CHAPITRE II
Le catholicisme et les autres cultes.
Il n’est pas permis de ranger parmi les cultes hétérodoxes l’ancien judaïsme, qui n’est autre que l’avantchristianisme, qui a eu d’Abraham à Jésus-Christ la parole de vérité, et qui a certes été comblé de révélations divines. Mais qu’à lui suffise l’écrasante supériorité littéraire de ses livres saints. L’art de bâtir ne pouvait chez lui aller bien loin, puisque son seul monument digne de ce nom, le temple de Jérusalem, avait été élevé par des architectes demandés à Tyr, ville qui n’avait pas même un art à elle.
Les civilisations païennes furent trop théocratiques dans les mœurs et les lois, trop hiératiques dans l’art, pour que les croyances, au milieu d’elles, n’aient pas très souvent influé au suprême degré sur l’architecture.
En Egypte, les temples, les sépulcres, les palais sont construits pour braver les siècles. Ces pyramides, brutes ou ornées, ces sombres galeries hypostyles, ces pylônes, ces obélisques, portent le cachet indéniable d’une grandeur d’où une certaine élégance n’est pas toujours exclue. Mais lorsqu’on a contemplé la masse des édifices pharaoniques, lorsqu’on a admiré l’entassement de leurs hautes assises, la multiplicité de leurs colonnes, l’évasement robuste de leurs entablements et de leurs chapiteaux, la hardiesse de leurs monolithes superbement dressés, le tout témoignage de puissance matérielle plus que de puissance inventive, que reste-t-il ? Le double mérite de l’architecture égyptienne, c’est, en réalité, d’avoir été, à son origine, la première interprétation par
la pierre et le marbre de la rudimentaire structure de la cabane en bois, et, au moment de son apogée, l’embryon d’où sont sortis l’architrave et le fronton grecs. Ni dans son aspect ni dans sa constitution intime on ne saisit la vie. Elle ne s’assouplit pas, ne se renouvelle pas, ne grandit pas ; si, après la conquête d’Alexandre, elle prend une vigueur nouvelle, c’est pour l’avoir reçue, par une sorte de réciprocité, de l’art grec lui-même.
L’architecture des bassins de l’Euphrate et du Tigre a des qualités qui nous arrêteraient assez longtemps, si cette architecture n’était nationale, royale pour mieux dire, et point ou fort peu religieuse. Les temples de Baal, ainsi qu’il convenait à un culte rendu sur les hauteurs et dont un des rites était l’observation des astres, étaient d’énormes pyramides tronquées à plusieurs étages auxquelles paraissent avoir toujours manqué le style et la décoration sculpturale. Il en fut autrement des palais, où l’on trouve franchement employés l’arc et la voûte, éléments qui eussent marqué à l’Assyrie une place éminente dans les annales de l’art de bâtir, si elle eût su comprendre quelles ressources ils lui offraient.
La Perse n’a produit qu’un composé, avec quelques traits qui lui sont propres, des monuments de l’Assyrie, de l’Egypte, et, à moindre degré, de l’Asie Mineure. Fille de trois mères différentes, l’architecture persique n’a pu que faiblement entretenir la vie qu’elle y avait puisée, et elle ne l’a point communiquée au dehors.
La Grèce n’a connu que très exceptionnellement l’arc et la voûte. A elle, certes, on serait mal venu d’en faire un grief, car c’est d’un autre élément qu’elle a tiré une gloire immortelle en le conduisant à sa dernière perfection .
Cet élément, qui est plus ou moins celui des architectures antiques, c’est celui que, selon sa place dans l’édifice ou selon son développement, on appelle linteau, plate-bande, architrave, entablement. 11 est l’expression du principe de la stabilité inerte, alors que l’arc et la voûte sont l’expression du principe des poussées obliques.
Il est indispensable de définir ces deux principes
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techniques, à l’un ou à l’autre desquels se ramènent tous les systèmes d’architecture ; et nous ne saurions le faire plus à propos qu’en parlant des temples grecs, triomphe du premier, et au moment d’aborder les monuments romains, par lesquels commence véritablement l’histoire du second.
Le principe de la stabilité inerte est représenté matériellement par une traverse horizontale exerçant une pression exactement verticale sur des supports verticaux. La traverse agit simplement par son poids sur les supports et ne les sollicite nullement à s’incliner ou à se renverser. Nulle vie, nul mouvement dans une construction ainsi conçue ; voilà pourquoi les civilisations antiques n’ont en architecture réalisé que des progrès relativement restreints, et pourquoi celle de ces civilisations qui a été le plus admirablement douée, la civilisation hellénique, n’a pu diriger ses perfectionnements que sur l’harmonie des proportions, la grâce et l’impeccabilité des contours, le soin de l’exécution : condamnée à son tour, après avoir supérieurement atteint ces résultats, à un déclin dont on ne peut accuser la conquête romaine.
Ces réserves équitablement faites, nous nous associons de toute âme aux éloges prodigués à l’unanimité, par les esprits délicats de l’antiquité et des temps modernes, à l’art de l’Attique et de l’Ionie ; avec la même spontanéité nous saluons dans la pensée religieuse la principale inspiratrice de cet art merveilleux, en précisant toutefois que, chez ce grand peuple, art et croyances découlent d’une même source primordiale : le culte de la beauté humaine exaltée par la poésie.
L’architecture grecque s’affirmerait donc en face de l’architecture catholique comme une rivale sérieuse. Nous aurons à montrer que, si l’art du moyen âge, dans sa valeur esthétique, peut, aux yeux de quelquesuns, n’avoir pas ou n’avoir que légèrement surpassé l’art grec, il l’a laissé bien loin derrière lui par sa puissance et sa fécondité.
Plus épris de grandeur et de solidité que de beauté plastique, les Romains se ressentirent du caractère pra-
tique et usuel imprimé par eux, dès l’origine, aux constructions au milieu desquelles se fit l’éducation de leur goût. Pour leurs temples, dédaignant de se mettre en frais d’invention, ils se contentèrent de mauvaises imitations des temples helléniques. Aussi écartons-nous tout de suite l’influence du culte dans les constructions romaines, celles qui, dans l’antiquité, avec les constructions assyriennes, ont le moins tenu de l’idée religieuse.
C’est par ses ouvrages d’utilité publique, par ses édifices civils et privés, que la Ville Eternelle s’est fait dans les annales de l’art antique une juste renommée. Non seulement elle a eu par eux son architecture bien à elle, mais encore elle l’a imprégnée d’une sorte de prestige irrésistible qui, après la chute des Césars, a retenu dans ses liens ou ramené vers elle la plupart des civilisations chrétiennes. Ces civilisations postérieures ont voulu tout garder ou tout reprendre, et ce qui appartenait en propre à l’art romain, c’est-à-dire l’arc et la voûte, et ce qu’il avait lui-même dérobé à l’art grec en le dénaturant, c’est-à-dire l’entablement et la colonne. Il y eut ainsi un emprunt de seconde main, l’entablement, lequel ne fut presque jamais avantageux, et un emprunt direct, la voûte, qui fructifia.
Le système de construction reposant sur l’arc et la voûte, soit le principe, indiqué plus haut, des poussées obliques, se formule ainsi : Un supplément de force permettant à deux supports de ne point s’écarter l’un de l’autre par leurs sommets sous l’action qu’exercent latéralement et obliquement les claveaux d’une voûte ; observons une fois pour toutes qu’un arc est une tranche de voûte en berceau, qu’une voûte est un arc dilaté, que les propriétés des deux ne diffèrent que par l’intensité, qu’en désignant celle-ci on peut, dans l’énoncé du principe, se dispenser de désigner celui-là, et réciproquement.
Le principe des poussées obliques comporte deux degrés. Dans le degré inférieur, il y a encore de la stabilité inerte : elle est dans le support, qui se maintient droit et vertical par l’assiette et la cohésion de sa masse.
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Le second degré, qui mérite un nom à part, le principe d’équilibre ou d'élasticité, oppose plus ou moins savamment des forces agissantesà des forces agissantes, des poussées à des poussées, des pressions à des pressions.
Les Romains n’ont pas dépassé le degré inférieur ; le moyen âge a épuisé les applications du degré supérieur.
Dans ce degré inférieur, les Romains ont été des maîtres, et ils ont été les initiateurs du moyen âge. Initiateurs, ils le furent par leurs édifices d’utilité publique : thermes, amphithéâtres et théâtres, palais, basiliques. Si, parmi les types qui ont influé sur l’art chrétien, il se rencontre accidentellement un monument sacré, un temple, le fameux Panthéon de Rome, ce temple n’a agi sur les progrès de l’architecture qu’à la manière de certaines salles circulaires de bains, et il passe d’ailleurs auprès de la plupart des archéologues pour avoir été luimême originairement une de ces salles circulaires.
Dans le moyen âge et les temps modernes, les pagodes brahmaniques, les pagodes bouddhiques et les mosquées sont les seuls édifices non chrétiens que l’on puisse mettre en parallèle avec nos églises. Les pagodes, certes, sont issues d’un art énergique, riche en conceptions grandioses, en effets saisissants, mais qui est presque exclusivement extérieur, par conséquent incomplet, qui est étroitement limité dans ses moyens de transformation, et qui n’est arrivé à sa maturité que pour commencer une longue décadence, belle encore pourtant.
L’art musulman, inspirateur des mosquées, est, lui, riche en combinaisons décoratives, il a des silhouettes élégantes, des contours charmants. Il compte, comme notre art français, des écoles régionales, et il partage avec notre art français la gloire presque unique d’avoir passé par deux phases successives, la phase du plein cintre, répondant à notre style roman, la phase de l’arc brisé, répondant à notre style ogival. Mais, si le regard scrute l’ossature des édifices, il saisit l’influence persistante de la structure romaine et de la coupole byzantine un peu partout, et, en Asie, l’influence des pagodes ou celle de quelques traditions assyriennes, trans-
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mises par l’empire sassanide. Cette architecture est inachevée, elle est extérieure comme l’architecture des pagodes, et, dans les extérieurs mêmes, il est des parties qu’elle néglige à tel point, les couronnements, par exemple, que l’on se demande si la dernière pierre a ja^ mais été placée, si le dernier coup de ciseau a jamais été frappé. La transformation du plein cintre en arc brisé n’est que superficielle et n’en entraîne aucune autre après elle : il peut bien y avoir, géographiquement, une architecture mauresque, une architecture égyptienne, une architecture turque, une architecture persane, une architecture hindoue ; il n’y a, chronologiquement, qu’une architecture musulmane.
Chose étrange ! Les cultes issus du même tronc commun que le catholicisme et qui, en vertu de leur parenté avec lui, auraient dû, ce semble, participer plus intimement de sa fécondité, sont plus pauvres en art que tel ou tel culte idolàtrique. Que s’ils possèdent ou ont possédé une architecture de sérieuse valeur, elle leur vient précisément d’une époque antérieure à celle de leur séparation, et tel est spécialement le cas de l’architecture byzantine.
L’architecture byzantine ou néo-grecque, grecque par son pays de naissance et par ses qualités de méthode trahissant l’esprit subtil et raisonneur de la race dont elle est une des gloires, l’architecture byzantine a fourni une noble carrière et rayonné jusqu’au delà des limites de l’empire d’Orient. « Bien organisée, vivante, répondant au génie particulier d’un peuple, » elle fait, avant notre architecture romane, de la voûte romaine la base d’un système de construction ; avant notre architecture romane, elle met en œuvre des propriétés de la voûte que l’antiquité avait laissées improductives ; avant notre architecture romane, elle s’aventure dans le domaine du principe d’équilibre, opposant quand il le faut aux poussées obliques des poussées agissantes et non plus seulement des masses passives ; elle invente le pendentif, qui lui permet d’associer la coupole à des plans carrés. Formée pour et par les monuments religieux, elle se résume, se synthétise et s’affirme dans une des
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plus belles églises du monde, Sainte-Sophie de Constantinople (fig. 1). Signalée par ses succès précoces à l’attention des contrées voisines ou éloignées qu’alimente maigrement l’art romain dégénéré, et à celles qui en sont à se créer des traditions, elle transmet ici ses programmes et ses méthodes, là ses influences. L’art slave est sorti d’elle ; l’art musulman s’en est largement aidé ; dans l’Europe Occidentale elle a été un peu la tutrice de cet art roman qu’elle avait devancé ; l’art moderne s’est emparé de sa coupole sur pendentifs.
Ces éloges que certes nous ne lui marchandons pas, quand et comment les a-t-elle mérités ? Quand elle était catholique, ou parce qu’elle a été la première en laquelle la pensée du catholicisme et les besoins de son culte aient obtenu un commencement de satisfaction. Elle se serait acquis des droits à des éloges plus grands encore, si elle n’avait failli à la mission qui semblait lui être dévolue, et failli aussitôt qu’elle eut passé au service du schisme oriental.
Les causes de l’impuissance qui devait figer l’art byzantin sont en partie antérieures à la défection que consomma le xie siècle, et elles tiennent aux différences qui de bonne heure se dessinèrent entre les deux Eglises. Moins généreux que celui de l’Eglise latine, moins ouvert au progrès, moins militant sinon pour les disputes théologiques, le génie de l’Eglise grecque ne s’étudie pas à développer les inépuisables ressources qu’offre la liturgie chrétienne ; il la rapetisse ; il la circonscrit, l’emprisonne, et l’architecture avec elle, dans d’étroites limites. Alors que la liturgie occidentale ne se sent à l’aise que dans la basilique intacte, amplifiée même, et complétée sur toute sa surface par la voûte, la liturgie orientale se contente volontiers, elle, d’une église simplement carrée ou rectangulaire, ramassée, rabougrie, recroquevillée autour de sa coupole centrale. Point de bas-côtés et à plus forte raison de déambulatoires, ce qui supprime des difficultés ardues et par suite des occasions de triomphantes recherches. Pas plus d’un autel, d’où l’inutilité des églises spacieuses et à plan compliqué ; d’où aussi la multiplicité des chapelles
isolées, tenant lieu des grands monuments et bâties sur un moule unique. La structure intime des édifices ne produit pas sa propre ornementation, ce qui est une grave lacune dans un art autonome. Les tendances qui se firent plein jour par l’hérésie des iconoclastes et qui lui survécurent, en privant les églises des hautes manifestations de la sculpture, achevèrent cet appauvrissement de l’architecture byzantine. Venu le schisme, elle est à bout de forces, la sève se dessèche. Les Grecs construisent aujourd’hui comme ils construisaient il y a huit ou neuf cents ans, à quelques détails près.
En s’appropriant l’architecture byzantine et en l’embellissant à leur manière, sou ventavec bonheur, les peuples slaves n’yj ont introduit aucun germe nouveau de fécondité.
11 est une intéressante famille d’églises orientales qui avaient peu fait parler d’elles avant le jour où un érudit voyageur, M. le marquis Melchior de Vogüé, les révéla au monde savant. Ce sont les églises de la Syrie Centrale, qui ont été élevées du me au vie siècle en dehors de toute influence byzantine, et directement sur des traditions romaines. Cette architecture syrienne est restée un art catholique. Plus résolument que l’architecture byzantine elle cherche la conciliation de la voûte et du plan basilical à bas-côtés ; elle va presque où devait aller plus tard en France l’architecture romane. Malheureusement, on ne peut dire jusqu’où se fût porté
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son essor, car elle fut étouffée en pleine effloraison par la conquête arabe.
Les principaux cultes dissidents se résument aujourd’hui dans les nombreuses branches du protestantisme. L’impuissance du protestantisme en France où il n’a guère su que détruire, en Angleterre où son œuvre maîtresse est une mauvaise copie de Saint-Pierre de Rome, en Scandinavie où il a tué une charmante architecture indigène (en bois), en Allemagne et dans les Pays-Bas où il a alourdi tout ce qu’il a touché, l’impuissance du protestantisme n’est ignorée de personne : la démontrer serait un amusement puéril. De nos jours, quand les protestants veulent se faire bâtir un beau temple, ils singent avec plus ou moins de bonheur l’art catholique du moyen âge.