‹ Architecture monastique (volume 2)Chapitre 115 sur 193 · C. FAÇADES · texte numérisé non relu

C. FAÇADES

A toutes les époques de l'histoire de l'art chrétien d'occident, les façades de cloîtres se composaient, soit d'une série non interrompue de colonnes portant des arcs, soit d'un certain nombre de travées contenant deux, trois ou quatre arcs, et séparées entre elles par de forts piliers et des contre-forts ; ces derniers servant de points d'appui, i° à de grands cintres ou formerets, indiquant au dehors les proportions des voûtes intérieures du cloître; 1° aux arcs-doubleaux et aux diagonales de ces mêmes voûtes. Durant les premiers siècles, les séries de colonnes dis-

posées à la manière des péristyles antiques étaient préférées ; chez les Grecs, c'était plutôt une suite d'arcs portés par des piliers carrés.

Si l'on en juge par le plan de l'abbaye de Saint-Gall, on aurait commencé vers le vme siècle à ouvrir, sur les façades de cloître, des arcades de dimensions différentes, celle du milieu l'emportant de beaucoup sur les autres par ses proportions. (Voir le plan de l'abbaye de Saint-Gall, Ire partie.) Les plus anciens monuments de la période romane font voir ces différences; on en trouve des exemples à Saint-Vincent-Saint- Anastase, aux Quatre-Fontaines auprès de Rome, ainsi qu'aux Saints-Apôtres de Cologne. Dans le premier de ces cloîtres, l'arcade plus grande est seule entre deux piles carrées; les travées voisines sont composées chacune de quatre petits arcs, portés par des colonnes et surmontés d'un grand cintre en briques.

N° 465. Façade du cloître de Saint-Vincent-Saint-Anastase.

Dans le second, l'arcade centrale est accompagnée de deux petites arcades pour former une travée.

N° 466. Façade du cloître des Sainls-Apôtres.

Ces combinaisons des cloîtres romans présentent déjà des variations nombreuses; ceux du prieuré de Cantorbéry, dont un dessin du xie siècle est publié dans la première partie, offraient, comme dans les premiers âges, des séries d'arcades non interrompues par des piliers. De même que les églises de cette période, les cloîtres romans pouvaient offrir dans la disposition de leurs façades l'emploi d'arcs régulièrement cintrés, surbaissés, exhaussés ou en fer à cheval.

Au-dessus des travées d'arcades décorant les façades de cloîtres romans , se trouvait quelquefois un étage percé de petites ouvertures, éclairant des cellules de moines ou des galeries de communication, entre les diverses parties du monastère situées au premier étage. Le cloître de l'abbaye de Saint-Vincent- Saint-Anastase, auprès de Rome, en est un exemple.

Les façades des cloîtres romans étaient généralement couvertes de toits en appentis, offrant peu d'inclinaison relativement à ceux des périodes suivantes; quelques-uns ont pu conserver des restes d'anciennes charpentes. Ces combles servaient quelquefois de dépôts d'ossements, qu'on enlevait successivement du cimetière de la communauté ou du préau consacré souvent à la sépulture.

Dès la période romane, les cloîtres présentaient déjà un grand luxe de construction; on n'y épargnait ni les matériaux, ni la main-d'œuvre, par la raison qu'une partie de la vie des moines se passait dans ce lieu central et réservé des maisons religieuses. A ce premier luxe vint se joindre celui des plus riches décorations de l'architecture; les détails les plus variés ornèrent les corniches, les archivoltes, les chapiteaux et quelquefois même le fût des colonnes.

C'était contre ce luxe de décoration et de sculpture, qui ne fit que s'accroître avec les richesses des abbayes, que déjà au xne siècle s'élevait saint Bernard, dans son Apologie aux Clunistes : « Dans les cloîtres, dit-il, devant les frères occupés de lectures, à quoi bon ces ridicules monstruosités, ces admirables beautés difformes, ou ces difformités si belles?. . . . c'est enfin un tel nombre, une telle variété de formes bizarres ou merveilleuses, qu'on a plus de plaisir à lire dans les marbres que dans les livres, et à passer tout le jour à admirer ces œuvres singulières qu'à méditer Ja loi divine »

Lorsque la période de transition amena l'arc aigu dans l'architecture, les façades de cloîtres se modifièrent, non dans leurs dispositions générales, qui restèrent ce qu'elles étaient précédemment, mais dans les proportions et la forme des arcades, dans les profils et l'ornementation des moulures. Le cloître de Fontenet, près Montbard, est de la transition et offre ces caractères. Le style gothique se développant bientôt, il apporte dans les combinaisons des colonnettes et des contre-forts, toute la variété qui précédemment a été signalée dans les églises; la décoration de ces cloîtres prit un développement qu'on ne trouve pas dans les périodes précédentes : les arcades reçurent des meneaux découpés en roses, en quatre feuilles, en trèfles, comme les grandes fenêtres des temples;

des vitraux de couleurs fermaient ces arcs avec luxe. Pour mettre la façade en harmonie, les archivoltes, les frises supérieures et les tympans étaient couverts de sculptures; les contre-forts séparant les arcades et nécessaires à la solidité des voûtes prenaient les formes variées des pinacles gothiques et s'enrichissaient d'animaux fantastiques, de masques, de crosses végétales, de colonnettes légères, comme celles qui portaient les meneaux des arcades; depuis le xme siècle jusqu'à la renaissance, on voit des exemples de ce luxe de cloîtres; les différents types donnés plus haut suffisent pour l'indiquer.

Les façades de cloîtres décorées dans le système gothique offraient des exemples d'un étage supérieur dans lequel on rencontrait soit des galeries composées d'arcades moins importantes et moins riches que celles du bas, soit des séries de petites fenêtres éclairant des cellules ou des pièces de dépendance du couvent. On en voit à celui des carmes Billettes, à Paris. Les combles qui surmontaient ces façades étaient construits en appentis; il y en avait aussi qui formaient une suite de pignons en pierre ou en charpente, établis au-dessus de chaque travée, et dont les eaux étaient portées au dehors par des gargouilles placées sur les contre-forts. Ces pignons pouvaient contenir des ouvertures éclairant de petites pièces, ou donnant de l'air à des charniers disposés sous les combles. Ces dispositions étaient celles du cloître de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés à Paris. A l'époque de la renaissance, le style des façades de cloîtres changea complètement; mais les distributions des arcades, des contre-forts, des couvertures, restèrent à peu près les mêmes, motivées qu'elles étaient par des besoins analogues. On remarque que les contre-forts sont souvent décorés de fortes colonnes ou même remplacés par elles; le cloître des Célestins à Paris nous suffira pour indiquer ici

les changements apportés dans le style de la décoration; il offrait l'exemple d'une grande croisée ou tribune , décorée de statues cariatides, placées sur la galerie de l'est1.

D. PRÉAU, HERBARIVM.

Le terrain libre et découvert compris entre les quatre galeries du cloître se nommait préau, herbarium. Il était semé de gazon toujours entretenu; on y plantait des arbustes et des fleurs; un grand arbre occupait souvent le point central: on le considérait comme un lien entre la terre et le ciel. Le préau était ordinairement divisé en quatre parties égales, par des allées se joignant au centre; on en établissait quelquefois aussi dans le sens des diagonales. La circulation était ménagée encore au pied des façades de galeries; on y facilitait l'écoulement des eaux par des caniveaux, des aqueducs et des puisards. On peut voir, à la première partie, les divisions de Yherbarium du grand cloître de l'abbaye de Saint-Gall : elles sont nommées semitœ. Au centre, dans un carré, est figuré un grand sapin savinus (sapinus). Le plan gravé ici à la page 3i2, sous le n° 467, est celui des Célestins de Paris; les quatre divisions de Yherbarium y sont tracées; au centre du préau s'élève une croix portée par une colonne isolée. A Rome , dans le cloître de l'église de Saint -Laurent hors les Murs, les religieux se sont plu à décorer le centre du préau de beaux fragments de sculpture antique recueillis sans doute aux environs; entourés des fleurs cultivées dans Yherbarium, ils donnent à ce préau un aspect particulier, qui se complète par la vue des objets de sculpture romaine réunis sous les galeries du cloître, et en font un musée.

1 Voir tes gravures de ta monographie des Célestins dans la Statistique monumentale de Paris. (A. Lenoir. )

N° 467. Plan du cloître des Céleslins, à Paris.

Puits — Les sanctuaires de l'antiquité païenne contenaient des puits sacrés; les premières basiliques chrétiennes en eurent de même : celles de Saint-Barthélemy à Rome, de Saint-Simirien à Nantes, de Saint-Pierre-le-Vif à Sens, de Saint-Irénée à Lyon, de Saint- Jacques à Ratisbonne, montrent des puits sacrés. Il y en eut de même dans les églises monastiques de tous les âges; la basilique de Sainte-Praxède , celle de Saint- Calixte à Rome - , les abbatiales de Saint-Germain-des-Prés, des Célestins2, de Sainte-Geneviève à Paris, en possédaient aussi.

1 In sacello quodam cœnobii sancti Calixti puleus extat, in quem projectum narrant sanctum Calixtum papam. (Montfaucon, Diarium Italicum.)

* Philippe de Maizières , chancelier de Chypre et conseiller de Charles V, fit faire ce puits à la fasson de Venise, où se prent la bonne ean pour les malades de Paris et des environs.

Le préau des cloîtres fut orné de puits plus fréquemment encore que les églises; c'était au centre, ou vers l'un de ses angles, qu'ils étaient pratiqués.

La forme que les Romains donnaient à leurs puits a été reproduite dans le premier cahier des Instructions, p. 66; ils étaient généralement en marbre; les nombreuses el profondes coupures qu'on remarque sur les bords de la margelle indiquent qu'on y appuyait la corde pour puiser. Leur diamètre était petit pour éviter les accidents qu'aurait pu causer ce moyen simple de tirer l'eau. Les plus anciens puits chrétiens offrent les mêmes proportions que ceux de l'antiquité; c'est ainsi que sont établis ceux des églises de Saint-Barthélemy et de Saint-Germain-des-Prés; lorsqu'ils passèrent dans les anciens cloîtres des premières églises abbatiales , on ne changea rien à leurs dispositions premières, mais au moyen âge on les surmonta d'un appareil en pierre ou en bois porté par des colonnes ou des piliers pour y placer une poulie.

Le puits établi originairement au centre du préau, comme on l'a vu précédemment, fut plus tard, pour faciliter le service et donner plus de commodité aux moines qui devaient y faire des ablutions, rapproché d'un des promenoirs, soit vers l'axe de la façade, soit à l'un des deux angles voisins du réfectoire; c'était une amélioration qui devait conduire bientôt à faire remplacer le puits par une fontaine. La France possède encore des exemples de puits; le plus beau qui peut-être ait été jamais fait est à Dijon, dans l'ancienne Chartreuse; il est nommé puits de Moïse, parce que ce législateur y est représenté en sculpture1.

Fontaine, lavatorium. — Le puits destiné aux ablutions recoin -

1 Voir l'atlas de l'ouvrage de M. A. Du Sommerard, intitulé Les Avis au moyen âge.

INSTRUCTIONS. III. l\0

mandées aux moines devenant incommode, il fut remplacé, dès le xne siècle, par des fontaines jaillissantes; elles entretenaient la fraîcheur dans ces lieux de retraite et servaient aux ablutions des moines avant et après les repas. C'était aussi à cette fontaine, nommée lavatorium , qu'ils devaient se laveries pieds à l'époque de certaines cérémonies, « omnes debent lavare pedes in claustro l. » Elle servait en outre à laver les corps des frères qui avaient cessé de vivre ; pendant cette opération tous les religieux se rangeaient autour du lavatorium dans le même ordre qu'au chœur, pour y réciter des prières.

Les plus anciennes de ces fontaines paraissent avoir été établies simplement contre un des piliers du cloître; on en voit un exemple à l'abbaye de Moissac : l'eau coule à la hauteur de la main, comme d'une borne-fontaine. On renonça bientôt à cette disposition, qui permettait à peine à deux personnes de faire à la fois les ablutions. Le lavatorium fut porté à l'un des angles du préau, ordinairement dans le voisinage du réfectoire. Cette fontaine devant servir en toute saison, on la mit, pour la commodité des moines, à couvert sous une voûte, portée par des arcades à jour comme celles des promenoirs du cloître. Cette disposition formait une saillie, soit dans l'un des angles du préau, comme elle est figurée au plan du cloître de l'abbaye de Batalha, gravé à la planche 468 de la page suivante, soit au milieu de l'une des façades du cloître, comme on en voit deux sur la gravure donnée dans la première partie, page 28, et qui représente la vue du Prieuré de Cantorbéry tel qu'il était au xne siècle, d'après le dessin exécuté sur les lieux par le moine Eadwin.

1 Règle de saint Benoît.

N° 468. Place du Javatorium de l'abbaye de Batalha.

On reconnaît sur le plan du prieuré de Cantorbéry que le pavillon qui couvrait le lavatorium était, dès le xne siècle, surmonté d'un toit pyramidal ou d'une voûte sphérique; ces deux cas s'y présentent. Les fontaines se composaient ordinairement d'une grande vasque portée sur un pied; elle était percée autour d'un grand nombre de rigoles donnant des filets d'eau pour laver les mains. Une colonne, des statues ou tout autre motif d'ornement placé au centre fournissait de l'eau à la vasque.

Ce dessin du prieuré de Cantorbéry démontre qu'on faisait déjà de ces fontaines au xne siècle, puisqu'il en comporte quatre : trois dans les cloîtres, une chez l'abbé; mais toutes les vasques de cette époque ont été détruites; nous reproduisons à la page suivante, d'après un ancien dessin, celle qui ornait le cloître de Moissac.

N° Z169. Vasque romane du cloître de Moissac.

Le plus bel exemple de ces fontaines de cloître que l oi) connaisse était à l'abbaye royale de Saint-Denis; elle fut recueillie au musée des monuments français à l'époque de la révolution de 1789 et se trouve aujourd'hui devant le palais des Beaux- Arts. Le diamètre de la vasque est de 3 mètres 80 centimètres; chaque rigole est accompagnée d une tête sculptée avec beaucoup de soin; on y voit représentés les éléments personnifiés, des dieux du paganisme, etc. Dom Félibien, historien de l'abbaye de Saint-Denis, le décrit ainsi, page 588 : «Dans le cloître, près du réfectoire, se voit un lave-mains qui est une pièce singulière. Il est fait d'une seule pierre de liais taillée en rond qui a onze pieds huit pouces de diamètre. La voûte sous laquelle il est posé est soutenue de seize colonnes, la plupart de marbre. L'abbé qui le fit faire ou placer dans ce lieu se nommait Hugues, comme on l'apprend par les deux vers suivants, gravés autour d'une espèce de soubassement ou piédestal sur lequel sont quatre petites figures de bronze, au milieu de la pierre destinée à servir de lave-mains :

« Hugoni , fratres, abbati reddite grates;

Hoc manibus fratrum sustulit il le lavacrum »

Le dernier Hugues, abbé de Saint-Denis, étant mort sous Philippe-Auguste en 1 20/i, on peut juger par là de l'antiquité de cet ouvrage.

Le lavatorium de l'abbaye de Montréale en Sicile peut donner une idée de ces fontaines.

N° ^70. Vue du lavatorium de Montréale. (Sicile.)

Les arcades du cloître qui se reproduisaient autour du lavatorium, pour lui faire une enceinte réservée, affectaient ordinairement un plan carré. (Voir, à la page suivante, le plan de l'enceinte qui enveloppe la fontaine du cloître de Montréale.)

N° Plan du lavatorium de l'abbaye de Montrëale- (Sicile.)

A. Préau.

B. Galeries.

sa sa sa

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