‹ Architecture monastique (volume 2)Chapitre 114 sur 193 · A. DISPOSITIONS GÉNÉRALES · texte numérisé non relu

A. DISPOSITIONS GÉNÉRALES

Le cloître des monastères de l'Orient est l'enceinte qui enveloppe l'area ou surface libre, dont l'église est environnée de toute part, comme le temenos enveloppait le temple païen. Cette disposition doit être primitive, parce que dans les laures, ou premiers villages des religieux, les cellules se groupèrent autour d'une place au centre de laquelle s'élevait le catholicon. Les habitations se rapprochant bientôt, on les construisit régulièrement côte à côte, mais d'abord sans portiques communs pour les relier entre elles; c'est ainsi quelles sont disposées au monastère de Saint-Luc, au pied du Parnasse, et dans les couvents de l'Egypte. Plus tard, on comprit la nécessité de faire communiquer ensemble toutes ces demeures religieuses par des galeries couvertes : le couvent de la Sainte- Laure, au mont Athos, celui de Saint- Jean, à Constantinople, et que visita Ruy-Gonzalès de Clavijo en i4o3, sont des exemples de cette disposition plus complète.

En Occident un autre principe a guidé dans la place donnée au cloître des maisons religieuses : la longue basilique latine était trop vaste pour être entièrement enveloppée dans un préau; puis, d'autres mœurs que celles de l'Orient admettant les femmes dans les églises monastiques aux heures des cérémonies, il fallait une combinaison qui, tout en leur interdisant l'entrée du cloître, leur laissât libre l'accès du temple. Ces

deux considérations importantes firent placer, chez nous, le cloître auprès de l'église, au centre des lieux réguliers.

Les maisons religieuses de l'Orient n'avaient qu'un cloître, puisqu'il était formé de Yarea enveloppant le catholicon; en Occident, au contraire, on put en avoir plusieurs, parce qu'ils formaient des cours intérieures. Nos maisons religieuses de dimension ordinaire n'en n'avaient qu'un; les plus étendues en avaient jusqu'à trois ou quatre, mais plus généralement deux, le grand et le petit cloître. Ce dernier était nommé cloître du colloque, parce que les religieux pouvaient y converser1. « In claustris etiam certis horis dabatur copia fratribus invicem conlabulandi. » (Ducange, Claustrum.)

Durant les premiers siècles du monachisme en Occident, les cloîtres présentaient une simplicité en harmonie avec les mœurs de l'époque; on lit dans le Monasticon anglicanum qu'à Abington {Abendonia), le cloître n'était qu'une enceinte entourée de murailles élevées : « nec habebant clausum sicut nunc habent, sed erant circumdati muro alto qui erat eis pro claustro. » Cela suppose une laure établie sans ordre, et au milieu de laquelle s'élevait cette enceinte destinée au recueillement.

Les cloîtres étaient généralement carrés ou de forme peu allongée, et cela en Orient comme en Occident. Toutefois Béda, dans la Vie de saint Cuthbert, fait la description du cloître bâti par ce saint; il était circulaire et enceint de deux murs concentriques : celui du dehors s'élevait moins que l'autre, parce qu'on avait creusé le rocher qui formait le sol du préau. Les toitures étaient de bois brut et couvertes de chaume.

Dans le siècle dernier, un cloître circulaire fut projeté par M. Destouches, architecte, entre la nouvelle église de Sainte- Geneviève (aujourd'hui le Panthéon) et le monastère des Gé-

1 Dom Martenne, Clairvaux, Voy. liti. t. I, p. 103.

INSTBIJCTIONS. III. 38

novéfins, auxquels elle appartenait. La forme circulaire de ce cloître était motivée par la différence des axes de l'église et de la grande colonnade qui faisait le fond de la cour des abbés. Ce beau cloître circulaire n'a jamais été exécuté, les événements de la révolution de 1789 ayant arrêté les projets et supprimé les Génovéfins; une rue occupe aujourd'hui la place qui lui était réservée.

Nous avons dit dans la Impartie, à l'article Enceintes, page 5o, que saint Angilbert, sous le règne de Charlemagne, en faisant construire l'abbaye de Centula (Saint-Pdquier), donna la forme triangulaire à l'ensemble des constructions pour rappeler la sainte Trinité, en l'honneur de laquelle l'abbaye fut construite; le cloître reçut de même la disposition triangulaire pour qu'il fût en harmonie avec le plan général. L'église abbatiale et deux grandes chapelles dédiées l'une à la Vierge, l'autre à saint Benoît, occupaient les trois points principaux. (Voir à la première partie la planche n° 16, page 27.)

Il arriva quelquefois, particulièrement dans les pays de montagnes, que les cloîtres ne purent recevoir qu'une forme irrégulière, la nature apportant des obstacles insurmontables à la symétrie. Nous en produisons un exemple qui se voit dans les Pyrénées, à l'abbaye de Saint-Martin de Canigo. Le lieu escarpé où cette maison est bâtie, au sommet d'un pic sauvage, « est si étroit, dit do m Martenne, qu'il n'y a pas même de place pour faire un jardin. Tous les lieux réguliers sont fort resserrés et l'église très-petite 1. » Le plan de cette abbaye, fondée au xie siècle par Guifroid, comte de Cerdagne, est reproduit à la page suivante, n° àbg. L'église et le cloître irrégulier qui l'avoisine existent seuls aujourd'hui; les bâtiments d'habitation sont presque entièrement détruits.

1 Dom Marlenne, Voyage littéraire, tom. I, p. 59.

N° 45g. Plan de l'abbaye de Saint-Martin de Canigo.

La formé carrée prévalut : « claustrorum forma fuit quarlrata :

» Quadratam speciem structura domestica praîfert. » (Ducange.)

Cette disposition était plus convenable en effet que toute autre, puisque l'église, le réfectoire, les celliers, le dortoir ou le chauffoir, constructions rectangulaires, environnaient le cloître.

« Atria bis binis inclyta porticibus.

Quœ tribus inclusrc domibus quas corporis usus

Postulat, et quarta quœ domus est Domini, Quarum prima domus servat potumque cibumque,

Ex quibus hos reficit juncta secunda domus. Tertia membra fovet vexata labore diurno ;

Quarta Dci laudes assidue resonat. »

( Ducange.)

N° 46o. Plan du cloître au prieuré de Saint-Martin-des-Chamjjs.

Villard cle Honnecourt a donné, dans son album de dessins (folio 20 r.), deux méthodes employées par les architectes du moyen âge, pour tracer le plan d'un cloître; malheureusement les figures et les légendes qui les expliquent sont très-incomplètes1. L'auteur trace des diagonales joignant entre eux les quatre points fixés d'avance comme limites des divers côtés du plan, puis dessinant les galeries ou portiques du cloître parallèlement aux quatre faces de la figure principale, il les arrête aux diagonales, ce qui peut indiquer que la figure inscrite doit être parfaitement semblable à celle qui l'enveloppe, tant par l'ouverture des angles que par le parallélisme des côtés. Des polygones indiqués aux quatre coins de la figure doivent représenter des fausses équerres ou rapporteurs divisés, afin de vérifier si les angles sont identiquement les mêmes. Les diagonales tendant à un centre commun déterminent en outre la direction à donner aux croisées d'ogives placées dans

1 Revue archéologique , 6' année, 18/19. Paris, ^- Leleux.

les angles du cloître, et par conséquent de toute la série des voûtes qui couvrent les galeries.

B. GALERIES, PROMENOIRS, PORTICDS AM BULAGRA , AMBVLA TOR1A.

Quatre galeries disposées symétriquement autour du préau reliaient entre elles, et avec l une des faces latérales de l'église, toutes les constructions placées autour du cloître; elles servaient de promenoirs couverts aux religieux; les besoins du service en réglaient les proportions; leur plan, ordinairement régulier, était limité, vers le préau ou cour centrale, par les nombreux piliers, les colonnes et les contre-forts qui formaient les façades intérieures du cloître.

C'était sous ces galeries que s'ouvraient les portes diverses communiquant d'ordinaire , au nord avec la nef méridionale de l'église, à l'orient avec le chapitre, le chaulfoir et les escaliers conduisant au dortoir, à l'ouest avec les celliers ou magasins des provisions de comestibles, au midi avec le réfectoire, la cuisine et autres dépendances des lieux réguliers. Lorsque le cloître était situé au nord de l'église, ce qui était moins commun qu'au midi, le réfectoire, qu'on plaçait toujours du côté opposé au temple pour éviter le bruit et l'odeur, se trouvait alors au nord du préau; les autres dispositions ne recevaient pas de mutations relatives.

Les galeries étaient éclairées par les arcades percées dans les façades; on en sortait, soit par toutes les ouvertures, soit par quelques-unes seulement, établies dans les axes du préau, ou vis-cà-vis les portes de l'église et des salles principales. Le passage des autres arcades était intercepté par une banquette plus ou moins élevée, sur laquelle reposaient les colonnes ou les piliers, ainsi que les vitraux. Durant la pé-

riode romane, les galeries intérieures des cloîtres étaient fréquemment couvertes par des voûtes ou des plafonds en bois suspendus aux charpentes du comble; en l'absence du plafond on voyait les bois de construction. Lorsque les monastères étaient importants, ces galeries se couvraient avec des voûtes en pierre établies en plein cintre, formant des berceaux et divisées en travées par des arcs-doubleaux correspondant aux piliers et contre-forts des façades. Durant les premiers âges de l'architecture monastique en France, les galeries des cloîtres étaient de la plus grande simplicité, et parfaitement semblables aux graves portiques établis dans l'antiquité romaine : les murs latéraux étaient sans ornements, une ligne de moulures servant d'imposte décorait les piliers des arcades, quelquefois une archivolte encadrait le cintre; c'est avec une simplicité analogue que sont établis les cloîtres de la Grèce; mais, lorsque l'art roman, plus capricieux, vint à se développer en France, le mur latéral de l'église, donnant sur la galerie du cloître, pouvait être décoré d'arcades feintes, reproduisant les ouvertures de la façade correspondante du cloître; cette disposition s'étendait quelquefois à d'autres galeries. Enfin la sculpture d'ornement et la statuaire contribuaient à orner les piliers, les arcs-doubleaux, les chapiteaux et couronnements de toute espèce répandus dans l'étendue des promenoirs. Les beaux cloîtres romans de l'abbaye de Moissac et de Saint-Trophime d'Arles offrent tous les genres de décoration que nous venons de signaler. La peinture ornait aussi à cette époque les galeries des cloîtres comme on le voit dans l'Histoire du monastère de Saint-Florent de Saumur, par dom Martenne. «Robert, y est-il dit, successeur d'Amalbert, fit achever les peintures des cloîtres !. »

' Martenn. Vet. script, et monum. ampl. collect. t. V, col, 1106.

N° 46i. Cloître de Saint-Trophime, à Arles.

Pendant la durée du style gothique, les voûtes en berceaux disparurent des galeries de cloîtres pour faire place à des voûtes d'arêtes, surchargées de nervures, de clefs pendantes, de rosaces à jour avec ou sans armoiries et attributs, et de toutes les combinaisons qui se trouvaient réunies sur une plus grande échelle dans les églises.

N° 462. Cloilre gothique, à Arles.

Les pinacles, les dais, les consoles, s'accrochèrent aux piliers de supports, les portes les plus riches communiquèrent aux différentes salles importantes placées près des galeries, et de capricieux meneaux portant des verrières servirent de clôture aux arcades.

N° 463. Cloître de Fonlenelle (abbaye de Sainl-Wandrille).

La période de la renaissance modifia les formes en conservant les mêmes dispositions. Le cloître des Célestins à Paris en était un type remarquable. Là, comme dans tous les monuments du xvie siècle, le plein cintre remplaçait l'arc aigu; de légères colonnes corinthiennes, surmontées de leur entablement, décoraient toutes les arcades; des pilastres doriques séparaient les travées à l'intérieur des galeries, ainsi qu'au dehors, vers le préau. Une voûte en berceau, ornée d'arcsdoubleaux et de caissons en bois, couvrait les promenoirs dans toute leur étendue; le lavalorium était enveloppé dans une petite enceinte particulière et décorée dans le même style que le reste du cloître. (Voir le n° 464.)

N° 46/|. Cloître des Céleslins.

Alors, plus qu'à l'époque romane, de nombreux sujets de peinture, reproduisant l'histoire des monastères ou de leurs fondateurs, vinrent tapisser les murailles de nos cloîtres, comme on en voit encore de nombreux exemples en Italie, particulièrement à Sainte-Marie-Nouvelle', à Florence; au commencement de ce siècle, celui des Grands-Carmes de Paris, détruit en 1812, offrait encore une suite nombreuse de ces tableaux historiques, et le cloître du colloque aux chartreux de la même ville, contenait la belle suite de tableaux de Lesueur représentant la vie de saint Bruno, aujourd'hui au musée du Louvre. Des bas -reliefs prenaient quelquefois la place des tableaux pour arriver au même but; la statuaire y mettait aussi sous les yeux des moines un christ, une vierge, ou un saint honoré dans le monastère. A toutes les époques, des sépultures étant établies sous le sol des galeries de cloîtres, elles motivèrent l'emploi des dalles gravées qui en formaient le pavé, ou l'application contre les murailles de cénotaphes, d'inscriptions funéraires, qui décoraient le pourtour intérieur. Au-dessous de ces divers ornements établis en applique ou

gravés dans les murs eux-mêmes, régnait une suite de bancs en pierre, sur lesquels les moines venaient s'asseoir à certaines heures du jour pour y faire des lectures spirituelles. « In eo quod contingit ecclesiam lectio moralis. » (Ducange.)

La galerie voisine de l'église était particulièrement destinée à ces lectures que les Cisterciens nommaient collationes. Des armoires disposées au-dessus des bancs ou même dans leur épaisseur contenaient les livres. A l'abbaye de Cruas, sur le Rhône, contre la coutume, l'armoire aux livres était dans l'église. (D. M. t. I, p. 297.) La galerie de l'ouest était de préférence consacrée aux novices, lorsqu'ils n'avaient pas, comme dans l'abbaye de Saint-Gall, un bâtiment particulier à leur usage. Alors de ce côté se trouvaient quelques salles pour leurs différents genres d'études; celle du chant était du nombre. Les bancs placés dans cette galerie du cloître étaient accompagnés de celui du maître; des livres attachés avec des chaînes se plaçaient dans cette galerie pour l'usage des enfants. « In latere claustri occidentali et scholaris subjectio. » (Ducange.)

La lecture des écrivains profanes se faisait dans la galerie de l'orient :« adorientalemincapitulomaterialisleclio. » (Ducange.)

Page 1