque obligatoire, ont pu, de leur côté, suggérer l’idée de l’arc-boutant, dont elles remplissaient la fonction au-dessous des toitures laté-j raies ; il ne restait plus qu’à montrer au grand jour ce que l’on avait tenu dans l’obscurité des intérieurs. Le pas était facile, pour nous qui sommes habitués à voir des arcs-boutants ; il était envisagé bien autrement par ceux qui eurent à le franchir.
La croisée d’ogives, suivant l’opinion qui a prévalu durant la seconde moitié du xixe siècle, aurait été créée sur place, c’est-à-dire dans la contrée même qui devait l’unir aux deux autres éléments et constituer de toutes ses pièces l’architecture gothique : dans le domaine royal tel qu’il était sous Louis VII, plus exactement dans ce qu’on pourrait appeler Y école parisienne ou Yécole franco-picarde, espace compris entre Poissy, Pontoise, Beauvais, Compiègne, Noyon, Laon, Reims, Châlons, Sézanne, Provins, Melun, Etampes, Montfortl’Amaury, et qui englobe une partie de la Champagne. D’après une opinion nouvelle, munie d’arguments historiques, cette création aurait eu pour théâtre l’Angleterre : il y aurait, par exemple, dans la cathédrale de Durham, tout un système de croisées d’ogives, sur pleins cintres et sans arcs-boutants, que des dates authentiques portent à 1090 ou 1095, alors qu’en France nous ne trouvons des croisées d’ogives construites avec quel que suite que vers 1110, et plutôt après qu’avant. La présence des plus anciennes croisées d’ogives dans les monuments anglais, fût-elle prouvée, n’affaiblirait pas sensiblement notre thèse : à la fin du xie siècle, nos voisins d’outre -Manche n’avaient pas encore une architecture à eux ; leur école romane était, et rien autre, un prolongement de l’école normande ; leurs prélats et leurs artistes étaient presque tous des Normands du continent ; l’origine anglaise de la croisée d’ogives équivaudrait donc à une origine normande et partant à une origine française.
Faute de jalons chronologiques ou géographiques,
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nous ne savons pas au juste d’où l’école parisienne tira Tare brisé et l’arc-boutant, trouvés en dehors d’elle ; nous ne pouvons établir avec une certitude absolue que la croisée d’ogives soit son œuvre ; ce qui est incontestable et incontesté, ce qui suffit à sa gloire et à celle de la France catholique, c’est qu’elle a assemblé ces trois éléments et a donné à leur groupement toute la fécondité dont il était capable.
On s’est longtemps servi, très abusivement, à propos de l’histoire, nous allions dire de la biographie, de l’architecture romane, d’expressions telles que « décadence, impuissance, décrépitude, mort ». Non, la nouvelle architecture, dans les pays où elle s’est formée, n’a point tué l’ancienne ; son avènement radieux et serein est pur de toute destruction, de toute ruine. Le style roman n’a connu que l’exubérance, l’épanouissement de la jeunesse, et cette exubérance, cet épanouissement, ne sont autre chose, pour qui observe, que le style ogival luimême. Le roman, dans les pays où il ne tendait pas au gothique, a continué de vivre et de fleurir, jusqu’au moment où ce style gothique, dans sa pleine force et avec toutes ses séductions, plus ou moins tôt, plus ou moins tard, le supplanta presque brusquement en brisant une carrière encore riche en promesses. Là on peut, à la rigueur, parler de « mort », mais de « vieillesse », de « décrépitude », jamais. Il est fort à croire que si, dans ces contrées, le style roman avait été abandonné à sa pente naturelle, il aurait, en s’affinant, abouti à quelque chose d’assez analogue à notre Renaissance du temps de François Ier.
A l’évolution qui métamorphosa le roman en gothique a présidé un grand chrétien et un grand Français, un homme dont la présence, le rôle et le nom sont une réponse, dispensant de toute autre, à ceux, de plus en plus rares, de moins en moins hardis, qui osent prétendre que l’art ogival est un art laïque, créé en haine de l’art roman en tant que représentant de l’institut monastique, et que cet art roman aurait été par les ordres religieux, s’ils en eussent eu le pouvoir, condamné à une routinière et immobile perpétuité. Cet homme, c’est
celui que le roi Louis VII décora du titre de « Père de la Patrie » ; c’est celui qui, après saint Bernard, exerça sur les mœurs monastiques du xne siècle l’influence la plus salutaire ; ce fut une âme ardente et délicate d’artiste ; ce fut un zélé défenseur du goût national ; cet homme, c’est Suger ! Et non seulement il fut le témoin par excellence de l’évolution romano-ogivale, dont la durée correspond justement à la période active de son existence à lui ; mais il l’aida très probablement de ses conseils, de ses fréquentes interventions, et très certainement de son exemple ; ce fut lui qui la couronna par la construction de l’unique édifice qui ait mérité d’être appelé « le premier des monuments gothiques », l’église abbatiale de Saint-Denis, de laquelle il fut en personne l’ordonnateur et l’architecte.
Le 11 juin 1144 fut un grand jour, une date de premier ordre, pour la religion, la patrie et l’art : Suger faisait célébrer avec une pompe extraordinaire, par dixhuit archevêques ou évêques, en présence du roi, de la reine, au milieu d’une affluence imposante de hauts barons, d’abbés, de simples fidèles, la consécration du chœur de son église, commencé quatre ans plus tôt, et il dressait l’acte authentique de cette consécration.
Si le style ogival peut avoir un acte de naissance, le voilà ! Ce fut sûrement une promulgation, ce fut l’art nouveau manifesté à tous, proposé à l’imitation de tous, ce fut le vrai commencement d’une marche nouvelle dont rien désormais ne devait arrêter ou ralentir l’essor. Exultavit ut gigas ad eurrendam viam : c’est à pas de géant qu’il parcourut la voie qu’il s’était tracée. Du bassin moyen de la Seine il passa successivement dans les autres régions de la France, et de même à l’étranger : en Angleterre, en Allemagne où on l’appelait couramment « le style français » ( opus franc igenum , dans l’acte de consécration de l’église de Wimpfen-en- Val, en 1280), en Espagne, en Italie, en Scandinavie et jusqu’en Pologne. Un fait piquant : c’est que le style ogival fut introduit à l’étranger à deux reprises et à deux degrés; d’abord à l’état incomplet par les moines, très spécialement par les Cisterciens ; ensuite, parvenu
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à maturité, par les évêques, surtout ceux qui avaient étudié à l’Université de Paris, et par les architectes laïques. Sa seconde introduction en Angleterre fut le résultat d’un concours pour la reconstruction de la primatiale de Cantorbéry, concours où furent admis les architectes français et où l’un d’eux, Guillaume de Sens, remporta le prix. C’était en 1175. Si les croisées d’ogives de Durham sont réellement de la fin du xie siècle, la faiblesse des architectes anglais en face des nôtres quatre-vingts ans plus tard montre le peu de profit qu’ils auraient tiré de leur initiative.
Style ogival d’une part, grandes cathédrales de l’autre, ce sont deux termes qui s’appellent réciproquement et que l’esprit a quelque peine à séparer. L’ère des grandes cathédrales commence, avec Saint-Étienne de Sens, en 1140, l’année même où fut posée la première pierre du chœur sugérien de Saint-Denis, le premier des monuments gothiques, celui-là. Et, fait caractéristique à retenir, c’est de Saint-Denis, église monastique, et point de Saint-Étienne de Sens, métropole diocésaine, que dérive le type normal de la cathédrale, type auquel Amiens a donné sa consécration. Sur Saint-Denis se modèlent Notre-Dame de Noyon etNotre-Dame de Senlis de 1150 à 1180 ; ensuite, avec une indépendance croissante qui ne laisse plus subsister que l’idée primitive de l’ordonnance des ronds-points, Saint-Gervais de Soissons, Saint-Pierre de Troyes, Saint-Maurice (aujourd’hui Saint-Gatien) de Tours (1) ; Notre-Dame d’Amiens la cathédrale des cathédrales (2), en 1220 ; le chœur de Saint-Pierre de Beauvais, le plus élevé des vaisseaux s gothiques (46 m . 77 sous voûte), en 1227. Sur ces entrefaites sortaient de terre, sur plans divers : Notre-Dame 1 de Laon ; Notre-Dame de Paris, la plus vaste cathédrale du xn° siècle ; sa copie corrigée Saint-Étienne de ‘ Bourges ; Notre-Dame de Chartres, la cathédrale natio-
g (1) Les cathédrales de Tnérouanne, d’Arras et de Cambrai, détruites la première par Charles-Quint, les deux autres après la Révolution à française, étaient en grande partie de la période 1150-1250.
s, (2) De beaucoup supérieure, de l'avis de tous ceux qui ont pu cornn parer les deux édifices, à la cathédrale de Cologne, qui en est une imitation.
nale ou théologique, selon que l’on considère ses vitraux ou ses sculptures ; Notre-Dame de Reims, la cathédrale royale ; Saint-Étienne de Meaux ; Saint-Étienne d’Auxerre ; les cathédrales normandes, etc. Orléans, le Centre et le Midi s’associèrent tardivement au mouvement, et, dans les pays même où le mouvement eut toute son intensité, les cathédrales furent péniblement terminées ou ne le furent jamais tout à fait. La faute en fut à la négligence des évêques ou à la pauvreté de leurs diocésains, et non à une insuffisance quelconque de l’architecture gothique.
Tout a été dit, avec emphase souvent, à l’éloge de l’architecture ogivale et des grandes cathédrales, depuis Chateaubriand jusqu’à Huysmans, en passant par Victor Hugo, Guizot, Michelet, Henri Martin, Viollet-le- Duc. Celui-ci a donné prise au ridicule en « laïcisant » à outrance les architectes des xne et xme siècles (1) ; mais de son système, fort démodé en ce qui concerne les prétendues origines antimonacales et presque antichrétiennes de l’art ogival, il reste et restera la supériorité technique savamment établie de cette architecture sur toutes celles qui l’ont précédée et suivie.
(I) Cette manie, qu'à sa suite ont contractée presque tous ses disciples, ne remontait guère qu'à 1860. Voici ce qu'il n'avait pas craint d'écrire onze ans auparavant :
« Nous n'en sommes pas à discuter sur la supériorité ou l'infériorité de la religion et des mœurs antiques sur la religion et les mœurs chrétiennes. Nous devons admettre ce point important que nous sommes chrétiens, et meilleurs chrétiens peut-être que nous n'avons la prétention de le paraître. Outre que nous sommes soumis à cette gronde loi du christianisme, la civilisation moderne est toute basée . sur l’Evangile, sur cette religion sans cesse attaquée, mais toujours vivace, toujours à la tête de toute tentative d’amélioration et de progrès, toujours invoquée par le faible contre le fort. Depuis que l'on écrit l’histoire, quelles sont les idées humaines que l'on n'ait pas vu vieillir et crouler ? Les systèmes philosophiques, ainsi que les systèmes politiques, sont rangés par couches successives comme nous voyons les bancs qui composent notre globe entassés les uns sur les autres, enfouis et oubliés. Ces idées antiques n’occupent plus, comme la matière antédiluvienne, que quelques savants... Notre religion, qui est la base de notre civilisation, quoi qu’en puissent dire tous les philosophes passés, présents et futurs, n'a pas vieilli au milieu des luttes, des épreuves, des attaques dont elle a été l’objet, et même des abus commis en son som ; elle est aussi jeune qu’en 1200, et plus respectée certainement. » (De la Construction des édifices religieux en France, dans les Annales archéologiques, tome III, p. 328, n* de déc. 1849.) « Nos architectes du xm* siècle, mauvais critiques, praticiens naïfs, se contentaient de suivre les programmes que voulaient bien leur donner les évêques, les abbés ou les prieurs. » (Id. , p. 329.)
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Nous ne retiendrons qu’un mot de Henri Martin, si énergique dans sa concision : « Qui pourrait nier que ce soit la forme la plus solennelle qu’ait revêtue la pensée religieuse depuis l’origine des cultes ? »
Avec d’autres écrivains, nous ajouterons que l’architecte gothique, digne du nom de « maître des pierres vives », qu’il a osé prendre parfois, est le seul qui jamais ait su animer la pierre et disposer son monument comme un être organisé ; qu’il a infusé dans la pierre la pensée avec la vie ; qu’il a spiritualisé la matière autant qu’elle en est susceptible ; qu’en l’assouplissant à tous les besoins et à toutes les commodités de la liturgie, il a fait en même temps de la beauté plastique l’aide et l’excitatrice de la contemplation et de la prière. Et la statuaire, et la vitrerie peinte, ces auxiliaires de l’art gothique, ne lui sont devenues à leur tour si précieuses que parce qu’elles avaient déjà reçu de lui leur place éminente et choisie dans l’édifice sacré.
L’âge d’or du style ogival eut une durée qui varie suivant les appréciations des hommes de goût. Suivant les uns, la maigreur est le premier symptôme de la décadence, et cette maigreur s’annonce en plein règne de saint Louis, soit après la construction de la Sainte Chapelle de Paris, vers 1250. D’autres, ne voulant pas éliminer de cet âge d’or l’œuvre qui l’a véritablement couronné par un prodige de légèreté et de science, l’église Saint-Urbain de Troye's, le prolongent jusque vers 1275. Nous sommes de ceux-ci.