BIBLIOTHÈQUE, BIBLIOTHECA
On a vu, dans les chapitres relatifs aux basiliques latines des premiers siècles (Impartie, page 1 1 1), que la petite abside située à l'extrémité de la nef latérale du nord était destinée à renfermer les livres et les diplômes, usage conservé encore de nos jours dans quelques églises de la Grèce et de l'Asie Mineure; ce fut l'origine des bibliothèques dans les monastères. Dès les premiers siècles de la monarchie, les livres se répandirent au point qu'il fallait déjà des bibliothèques dans les maisons religieuses; on lit ces mots dans Sidoine Apollinaire (Epist. lib. IV) : « Hoc dat cespite membra Claudianus (de «Vienne, Isère). Triplex bibliotheca quo magistro romana, «attica, christiana fulsit : quam totam monachus virente in
« œvo sécréta bibit institutione » L'établissement des écoles
dans les abbayes, leur généralisation, exigée par Charlemagne, durent contribuer aussi à multiplier les manuscrits. Ce prince avait fait établir de nombreuses bibliothèques. On lit dans le Voyage du moine Bernard en Terre sainte, en 870, qu'il vit
à Jérusalem une bibliothèque construite par les soins de Charlemagne. « Ubi et bibliothecam ingentis expensœ compegerat. » (Act. S. 0. S. B. me siècle, Bened. II pap.)
Situées généralement à un étage supérieur pour éviter l'humidité, les bibliothèques n'ont pas été exprimées sur les plans de Saint-Gall et de Cantorbéry. Cependant, comme le premier de ces plans donne la forme du scriptorium et que la légende indique la bibliothèque au-dessus, supra bibliotheca, on a une idée exacte de sa forme et de ses dimensions. On y arrivait par un escalier situé sous la colonnade du presbytère, introilus in bibliothecam super criptam superius. Cette communication entre le sanctuaire et la bibliothèque indique suffisamment qu'elle était appuyée contre le mur de l'église. Le côté du nord avait été choisi de préférence à tout autre , pour éviter les insectes destructeurs. La bibliothèque de l'ancienne église de Saint-Pierre de Rome était construite de même au nord du transsept. L'emplacement des bibliothèques n'était pas toujours le même : Ansegise, abbé de Fontenelle en 823, fit de grandes constructions dans son abbaye; il éleva une bibliothèque auprès du réfectoire Les livres étaient placés sur des rayons, comme on le fait aujourd'hui.
Au monastère de Vatopedi, sur le in ont Athos, la bibliothèque est située au-dessus du narthex de l'église ; le Monasticon gallicanum en fait voir plusieurs qui sont placées indifféremment dans les bâtiments réguliers ou plus loin du centre.
L'abbaye de Sainte-Geneviève, à Paris, avait une belle bibliothèque; elle occupait toute la partie supérieure des bâtiments réguliers, et avait la forme d'une croix, disposition trèsfavorable. Le cardinal de la Rochefoucauld la fit restaurer et décorer comme on la voit encore aujourd'hui; au centre de
1 Chronique de Fontenelle.
la croix, il fit élever un dôme qu'on orna d'une peinture à fresque représentant saint Augustin entouré de livres. Malheureusement ce précieux local, le seul de ce genre qu'il y ait encore en France, va disparaître pour faire place à des dispositions nouvelles.
Ce n'est guère que pour des bibliothèques du xve siècle qu'on trouve des descriptions, des dessins ou des monuments qui puissent donner une idée de la manière dont elles étaient construites et décorées : la bibliothèque des moines gris, à Londres, avait cent vingt-neuf pieds de longueur sur trente et un de large; celle de Wels était éclairée par vingt- cinq fenêtres de chaque côté. Dans le Monasticon anglicanum, on a reproduit quelques bibliothèques. Généralement l'extrémité était éclairée par une immense fenêtre enrichie de meneaux et probablement de verrières, peintes en grisailles, afin que la lumière pénétrât abondamment dans la salle sans qu'une trop grande variété de tons de verres vînt nuire aux lecteurs.
Deux bibliothèques anciennes, mais non monastiques, conservées jusqu'à nous en France, peuvent faire connaître comment étaient celles des maisons religieuses : l'une se voit à l'Ecole polytechnique de Paris, établie dans l'ancien collège de Navarre, l'autre à Noyon. La première fut construite sous Charles VIII, par Jean Raulin, grand maître du collège; c'est un bâtiment allongé, terminé à ses extrémités par deux pignons. L'étage inférieur, éclairé par de grandes baies, était la salle des Actes; la bibliothèque, située au premier, présente une suite nombreuse de fenêtres fort étroites; les livres étaient placés dans des armoires surmontées de pupitres et rangées verticalement aux trumeaux des croisées, ce qui explique leur grand nombre. Cet édifice, pour lequel le roi donna 2^o livres tournois, fut terminé en 1/196.
ARCHITECTURE MONASTJQUE.
N° 5og. Pignon de la bibliothèque de Navarre.
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La bibliothèque n'était pas toujours placée par les moines dans une construction établie exprès; l'abbaye de Morlac avait la sienne dans un clocher. (Voy. litt. t. I, p. 1 38.)
Les livres des bibliothèques étaient généralement enchaînés, afin qu'ils ne pussent être emportés; ce fut la condition
qu'imposa le cardinal Michel Dubec, lorsqu'au xivc siècle ii donna sa bibliothèque aux Grands-Carmes de Paris.
La bibliothèque était confiée à la garde du chantre : « Bibliothecaeritsub cantoris custodia. » [Ms. Coll. Claud. B.vi, f. 191.) A la Septuagésime, on faisait l'inventaire de tous les livres.
Quelques monastères où l'on s'occupait de l'antiquité présentaient, auprès de leurs bibliothèques, des cabinets d'objets d'art comme on en trouve chez de riches particuliers; on voyait de ces collections précieuses pour l'étude à l'abbaye de Saint- Germain- des-Prés et chez les Génovéfins de Paris. Ces derniers avaient aussi réuni des curiosités de plusieurs genres, par exemple, en histoire naturelle, en armes précieuses recueillies dans des voyages; on y remarquait encore un plan en relief de la ville de Rome, une horloge remarquable construite par Oroze Finé pour le cardinal de Lorraine, etc. etc.
SALLE DES COPIES, SCRIPTORIUM, DOMVS ANTIQUARIORVM.
(Ducange.)
Chaque grande abbaye avait une ou plusieurs salles, voisines de la bibliothèque ou placées dans le cloître, et qu'on nommait scriptorium; il y en avait douze à Hirschau. Dans ces salles étaient installés les copistes, ordinairement au nombre de douze, et séparés les uns des autres par de légères cloisons pour empêcher les distractions qui auraient pu nuire à l'exactitude des copies. Le plan de l'abbaye de Saint-Gall présente un scriptorium situé auprès du sanctuaire de l'église, au nord; cette salle, de forme carrée, est divisée dans son pourtour par des cloisons qui établissent des retraites indépendantes les unes des autres; dans chacune de ces divisions se plaçait un copiste de manuscrits. Au-dessus du scriptorium,
comme l'indique une légende, était située la bibliothèque.
« A Clairvaux, dit dom Martenne, il y avait, dans le petit cloître, douze ou quinze petites cellules tout d'un rang, où les religieux écrivaient autrefois des livres; c'est pourquoi on les appelle les écritoires. » [Voyage litt. t. I, p. 102.)
Une bénédiction spéciale avait lieu pour le scriplorium. Les scribes monastiques étaient choisis par l'abbé. M. Astle pense que les antiquarii étaient des scribes employés dans les monastères à faire de nouvelles copies de vieux livres, soit pour l'usage intérieur, soit pour vendre au dehors; l'opinion de Ducange est que ces scribes particuliers réparaient et recopiaient les livres vieillis et hors de service, en opposition avec les librarii, qui en faisaient de neufs. Les antiquarii travaillaient dans une pièce spéciale nommée domus antiquariorum.
Le chantre, prœcentor, avait la garde du sceau; il fournissait aux moines qui écrivaient et peignaient les manuscrits tous les objets dont ils avaient besoin.
ARCHIVES ET CHARTIERS, DOMUS CHARTARVM.
L'origine des archives et chartiers est la même que celle des bibliothèques; l'abside septentrionale des basiliques, latines renferma primitivement les chartes et diplômes, aussi bien que les livres sacrés. Il est probable que durant toute la période mérovingienne elles furent conservées à cette place, ctmime on le voit encore en- Orient, mais plus tard les donations royales et particulières devenant nombreuses et les monastères augmentant eux-mêmes leurs territoires par des acquisitions, les archives s'étendirent, et il fallut leur trouver un local plus vaste et mieux clos. Trois dispositions différentes furent prises à l'égard de cet emplacement. La plus ancienne
mention d'archives que l'on trouve se rapporte à l'abbaye de Fontenelle : Ansegise les plaça au-dessus du porche de l'église et fit construire une salle à cet effet. « Denique in medio porticusdomum chartarum constituit. » (Chronique de Fontenelle.)
A l'époque romane, la même place fut choisie pour les archives de la célèbre abbaye de Cluny, dans la tour septentrionale de la façade. Paris possède un exemple analogue datant de la période gothique : on voit à Saint-Germain-l'Auxerrois, au-dessus du porche de la façade principale, une pièce carrée, ornée encore aujourd'hui des armoires anciennes qui contenaient les chartes et autres titres de propriété.
La même pensée de mettre les archives sous la protection du temple se modifia dans d'autres lieux; elles furent fréquemment placées au-dessus de la sacristie, et là peut-être étaient-elles plus en sûreté qu'au-dessus du porche de l'église, parce qu'elles se trouvaient plus éloignées de l'enceinte extérieure, plus rapprochées du centre de la maison religieuse. Les Archives du royaume prirent naissance dans une salle construite au-dessus de la sacristie de la Sainte-Chapelle du palais de saint Louis, à Paris; cette sacristie accolée à l'église en reproduisait les dispositions architecturales. Le collège de Beauvais, situé dans le quartier de l'Université, offre un exemple analogue à celui de la Sainte-Chapelle, quant à la disposition des archives de la maison; la construction date du xive siècle. Il est probable que le château de Vincennes, qui présente auprès de sa chapelle une sacristie semblable à celte que nous venons de signaler, avait aussi ses archives dans une salle qui est située au premier étage; ce serait un exemple de la renaissance. Enfin , l'idée de placer ce dépôt précieux au centre même des enceintes et des autres constructions, pour le mettre à l'abri du feu et de toute autre atteinte, fut nettement
exprimée dans certains monastères. On voit dans les ruines de l'abbaye de Vaux-de-Cernay, auprès de Chevreuse, les restes d'une tour isolée qui contenait les arcbives; dans les anciennes dispositions du prieuré de Saint-Martin-des-Champs, dont nous avons publié tous les détails dans la Statistique de Paris, était une tour très-élevée et solidement construite au centre du monastère pour renfermer les chartes. (Voir p. 32 , pl. 1 9 de la lre partie.)
N° 5i i. Tour des archives au prieuré de Saint-Marlin-des-Champs.
Un frère était maître et gardien des chartes. Un autre surveillait le greffe et le registre matricule de la maison.
Les religieux chargeaient quelquefois la sculpture ou la peinture de transmettre leurs droits de propriété ou certains privilèges : lorsque Pépin donna la terre de Palaiseau et ses dépenjiances à l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, à l'occasion de la translation des reliques du saint patron , les moines firent sculpter sur la pierre une croix entourée d'une inscription latine indiquant la donation faite par le roi; on y lisait ces mots :
Hic pansante sancto Germano in die transîationis , dédit ei Rex Pipinas fiscam Palatiolum cum appenditiis suis omnibus.
INSTRUCTIONS. III. âS
N° 5i2. Pierre à Saint-Germain-des-Prés.
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Charlemagne avait fait de nombreuses donations aux moines de Saint-Vincent et Saint-Anastase, auprès de Rome; l'avantporche de ce monastère contient encore une peinture qui paraît dater de la fin du xne siècle , époque à laquelle la maison fut donnée aux Cisterciens. On a représenté sur cette peinture tous les châteaux et propriétés qui appartenaient aux religieux. Le nom de chaque localité est tracé au-dessous de sa configuration. Dans la région moyenne de la peinture sont peints d'un côté, le pape Léon III et Charlemagne, de l'autre l'abbé et les frères convers déroulant une charte au-dessus d'une représentation du monastère; on lit sur ce papier les mots suivants :
Concedi et donavi ecclesiœ tuœ Ancidoniam cumcaslris istis aactoritate applicanda.
N° 5 1 3. Peinture à l'abbaye de Saint-Vincenl.
Enfin, les religieux conservaient par la sculpture les faits importants relatifs à leurs privilèges : on voyait sur la façade septentrionale de l'église des Grands-Augustins , à Paris, auprès de l'abside, un bas-relief rappelant l'amende honorable que firent en présence des religieux, Jean Bayart, sergent à verge, Gillet, Roland et Guillaume de Besançon, qui avaient tiré violemment du couvent le frère Aymery et tué Pierre de Gougis, autre religieux. Ce bas-relief, conservé au Musée des monuments français, se voit à l'école des Beaux-Arts.
Le prévôt gardait les clefs des archives et du trésor des chartes.
Les ordres religieux et militaires de Saint- Jean-de-Jérusalem et du Temple eurent des archives d'une autre nature que celles que nous venons d'indiquer. Les moines chevaliers, après, avoir acquis de grandes richesses par la guerre, par des legs, fruits de la protection qu'ils accordaient aux pèlerins et aux peuples chrétiens d'Orient, eurent les premiers l'idée de les
tourner au profit général et au leur, en établissant le crédit par des banques et des lettres de change sur l'Europe et sur l'Asie; ils devinrent les trésoriers des grands Etats; en 1 1 46 , ils acquittèrent la rançon de Louis VII. [Hist. de France, t. I\ , p. 5io.) Henri Ier d'Angleterre et Jean sans Terre déposèrent le trésor public dans la maison du temple de Clarkenville, à Londres; en 1232 , comme nous l'apprend Matthieu Paris1, ils recevaient en dépôt la fortune des particuliers; en 1269, saint Louis les chargeait de payements considérables, «et seront payez ces deniers chacun an à Paris, au Temple 2. » En Espagne les frères collecteurs recueillaient les recettes de l'Etat et la diœme de Saladin, destinée aux expéditions d'Orient; les trésors en espèces ou en papier qu'ils réunirent entre leurs mains, et qui furent la cause de leur perte, les obligeaient à construire dans leurs maisons chefs d'ordre, des dépôts analogues à ceux que nous voyons dans nos banques publiques, mais les usages du temps leur firent donner la forme de donjons, de tours fortifiées; c'est ainsi qu'était conçue la tour du Temple, à Paris, et peut-être faut-il voir la même pensée présidant à la création de la tour de Saint-Jean-de-Latran ou de Jérusalem, récemment détruite avec les restes de cette maison militaire , dans le quartier de l'Université ; placée au centre du monastère, auprès du cloître, elle était surmontée de créneaux, et sa décoration intérieure était trop riche pour être celle d'une simple tour de défense; la partie souterraine, très-solidement construite, pouvait contenir les valeurs en espèces, dans les salles au-dessus on aurait placé les valeurs en papier et autres pièces de nature à être conservées. En démolissant cette tour on y a trouvé plusieurs liasses de parchemins.
1 Mallh. Paris, p. 261 .
* Roger, la Noblesse aux croisades , p. 1 43.
N° 5i4- Plan de la tour de Sainl-Jean-de-Lalran.
N° 5i5. Coupe de la tour de Saint-Jean-de-Latran.