COLOMBIERS
Les moines avaient le droit, comme seigneurs, d'élever des colombiers dans l'enceinte de leurs maisons; ils sont figurés dans la plupart des dessins et gravures qui représentent des maisons religieuses, et particulièrement dans la collection du Monasticon gallicaniim. Celui de ces petits édifices qui nous a paru le plus ancien est dans la vue de l'abbaye de Saint-Pjerresur-Dive, dont la fondation, comme on le sait, date de io/\6.
ÏS° 53o. Colombier de l'abbaye de Saint-Pierre-sur-Dive.
Ce colombier est une tour ronde élevée sur une base conique; le sommet est entièrement ouvert et sans toit. Les trous pour loger les pigeons sont disposés comme dans les colombiers modernes. En donnant un écoulement aux eaux pluviales qui tombaient dans cette tour, le sol devait être nettoyé de luimême; on évitait ainsi la malpropreté, qui engendre des maladies dans nos pigeonniers; l'épaisseur considérable des murailles semble indiquer que les animaux pouvaient se placer très-profondément dans leurs nids et éviter ainsi d'être incommodés par la pluie et par le froid.
Le monastère de Saint- Jacques [Monasl. cjallic.) offrait une. espèce de transition entre le précédent et ceux qu'on élève de nos jours : c'était une tour entièrement cylindrique, mais di-
visée au milieu par une retraite du mur; un cône tronqué la surmontait, le sommet était ouvert pour donner accès aux oiseaux.
N° 53 1. Colombier de l'abbaye de Sainl-Jacques.
On voit encore un très-beau colombier du xive siècle dans le comté d'Hereford, en Angleterre ; il a été publié dans le numéro de septembre 1 84 4 de l' Archcological Journal, d'après lequel nous le reproduisons. Il est circulaire, un toit en cône tronqué le surmonte; au sommet une double assise de pierres forme attique, et borde un espace au centre duquel est une ouverture circulaire qui correspond à la clef de la voûte intérieure; les pigeons étaient logés à peu près comme dans nos colombiers; on lit ce millésime au-dessus de la porte : mccc. (Voir les reproductions de la façade et de la coupe à la page suivante, planche 532.)
Les abbayes de Vaux-de-Cernay, de Notre-Dame-du-Val, au diocèse de Paris, avaient des colombiers qui sont conservés encore, et que M. Hérard, architecte, a fait connaître par ses travaux sur ces monastères. Il est rare que les ruines d'une abbaye de quelque importance ne présentent pas un colombier, et les petites dimensions, la solidité de ces constructions, l'usage qu'on a pu en tirer les sauvèrent généralement.
N° 532. Colombier dans le comté d'Hereforcl.
Les pigeonniers étaient couverts au xve siècle; celui de l'abbaye de Saint-Ouen de Rouen offrait un édifice assez étendu : la partie centrale était carrée, deux tours s'élevaient sur les côtés, des clochetons placés aux quatre angles donnaient au comble principal la forme d'une pyramide à huit pans; de petites fenêtres pratiquées dans des lucarnes, sur le comble et au-dessous, sur la face du bâtiment, servaient d'entrée aux pigeons.
N° 533. Colombier de l'abbaye de Saint-Ouen de Rouen.
A.u xvic siècle les colombiers présentaient de l'analogie avec les nôtres ; on en voit un figuré dans la vue du monastère de
Sainte -M arie de Lyre; cest une tour octogone, décorée de moulures et d'une proportion agréable; le comble en pyramide est surmonté d'un clocheton; des lucarnes sont disposées sur le toit. On en voit un de la même époque à Moustier-Neuf.
N° 534- Colombier de l'abbaye de Sainte-Marie de Lyre.
JARDIN DE PLANTES POTAGERES , CURTILLUS.
Duo pulmenlaria coda fratnbus omnibus sujficiant; et si fuerit aut poma, aut nascentia leguminum, addatur, etc. (Règle de Saint- Benoît.)
La règle voulait que les religieux vécussent de légumes et de fruits cultivés de leurs mains; les jardins potagers et fruitiers étaient donc très-importants, et compris dans l'enclos des monastères l. Le système de culture adopté dans l'antiquité fut sans doute celui que les premiers moines pratiquèrent; ils durent suivre aussi les anciennes dispositions pour leurs jardins. Lorsque, par une incessante activité, ils eurent établi ia culture dans une partie de l'Europe, malgré les fré-
1 Comment, de la règle de saint Benoît, par D. Calmet, c. 66, p. à^à-
quentes invasions des Barbares et les troubles politiques, ils firent de nombreuses observations sur les moyens d'améliorer le sol ainsi que les végétaux et les fruits. Le plan du monastère de Saint-Gall fait voir comment au ixe siècle était disposé un jardin de plantes potagères; il offre beaucoup de ressemblance avec les nôtres : établi sur un parallélogramme, il se divise en dix-huit couches ou planches. On lit dans l'allée du milieu , Hic plantata holerum pulchre nascentia vernant; le nom de chaque légume est écrit sur le carré qui lui est consacré : cepas, l'oignon [allium cepa); porros, le poireau [allium poruni); apuim, céleri (apium graveolens) ; coliandrum , coriandre [coriandrum salivum); anelum, anet [anelum (jraveolens)', papaver, pavot [papaver somniferam); radiées, raves [raphanus salivas); magones, carottes (daucus carota); bêlas, poirée {beta cicla); allias, ail [alliiim sativum); ascolonias , échalotes [allium ascolonicum) ; petrosilium, persil [apium petrosilium); cerefoliiim, cerfeuil [scandix ccrefolium); lactuca, laitue [lactuca saliva); sataregia, sariette [salureia hortensis); pestinachus, panet (pastinaca saliva) ; caulas, chou [brassica oleracea); cjitto, nielle, poivrette (agrostemma githago); à l'exception des magones (carottes), tous ces noms sont, tirés des capitulaires de Charlemagne.
Plus tard les jardins potagers devinrent beaucoup plus considérables que celui-ci : on peut consulter tous les plans de monastères qui ont été publiés depuis deux siècles, pour s'en convaincre; indépendamment de ceux qui étaient renfermés dans l'enceinte, on en établissait aux environs; c'est ce que l'on voit dans les gravures qui représentent les couvents du mont Athos, et particulièrement dans celle qui est jointe à ce travail, dans la première partie, page 33.
Une maison pour les jardiniers s'élevait auprès des couches de légumes; on en voit une figurée dans le plan de Saint-
Gall; elle se compose dune grande pièce centrale ou atrium, sur laquelle donne la chambre du jardinier en chef, et qui peut être chauffée par un poêle; auprès sont celles des aides, cubilia famulorum; vis-à-vis la chambre du jardinier est une pièce où se renfermaient les instruments du jardinage et les semences de légumes : Hic ferramenta reservantur et seminaria holerum.
Le religieux courtillier, curticularius , devait fournir au monastère des plantes potagères et en surveiller la culture.
JARDINS FRUITIERS, VIRIDARIA , FRUCTETA.
Les améliorations apportées par les moines dans la culture des plantes utiles durent s'étendre à celle des arbres fruitiers.
La longue pratique leur apprit à connaître les diverses expositions favorables aux nombreuses espèces qu'ils multipliaient, ainsi que les moyens d'améliorer les fruits par les greffes; on sait qu'ils récoltaient les plus beaux produits dans tous les genres. Le jardin fruitier du monastère de Saint-Gall est établi au milieu des sépultures du cimetière; nous en parlerons à cet article; quant à ceux des autres maisons religieuses, ils étaient fort étendus, distribués avec beaucoup d'ordre, si l'on en juge par tous les plans qui existent encore d'anciens monastères. Les chartreux de Paris avaient réuni dans leur en- • clos une partie des arbres fruitiers qui composent une collection précieuse pou* l'étude de la culture, et qui se voit à la pépinière du Luxembourg. Des treilles couvertes de fruits en espaliers, ou de vignes, tapissaient toutes les murailles de ces jardins; on y voyait aussi des allées couvertes de treillages, portant de la vigne, comme dans le jardin que fit établir saint Louis auprès de son palais de la Cité, treille célèbre dans l'histoire de cette habitation royale et qui est figurée sur le
plus ancien plan de Paris, la tapisserie de Saint-Victor. Des puits d'arrosage, des rigoles et fontaines étaient construits dans les jardins fruitiers pour arroser les arbres et les faire croître plus facilement. On a vu, jusqu'à nos jours, le grand puits surmonté d'une machine qui était placée dans le jardin fruitier de l'abbaye de Sainte-Geneviève. Les moines de l'Orient arrêtent les eaux des montagnes par des barrages, pour répandre la fraîcheur dans leurs jardins fruitiers.