CHAUFFOIR, GAMIN ATA, CALE F A CTO RI UM , PYRALE
Le chauffoir des monastères était une grande salle chauffée, située sur une des faces du cloître et dans laquelle, durant la mauvaise saison , les religieux passaient le temps qu'ils ne consacraient pas aux prières du chœur. Cette salle se nommait dans les premiers siècles de l'Église, caminata, calefaclorium , pyrale; on voit dans la Chronique de Fontenelle que ces salles devaient leur origine aux fondateurs des plus anciennes maisons religieuses, puisquau vme siècle Gervold, abbé de Saint-Wandrille, réédifiait le chauffoir de l'abbaye. Le plan de Saint- Gall en présente plusieurs exemples : i° le grand chauffoir commun situé sous les dortoirs; i° les chauffoirs secondaires particulièrement consacrés soit à l'infirmerie, soit à l'habitation des novices. Dans chacune de ces salles, quelle qu'en soit l'étendue, on remarque vers une extrémité la cheminée (caminus), et vers l'autre, les tuyaux par lesquels sortait la fumée (evaporatio fumi). Cette distance établie entre les deux ouvertures extrêmes du calorifère indique que la fumée et le calorique parcouraient un grand espace, soit sous le sol, comme cela se pratiquait dans les bypocaustes des Romains, soit dans de longs tuyaux de métal situés à une certaine hauteur dans la pièce. Le plan fait connaître aussi que le feu s'allumait en dehors du chauffoir et que la fumée sortait par une construction isolée et de forme carrée, comme les cheminées de nos usines. Un petit hypocauste particulier avait été construit sous la cellule de saint Bernard, à Clairvaux; il était sous son lit, et se composait d'une grande pierre percée de trous, sous laquelle on allumait un brasier qui chauffait toute la chambre. (Dom Martenne, Voy. litt. Clairvaux.) Du chauffoir on allait
directement, par une galerie couverte, au baïneatorium, ainsi qu'aux latrines communes.
L'abbé et les officiers du monastère pouvaient avoir des feux particuliers. On tenait quelquefois le chapitre dans le chaufïoir; la discipline y était suspendue au-dessus de la cheminée. On lit dans Eckhard : « Etant lié au pilier de la pyrale, il fut cruellement battu avec des baguettes. »
DORTOIR, DORMITORIUM.
Suivant la règle de saint Benoît, les moines devaient coucher dans une même salle et sur des lits séparés : « Monachi singuli per singula lecta dormiant; si potest fieri, omnes in uno loco dormiant. » Les dortoirs des abbayes et autres maisons religieuses étaient donc au nombre des constructions les plus importantes. Il y en avait un en forme de croix à l'abbaye de l'Aine, diocèse de Cambrai. (Voy. Httér. p. 208, t. I.) M. de Caumont a cité, dans son Cours d'antiquités monumentales, les passages de la Chronique de Fontenelle qui font connaître tous les soins qu'apporta Ansegise, abbé en 823, dans la construction d'un magnifique dortoir de deux cent huit pieds de long sur vingt-sept de large et soixante-quatre de haut : « praeclarum dormitorium construi jussit. » Au milieu, une pièce en saillie, et qui probablement était un oratoire, avait un riche pavé en mosaïque, un plafond peint et de belles boiseries. Ce dortoir fut remplacé par celui que fit construire Herlève, femme de Robert de Normandie; il avait trentecinq pieds de haut sur cent vingt de longueur; il a été détruit en 1671. Le même Ansegise fit peindre par Madalulphe de Cambrai les dortoirs des abbayes de Luxeuii et de Saint- Germain de Flaix. « Dormitorium nobilissimis picturis decorari jussit. » (D'Achéry etMabillon, VitaS. Anseg.) LepapePascha) Ier
fit peindre des portraits de saints dans les dortoirs du monastère de Sainte-Agnès à Rome1. Le plan de Saint-Gall fait voir la disposition d'un grand dortoir, situé à l'orient du cloître; son extrémité s'appuie, selon l'usage à peu près général, contre le chœur de l'église, les moines devant se lever la nuit à certaines fêtes, et tous les jours de grand matin pour aller chanter matines. Ce dortoir était établi au premier étage; au-dessus probablement en était un semblable. Au rez-de-chaussée, le chauffoir, construit dans toute l'étendue de la galerie orientale du cloître, entretenait la chaleur dans les dortoirs placés audessus. Les mêmes précautions ont été prises pour les différents dortoirs secondaires tracés sur ce plan et distribués dans l'infirmerie, la maison des novices, celles des pèlerins et des hôtes. La disposition des lits, indiquée sur le même plan, est curieuse : groupés deux à deux et côte à côte dans les trumeaux qui séparent les fenêtres du dortoir, ils occupent tout le circuit de la salle2; ujn double rang de lits, disposés de même deux à deux, suit toute l'étendue de l'axe du dortoir, mais ils sont situés vis-à-vis les fenêtres, sans doute pour faciliter la ventilation.
Dans les plus anciens monastères, l'abbé couchait dans le dortoir; son lit était placé au milieu, contre le mur; auprès de lui était un timbre ou une cloche pour éveiller les religieux3. Le lit du prieur était établi de même dans une place spéciale. Lorsque le monastère ne présentait pas une maison particulière aux novices, ils couchaient au dortoir commun dans
1 Mabillon, Ann. ord. S. Bened. t. II, p. 443.
2 La règle voulait qu'ils fussent éloignés d'une coudée (1 pied 1/2) les uns des autres, et placés près des fenêtres de ma-
nière à permettre aux moines de lire lorsqu'ils étaient couchés.
3 Ducange, v. Dormitorium . «In eodem conclavi erant multi lecti, in cujus medio lectus erat abbalis. »
de petites pièces formées par des cloisons et éclairées seulement par la porte. Les lits des moines devaient être sans rideaux ni perches à suspendre les habits (perticœ). L'époque de l'architecture romane présentait, comme la précédente, de beaux exemples de dortoirs : celui de l'abbaye de Jumiége avait deux cent quatre-vingt-dix pieds de long sur cinquante de large; celui de Saint-Denis avait deux cents pieds. En général ces dortoirs n'étaient pas plafonnés, et la charpente y était apparente. Celui de Sylvacane était voûté.
N° 5o5. Coupe du dortoir de Sylvacane.
A cette époque, le cellerier seul avait une chambre à part : « Nullus frater habeat cameram separatam nec curam alicujus camerae, excepto cellerario. » (Ducange.) Les abbés et les abbesses avaient souvent leur cellule au dortoir commun1. Saint Louis, qui affectionnait l'abbaye de Royaumont, s'était fait
1 Dom Martenne, t. I, partie II, p. 56.
établir une chambre à coucher dans le dortoir des religieux. [Voy. Ult t. I, p. 1 53.)
Malgré les anciennes règles, confirmées par Justinien et le pape Benoît XII, qui voulaient que les moines n'eussent pas de chambres ou de cellules séparées, « non per separatas caméras, vel per cellas, » dans un grand nombre de monastères plus modernes, le dortoir fut divisé en cellules, chaque religieux ayant la sienne. Elles furent originairement séparées les unes des autres par des cloisons construites en treillis très-serré, remplacées plus tard par des cloisons hourdées; dans ce dernier cas, la porte de la cellule était percée d'un judas ouvrant de l'extérieur et sans serrure, afin que du dehors on pût toujours voir ce qui se passait dans la chambre. Cette disposition nouvelle offrait sur les dortoirs communs de grands avantages pour le silence, la retraite et la lecture. Une tablette était fixée au-dessous de la fenêtre de la cellule pour placer les livres. «Quantum ad caméras clausas, abbas quantum poterit tolerabit, du m tamen ostia camerarum, saltem pro tertia parte, de treleis existant, ita quod infra cameram videri possit, nulla cortina seu alio obstaculo répugnante. » (Ducange.)
N° 5o'6. Dortoir à cellules du prieuré de Sainl-Marlin des-Champs.
Des lampes brûlaient toute la nuit dans le dortoir 1 ; ces lampes se composaient de godets creusés dans une pierre, l'huile y était distribuée pour porter des mèches. On se servait aussi d'une boule de cire contenant une mèche; par le déchet de la cire on jugeait de l'heure qu'il était.
On voit encore au lycée Napoléon, à Paris, les restes des beaux dortoirs construits au commencement du xme siècle pour l'abbaye de Sainte-Geneviève : les fenêtres sont en arcs aigus de premier style. Ils s'étendaient sur les faces orientale et méridionale du cloître. Les dortoirs de l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés, construits en 1273 par l'abbé Gérard, étaient célèbres; ils avaient douze mètres de largeur: une partie existe dans les maisons situées rue Neuve -de -l'Abbaye. Au xive siècle on construisit l'immense dortoir des Bernardins, à Paris; il est situé au-dessus du réfectoire. Par un escalier d'une construction remarquable on descendait de ce dortoir à l'église. Les abbayes cisterciennes présentent toujours un escalier pratiqué dans le bras méridional du transsept pour communiquer du dortoir au chœur.
Le chambellenc, chambrier, camerarius, avait soin de la literie des moines, et en général de tout le mobilier du monastère.
Les moines montaient dans le jour au dortoir pour faire la méridienne, et pour changer de chaussures avant et après les prières; ils couchaient tout vêtus, vestiti dormiant. (Piègle de saint Benoît.) Dans les grands froids, lorsque l'eau de la fontaine située dans le cloître était gelée, ils allaient au dortoir pour se laver les pieds et les mains avec de l'eau chaude qu'on y portait pour ce service.
1 « Candcla jugiler in eadem cella ardeat usque mane. » (Règle de saint Benoît.) Le mot candcla signifie ici tout luminaire, et non chandelle.
LATRINES, NEGESSARIA.
Généralement auprès des dortoirs s'élevait une construction isolée, dans laquelle étaient placées les latrines; un passage couvert y conduisait. Les règles voulaient que ces bâtiments fussent isolés et divisés de telle sorte que le religieux qui s'y trouvait ne pût être aperçu. Dans le plan de Saint-Gall, le bâtiment est carré; une série de sièges (sedilia) occupe la partie méridionale de la pièce, qui est très-vaste; à l'angle oriental est figurée la lampe , lucerna, qui brûlait toute la nuit. On lit dans le couloir d'arrivée : exitus ad necessariam. Des latrines ont été figurées dans le plan de Saint-Gall, auprès de tous les édifices isolés qui entourent les lieux réguliers, infirmerie, maisons des novices, des hôtes, écoles, maisons de l'abbé, des médecins, etc. Ces necessaria sont construits en dehors des maisons et s'y relient par un passage couvert.
On remarque le necessariam dans le plan du prieuré de Cantorbéry, par Eadwin : c'est un bâtiment considérable, entièrement isolé et peu distant du dortoir, sans communication couverte. Les sièges paraissent avoir été construits dans toute la longueur du bâtiment sous un appentis ou aile, dont le toit était placé au-dessous des fenêtres élevées qui éclairaient la salle principale. Le toit de cet édifice est orné d'animaux chimériques à ses deux extrémités.
Les gravures publiées par dom Bouillart, dans son Histoire de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, d'après de vieux dessins, font voir la disposition des latrines. Elles avaient la forme d'une grande tour isolée , dont le plan était un parallélogramme ; on y allait des dortoirs par un pont couvert. Cette construction existe encore en partie dans une maison de la rue Jacob. Au xive siècle les communs de l'abbaye de Batalha furent établis
sur deux rangs, dans une salle retirée, voisine du petit cloître.
i\° 007. Plan des lalrines de Batalha.
Dans les monastères peu importants, les latrines s'établissaient en encorbellement sur les murailles extérieures, comme on le fait quelquefois sur les enceintes militaires. On lit dans les usages de Cîteaux1, que les religieux en entrant dans ces lieux tiraient leur capuchon sur leur visage, afin de n'être pas reconnus. Les cellules où étaient les sièges n'étaient pas fermées ou ne l'étaient qu'à moitié de leur hauteur.
Lorsqu'un ruisseau passait assez près des lieux réguliers pour qu'on pût en tirer parti, on construisait les latrines audessus de son cours, afin d'éviter l'établissement d'une fosse et les inconvénients qui y sont attachés ; c'est ainsi que se présentent les communs dans les ruines de l'abbaye de Maubuisson, auprès de Pontoise. Fréquemment, sans doute, on
1 Usus Cisierc. part. I, c. 72, p. 172.
pratiqua un courant factice par des canaux souterrains ou à ciel ouvert, afin d'obtenir les mêmes avantages.
N° 5o8. Plan des latrines de Maubuisson.
VESTIAIRE, VESTIARIUM.
Le vestiaire était une dépendance importante dans les abbayes où les moines étaient nombreux; indépendamment des vêtements ordinaires, on y renfermait tous ceux qui leur servaient dans les grandes cérémonies, les processions intérieures ou extérieures ; il contenait les approvisionnements de chaussures, etc. etc. Un grand emplacement était nécessaire pour serrer, de manière à ce qu'ils ne fussent pas détériorés, tous ces détails de l'habillement. On peut juger de l'importance du vestiaire dans les grandes communautés religieuses par le plan de l'abbaye de Saint-Gall, qui l'indique au-dessus du réfectoire et dans toute son étendue; or le réfectoire était la plus grande salle des monastères. Nous mentionnons ici le vestiaire, afin qu'on puisse s'assurer, dans l'étude des abbayes anciennes, de la place qu'une dépendance aussi considérable pouvait occuper
dans la distribution générale de l'édifice; afin aussi quon retrouve, s'il est possible, les moyens employés au moyen âge pour renfermer un aussi grand nombre de vêtements, qu'il fallait retirer, sans confusion, de ce local lorsque tout le personnel avait besoin de se préparer à paraître en public. C'était là aussi qu'on faisait réparer les vieux vêtements lorsque les moines en recevaient de neufs. « Accipientes nova, vetera semper reddant. » (Règle de saint Benoît.) Dans quelques maisons religieuses, les moines pouvaient garder leurs vêtements dans leur cellule, mais c'étaient des cas exceptionnels, et lorsqu'un vestiaire commun manquait dans le monastère.
Le chambrier, camerarius , chambeïlenc , devait pourvoir à la chaussure et à l'habillement des moines, froc, robe, hoqueton, bas de chausses et, pour l'hiver, escafignons de drap (D. Guéranger, Abbaye de Solesmes, p. 63), leur fournir des rasoirs, des ciseaux, du linge de toilette. (Ducange.)
BAINS, BALNEATORIUM.
Les bains, si nécessaires à la santé et répandus à profusion dans les grandes villes romaines, ne pouvaient être oubliés dans les monastères de quelque étendue. On voit dans le plan de Saint-Gall plusieurs constructions affectées aux bains. L'une est pour les religieux, balneaiorlam , d'autres sont réservées particulièrement à l'abbé, aux malades et aux novices. La règle de saint Benoît s'exprime ainsi à l'égard des bains : « Balneorum usus infirmis quoties expedit olferatur, senibus autem et maxime juvenibus tardius concedatur. » Les bains n'offraient, en général, dans les monastères, que les dispositions du balneum, ou bain privé des Romains ; nous n'y retrouvons rien des dispositions des thermœ, bains publics ; peut-être cependant en. existait-
il des exemples, car on verra plus loin que les malades étrangers y étaient quelquefois admis.
Le bain général de l'abbaye est figuré sur le plan de Saint- Gal-1 dans une construction spéciale, reliée au chauffoir par un passage couvert ; il se compose de deux salles entourées de bancs. Dans la première est un bassin carré ou piscine, c'est le frigidarîum, dans lequel on se déshabillait; la seconde salle devait être une étuve : deux cercles qui y sont figurés étaient sans doute les poêles pour former la vapeur d'eau. On y faisait aussi la lessive, car on y lit ces mots : lavandi locus. Ce bain offre beaucoup de rapports avec ceux qu'on voit en Orient, dans les maisons des riches particuliers. Les bains de l'infirmerie et de la maison des novices se composent chacun d'une seule pièce, dans laquelle sont réunis le bassin carré, ou piscine, et les poêles à vapeur; on y voit aussi des bancs dans diverses positions ; ces deux bains sont sous le même toit que les cuisines particulières aux malades et aux novices, probablement pour faciliter le chauffage et le service. Le bain de l'abbé est une petite pièce carrée placée dans les dépendances de sa maison ; on n'y a figuré aucun détail relatif à son usage.
Au vne siècle le monastère de Ligugé , fondé par saint Martin , donna naissance, par un de ses disciples, à une célèbre abbaye du midi de la France; ce disciple, saint Savin, qu'il ne faut pas confondre avec celui des bords de la Gartempe, se retira dans les Pyrénées, sur le penchant d'une montagne; il y bâtit une cellule et plus tard un petit hospice pour les voyageurs. Après sa mort, saint Savin fut enterré dans la vallée de Lavedan, et sur son tombeau fut construite l'abbaye qui porte son nom. Détruite par les Sarrasins, reconstruite par Charlemagne et Louis le Débonnaire, détruite de nouveau par les Normands, elle fut rétablie au xc siècle par Raimond, comte de Bigorre.
INSTRUCTIONS. III. k']
Une clause remarquable de la donation du comte porte que les religieux entretiendront des bains publics : « Mansiones ad balneandum compétentes semper in eodem loco conservent. »
L'usage des bains pris bors du monastère par les religieux, et les bains d'eau minérale pouvaient être du nombre, était fort rare et n'était accordé qu'avec une extrême difficulté. Si le monastère ne possédait pas un bain pour les babitants et que la ville en eût de publics, on pouvait en faire usage lorsque le besoin s'en faisait sentir; mais alors il est probable qu'on agissait comme le font quelquefois aujourd'hui les Orientaux, on louait l'établissement de bain tout entier pour le temps nécessaire aux religieux.