LA. LITURGIE CHRÉTIENNE ET LE GÉNIE FRANÇAIS
inévitable; et cette réaction fut à face double. D’un côté, grâce surtout aux écrits très clairs et parfaitement techniques de Viollet-le-Duc, il parut bien avéré que les styles roman et gothique sont le fruit d’un travail méthodique, progressif, préparé par des générations entières, favorisé par d’heureuses circonstances. D’un autre côté, ce môme Viollet-le-Duc (1), par une exposition des faits où l’on n’aperçut pas tout de suite une grande ignorance de notre histoire et les indices d’une animosité sectaire, reporta sur des aspirations indifférentes ou hostiles aux institutions catholiques ces succès de l’esprit humain. Avant ou après lui, avec des raisonnements divers habilement présentés, Victor Hugo, Michelet, Daniel Ramée, Vitet et leurs disciples nièrent ou affaiblirent la participation du christianisme à sa propre architecture.
Aisée est cependant la soutenance de notre thèse. Il faut, seulement, s’astreindre à l’asseoir sur le seul terrain solide qui lui convienne.
Les choses valent, d’ordinaire, ce qu’elles ont coûté, et les jets prime-sautiers d’une éloquence ou d’une poésie que la plus petite étincelle enflamme n’auront jamais le sens profond et l’autorité durable qui appartiennent seulement aux méditations rassises et aux investigations patientes d’un observateur attentif.
Pour être un peu plus terrestre, la réalité n’est ni moins grande, ni moins triomphante, ni moins intimement chrétienne ou française.
Ce n’est pas à coups d’inspirations personnelles et d’enthousiasmes collectifs que s’est créée l’architecture catholique : l’enthousiasme , V inspiration, les élans mystiques ont eu leur part clans le caractère élevé qu’a revêtu cette création ; mais ils n’ont été que des facteurs auxiliaires et intermittents dans un mouvement dont les causes premières se rattachent à la liturgie, c’est-à-dire à la manifestation publique et solennelle, réglée par l’Eglise elle-même, de nos croyances
(1) Surtout à la fin de son Dictionnaire raisonné de l'architecture française et dans ses Causeries du Dimanche au journal le XIX* Siècle.
et de notre piété. Ce sont les individualités qui ont été dominées et entraînées, de même que des civilisations entières, par les besoins supérieurs du culte scrupuleusement servis et magnifiquement interprétés.
Les plus ardents apôtres, les écrivains les plus remplis d’onction, les contemplateurs les plus séraphiques, les Bernard, les François d’ Assise, les Bonaventure, l’auteur de Y Imitation de Jésus-Christ (1) sont précisément, parmi les grands chrétiens du moyen âge, ceux qui ont le moins contribué aux progrès dont ils étaient les témoins, si tant est qu’ils y aient contribué ; l’un d’eux, saint Bernard, sembla même, un instant, mettre en péril, par ses doctrines puritaines et contraires à l’esprit français, l’avenir de l’architecture catholique et nationale.
Dieu serait-il moins admirable, parce qu’au lieu de lancer comme un trait de feu la sève créatrice dans un homme ou un groupe d’hommes, il l’aurait doucement infusée dans sa liturgie ?
C’est donc la simple histoire de la conformité des efforts et des conquêtes du génie français avec les besoins du culte chrétien que nous avons à retracer ; dans les hommes que nous verrons apparaître par leurs œuvres, nous saluerons, avant tout, des amis du culte, des hommes passionnés pour la gloire extérieure du Christ crucifié et de sa Mère, des hommes dont la devise ne fut autre que ce cri du Psalmiste : Domine , dilexi decorem domus tuœ et locum habitationis gloriœ tuœ : « Seigneur, j’ai aimé la beauté de votre maison et le lieu où habite votre gloire. »
Avant d’aborder cette histoire, nous devons, pour armer notre thèse de toute la force dont elle est susceptible, nous devons, par un court aperçu comparatif, montrer combien ont été limités la fécondité et l’essor des cultes hétérodoxes, combien ils restent au-dessous de ce que notre patrie a su réaliser pour notre religion.
(1) Que nous croyons avoir vécu au xm* siècle, pour des raisons que nous avons exposées ailleurs (la Correspondance historique, 1898;.