B PORTES NON FORTIFIÉES
Durant la première période du moyen âge, celle qui précéda en Occident les invasions normandes, l'architecture chrétienne de nos contrées était , comme on le verra plus loin, dans une voie d'imitation de l'art romain. La décoration des portes de monastères offrait alors d'étroits portiques composés de deux ou de quatre colonnes monolithes en marbre ou en granit supportant un arc construit en briques et sur-
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 69 monté d'un fronton. La France n'a pas conservé de ces portes d'antiques monastères, mais l'Italie en possède, et la ville de Rome particulièrement en réunit un grand nombre; nous en reproduisons deux exemples que nous y avons recueillis; ils sont situés, l'un, n° 42, devant l'atrium de Saint-Clément, l'autre, n° 43 , sur l'enceinte du monastère de Sainte-Praxède. Les plus importants ensuite sont ceux de Saint-Côme et Saint-Damien au Transtevère, de Saint-Sabas, de Saint-Vincent et de Saint- Anastase hors les murs, etc. La période Carolingienne maintint quelque temps l'architecture du Nord dans cette voie d'imitation de l'art romain. M. Moller a publié l'entrée du monastère de Lorsch, fondé en 776 auprès d'Heidelberg; nous en donnons ici un dessin correct. C'est l'exemple le plus ancien qui se soit conservé en deçà des Alpes.
N° 4i- Porte du monastère de Lorsch. 'Style latin.'
N° à2 . Vue de ia porte du monastère de Saint-Clément. (Style latin.)
N° 43. Vue de la porte du monastère de Sainte-Praxède. (Style latin.)
N° Porte du Zographe, monastère du mont Athos. (Style byzantin.)
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 71 Les portes des monastères byzantins sont, comme celles de l'Occident, précédées fréquemment d'un petit porche, ainsi qu'on le voit au précédent dessin, n° 44, et à celui que nous avons placé plus loin au n° 5o. Ils sont reproduits l'un et l'autre d'après les gravures qui se trouvent au mont Athos.
En Orient ainsi que dans les contrées occidentales, le petit porche couvert n'était pas rigoureusement établi devant toutes les entrées des monastères anciens : il suffit de citer le Megapyleon en Morée, et les maisons religieuses de Sainte-Agnès, de Sainte-Sabine et de Sainte-Cécile, etc. etc. à Rome.
A l'époque où brillait l'architecture romane, certaines portes de monastères eurent, plus qu'à tout autre moment, quelque analogie avec la décoration des entrées de villes antiques; il nous suffira de citer celle de l'Abbaye aux Dames, à Caen, détruite il y a peu d'années, et la porte principale de l'abbaye de Cluny, qui est gravée à la page suivante d'après l'ouvrage publié par M. Lorrain, sur ce célèbre monastère1; elle a été disposée comme les portes romaines de la ville d'Autun, située dans la même contrée. On y retrouve la double entrée, puis la petite galerie ouverte au-dessus; ces imitations de l'art antique, fréquentes, ainsi que nous l'avons observé plus haut, avant et durant la période Carolingienne, devinrent plus rares aux xi° et xnc siècles, puis disparurent complètement pendant la durée du système ogival, ce qui se conçoit facilement. L'architecture romane, composée de masses pesantes surmontées d'arcs en plein cintre, ne sortait pas, à cet égard, du principe de l'art précédent, et pouvait s'inspirer de ses formes générales, tout en modifiant les détails; l'art ogival, au contraire, suivit une route différente et dut créer des dispositions nouvelles.
1 Abbaje de Cluny avec lithographies, Lorrain, Paris Dijon , i83o,.
N° 45. Porte de l'abbaye de Cluny. (Style roman. ;
Pendant la période romane, les portes des monastères pouvaient être établies dans de simples bâtiments carrés, sans tours et sans ornements, destinés seulement à soutenir les ponts-
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 73 levis et à loger un portier; c'est ainsi qu'était celle de l'abbaye de Saint -Benoît -sur -Loire; elle offrait en particulier deux ponts-levis égaux en largeur, cas assez rare, puisqu'ils étaient ordinairement établis devant deux ouvertures inégales, comme nous l'avons indiqué dans les Instructions de l'Architecture militaire. Cette porte datait probablement du xie siècle, ainsi que les autres constructions de l'abbaye. On n'avait peut-être pas encore pensé alors à faire un grand pont-levis pour les chariots et un petit pour les piétons.
L'art ogival produisit de belles portes de monastères ; celle des Jacobins, à Paris, était remarquable. A l'entrée de l'abbaye de Jumiége, des statues surmontaient les ogives; plus haut, deux grands arcs en plein cintre portaient un balcon à jour; trois contre-forts surmontés de pinacles soutenaient les constructions de cette porte; une tourelle située auprès contenait un escalier, et ne pouvait servir à la défense.
N° 46. Porte de l'abbaye de Jumiége. (Style ogival.)
Enlin, au commencement du xvie siècle, tout le luxe de l'architecture de la renaissance et les arabesques les plus gracieuses se montrent à la porte de quelques monastères; on en voit des restes remarquables sur les ruines de l'abbaye de Vaux-de- Cernay, auprès deChevreuse. L'entrée de la maison religieuse des Saints-Pères, à Auxerre, et dont nous publions ici un dessin , offre toute la richesse de l'architecture de la renaissance.
N" k~j- Porte des Saints-Pères à Auxerre. (Style de la renaissance.)
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 75 Sur des portes de monastères on représentait, par la sculpture, la peinture ou la mosaïque, quelque sujet qui pût indiquer à quel ordre appartenaient les religieux ou à quel saint ils devaient leur fondation. On voit à Rome, sur le mont Cœlius, la porte du couvent des frères du rachat des esclaves : une mosaïque y représente Jésus-Christ entre deux captifs enchaînés : l'un est blanc, l'autre nègre.
N" 48. Mosaïque sur la porte des frères du rachat des esclaves, à Home
Au-dessus de la porte du monastère de Marmoutier, londé par saint Martin, le fondateur était représenté à cheval; il lest de même sur celle de l'abbaye de Saint-Martin d'Auchy auprès d'Aumale. (Voir les nos 49 et 54.)
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N° ^9. Porte de Marmoutier.
Aux Mathurins de Paris, on voit encore dans le fronton, des cerfs accompagnant un écusson, en mémoire de la vision de J. de Matha, fondateur de l'ordre. Sur le tympan d'une des portes de l'église des Grands -Carmes de Paris, une vaste peinture représentait saint Louis sur les côtes de Syrie, embarquant sur sa flotte des religieux du mont Carmel pour les amener en France.
Des inscriptions plus explicites encore que la plastique étaient placées aussi sur les portes, dans les frises des portiques, ou sur quelque autre partie apparente, pour conserver le souvenir des principaux faits relatifs à la fondation ou à la réédification des monastères. On lit ces mots sur le porche de Saint-Vincent-Saint-Anastase, à Rome:
INNOCENTIVS II PONT. MAX. EX FAMILIA AINICIA PAPIA ET PAPARESCA NVNC MATTEIA S. BERNARDI OPERA SVBLATO ANACLETI SCHISMATE EIDEM AC SVIS CISTERCIENSIBVS HOC A SE RESTAVRATVM MONAS- TERIVM DONO DEDIT ANNO DOM. MCXL.