PROJETS ET DESSINS
Du jour où les monastères ne furent plus des réunions de cellules construites sans ordre et sans symétrie, comme l avaient dû faire les premiers fondateurs, qui, dépourvus de grandes ressources, n'avaient pu employer que le bois pour établir l'église ou l'oratoire, ainsi que les habitations isolées des cénobites; de ce jour, disons-nous, l'architecture des maisons religieuses prit une physionomie spéciale; la distribution des diverses parties demanda une étude particulière; des emprunts se firent à la civilisation romaine, et le dessin linéaire vint guider les constructeurs. L'antiquité en avait donné l'exemple : tous ses monuments, si parfaits dans leurs formes, n'avaient pu s'élever que sur des études arrêtées à l'avance par des dessins et des épures1. Le moyen âge dut suivre cette
1 On a retrouvé en Egypte îles épures tracées d'avance pour épanneler des chapiteaux ; on voit sur des bas-reliefs les façades géomctrales d'édifices entiers.
route inévitable : aussi trouvons-nous, dès le commencement du ixc siècle, un précieux dessin qui le prouve. Le plan de l'abbaye de Saint-Gall, exécuté vers l'année 820, et que possèdent encore les archives de ce monastère supprimé, est un projet à l'état d'esquisse, un guidé pour l'abbé constructeur, car l'exécution exige des dessins autrement développés. Tout y est prévu, distribué avec ordre, selon la règle de saint Benoît, depuis l'église et ses dépendances jusqu'aux détails les plus secondaires des besoins de la vie; des légendes indiquent l'usage de chaque pièce, et comme on en lit quelques-unes écrites au futur, à l'infinitif ou au conditionnel , le dessin est évidemment un projet tracé avant la construction définitive. Une seconde preuve est dans la lettre d'envoi, écrite sur le plan lui-même, à l'abbé Gozbert, par le dessinateur: « Haec <; tibi, dulcissime fili Gozberte, de positione officinarum paucis « exemplata direxi , quibus sollertiam exerceas tuam , raeam- « que devotionem utcunque cognoscas, qua tuae bonœ vo- « luntati satisfacere me segnem non inveniri confido. Ne sus- « piceris autem me haec ideo élaborasse, quod vos putemus « nostris indigere magisteriis, sed potius ob amorem Dei tibi « soli perscrutinanda pinxisse amicabili fraternitatis intuitu « crede. Vale in xpo semper raemor nostri. Amen. »
N° i5. Plan de l'abbaye de Saint-Gall. (Plancbe gravée.)
L'auteur de ce plan n'est pas connu; mais il ne pouvait être que dans une position élevée, puisqu'il se sert de l'expression fili, en s'adressant à l'abbé Gozbert. D'après saint Augustin1, un évêque devait se servir de cette expression à l'égard d'un abbé, son inférieur. Mabillon pense que le dessin est l'œuvre de
' Saint Augustin, traité 27, in Joanne.
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ARCHITECTURE MONASTIQUE. 25 l'abbé Eginhard, qui dirigeait les bâtiments royaux: sous Charlemagne; il s'appuie sur ce que la relation dit que les architectes royaux terminèrent le palais abbatial ( aida ou pa~ latium ) de Grimoalds, second successeur de Gozbert (aida palatinis perfecta est ista magistris, etc.1). D'autres attribuent le dessin à Gerung, architecte de la cour.
Quel que soit le dessinateur qui a tracé ce plan, les documents qu'il fournit n'en sont pas moins des plus précieux, d'abord à l'égard des détails qui concernent les monastères construits du temps de Charlemagne, puis relativement à l'architecture civile de la même époque, car il est certain que la distribution donnée dans ce plan aux constructions en dehors des besoins communs des moines, comme la maison de l'abbé, ceux des hôtes de distinction, la maison des médecins, et les bâtiments destinés aux animaux domestiques, offrent la plus grande analogie avec l'architecture qui devait être en usage aux vine et ix° siècles chez les populations laïques.
La grande simplicité des lignes de distribution tracées sur ce plan lui donne la physionomie d'une composition antique, et prouve combien étaient grandes encore les relalions entre l'art de la période carlovingienne et celui que les Romains avaient précédemment introduit dans leurs provinces septentrionales; si de l'ensemble de ce dessin on passe à l'examen de certains détails, on y retrouve, avec plus de certitude encore, la transmission des usages antiques jusqu'au ix° siècle. Ainsi, dans le grand chauffoir des moines, et dans ceux du noviciat et de l'infirmerie, on reconnaît l'emploi de l'hypocauste des Romains; au centre de la plupart des bâtiments isolés appropriés à des services spéciaux, le dessinateur a figuré des carrés qui, sauf une exception indiquée par une légende ainsi
1 Bibliolli. du couvent de Sainl-Gall, cod. 397.
conçue, locus foci, place du feu, ne peuvent exprimer qu'un compluvium, ouverture ménagée dans le toit pour donner du jour, disposition parfaitement semblable à celle des maisons antiques de Rome et de Pompéia, et confirmée par le dessinateur lui-même par le mot testudo, toit, placé au centre de l'Hospitium des pauvres. Si, en raison de la température froide de nos contrées, on suppose cette ouverture close par des vitres, sa disposition sur Y atrium toscan n'est pas moins celle de l'antiquité. Dans les bâtiments ruraux on retrouve aussi ce carré figuré au centre; là, plus qu'ailleurs, il peut figurer un impluvium, bassin recevant les eaux pluviales par l'ouverture du toit ou compluvium.
Nous avons fixé l'attention sur quelques-uns de ces détails pour faire connaître tout ce qu'on peut tirer de notions utiles de ce précieux dessin de Saint-Gall; dans le cours de ce travail, en examinant les diverses parties qu'il présente, nous nous arrêterons d'une manière toute particulière sur les points du tracé les plus intéressants pour l'étude des monastères ainsi que pour l'histoire de l'art.
Nous reproduisons ici la vue perspective des églises et du cloître de l'abbaye de Centula (Saint-Riquier) , construits en 799 par saint Angilbert. Contemporain peut-être du précédent dessin, celui-ci complète quelques notions données par le plan de Saint-Gall. Cette vue est copiée sur une gravure que P. Petau fit exécuter eu 1612 d'après un dessin original provenant d'un manuscrit, e scripto codice1;^ trois églises figurées dans la vue sont : i° celle de Saint-Riquier, la plus importante; 20 celle de la Vierge, située au bas du dessin; 3° celle qui était consacrée à saint Benoît.
1 P. Petau, de Nithardo illiusqae prosapia. Paris, 1612.
N° 16. Vue de l'Abbaye de Cenlula (Saint Riquier).
D'autres dessins de maisons religieuses, moins importants que celui de Saint-Gall et tracés dans un autre but, nous ont été conservés. Le plus ancien est celui du prieuré de Cantor-
béry, Cantùariœ, dessiné par le moine Eadwin, entre les années mcxxx et mcxxxiv. C'est un plan en relief qui n'a pu servir à l'exécution d'aucun bâtiment, et qui n'a dû être fait, au contraire, qu'après la construction générale du prieuré. On y trouve une foule de détails précieux que nous ferons connaître en examinant les différentes parties d'un grand monastère. Le religieux qui a tracé ce plan n'était pas, comme l'auteur de celui de Saint-Gall, un artiste habitué à dessiner des distributions, à mettre de l'ordre et de l'harmonie dans un plan; Eadwin, au contraire, a voulu donner les façades de tous les bâtiments , et, pour y parvenir, il les a projetés dans tous les sens. Nous publions une gravure de ce dessin.
N° 17. Plan de Cantorbéry. (Planche gravée.) Légende du plan de Cantorbéry.
a Purgatoriuni cnlami.
b Purgatoriuni fonlis.
c Hic induit in piscinam de fonte cimiterii cxterioris.
d De piscina in fontem prions.
c Aqua hic e.xit in piscinam de eadem ala.
f Intrat in alarn domus inlirmorum.
g Porta cimiterii juxta capeHam.
/( Capclla infirmorum.
/ Domus infirmorum.
k Neccssarium infirmorum.
/ Cocjuina infirmorum.
m Caméra prioris vêtus.
n Purgatoriuni.
o Via ([ui ducit ad domum infirmorum.
I> Puteus.
q Purgatoriuni.
r Columna in quani ductu aqua déficiente, potcst hauriri aqua de puleo et administrabitur omnibus officinis.
> Hostium locutorii.
? Fenestra ferrea.
n Putcolus ante hostium locutorii ad quod conûuunt aqua: pluviales per canalem qui per circuitum claustri est : a quo puteolo dirigitur ductus per viam qua; ducit ad domum infirmorum et deveniens contra hostium criptx flectitur extra viam ad dextram.
v Purgatorium.
w Hostium ferreum.
r Dormitorium.
y Refectorium.
z Fenestra ubi fercula administrante.