C. PORTES FORTIFIÉES
Quand après les invasions normandes et sarrasines on reconstruisit les monastères incendiés, on dut songer à les protéger contre de nouvelles attaques; nous avons indiqué précédemment combien, à partir du xie siècle, on réunit de moyens de défense sur les enceintes; on agit de même, à plus forte raison, pour les ouvertures qui servaient d'entrée. Les portes étaient ordinairement pratiquées entre deux tours; un pont-levis, une herse pouvaient, en cas de besoin, les fermer. C'est ainsi qu'était protégée la porte papale, ouverte exprès dans le mur de l'enceinte de l'abbaye de Saint-Ger main-des- Prés, à Paris, eu 1 1 63, lorsque le pape Alexandre III consacra l'église ; un pont-levis s'abattait sur le fossé. Le parvis de l'abbaye royale de Saint-Denis offrait de même une porte militaire située directement devant l'église; on en voit une représentation dans le Monasticon Gallicanum. Les fondations des tours ont été retrouvées, de nos jours, dans une fouille. Cet exemple est une preuve que dans l'enceinte même des villes on ne négligeait pas de fortifier les maisons religieuses.
Dom Doublet, historien de l'abbaye de Saint-Deuis, en 1625, décrit ainsi la porte du monastère : « Laquelle porte de l'abbaye est très-belle, ayant deux grosses tours bien flanquées, pavillons et tournelles, le tout de pierre, et aussi toutle devant pareillement de pierre, où il y a une harce de peur de surprise, et anciennement il y avait un pont-levis devant que d'entrer à l'abbaye. »
La porte byzantine d'ivirôn, au mont Athos, est défendue par des tours. (Voir le n° 5o.)
La porte principale de l'abbaye de Tournus offrait un appareil militaire complet. (Voirie n° 5i.)
N' 5o Porte d'Ivirôn; monastère du monl Atbos.
N° 5i. Abbaye de Tournus.
avait une porte défendue seulement par deux tournelles ou echauguettes situées à une grande hauteur.
N° 52. Porte de l'abbaye de Saint-Jean-Baptiste, à Laon.
Au xive siècle, lorsque Charles V ordonna à l'abbé Richard de compléter les fortifications de l'abbaye de Saint-Germaindes-Prés, à l'occasion de la guerre de 1 368 , la porte principale du monastère placée à l'orient, du côté de Paris, lut surmontée de créneaux; on y établit sans doute alors les deux ponts-levis de dimensions dilférentes. Nous renvoyons à la représentation donnée par dom Bouillard d'après un tableau conservé autrefois à l'abbaye, et exécuté en 1 4 1 o '.
Le monastère de Saint-Pierre de Bourgueil, en Touraine , était protégé, à son entrée, par deux portes situées l une devant l'autre; elles pouvaient dater du xve siècle : la première présentait deux tours octogones surmontées de créneaux, entre lesquelles étaient les ponts-levis, grand et petit; la seconde, située à une certaine distance en arrière , était pratiquée dans un bâtiment carré soutenu par des contre-forts, et contenant un petit étage.
1 Voir la statistique de Paris. Abbaye de Sainl-Germain-des-Prés. A. Lenoir.
N° 53. Porte de Saint-Pierre de Bourgueil.
L'abbaye de Saint-Médard, de Soissons, comme nous l'avons dit plus haut, était précédée de trois portes fortifiées, portant chacune un ou plusieurs ponts-levis pour traverser les
fossés.
Souvent les moyens de défense préparés auprès des portes des abbayes consistaient seulement en mâchicoulis, disposés au-dessus des ouvertures grande et petite pratiquées dans le mur d'enceinte pour donner accès dans la maison. On en voit des exemples depuis le xne siècle jusqu'au xve. Ce moyen de protéger l'entrée des maisons religieuses devait être employé plutôt dans les villes queœtra muros; on en rencontre cependant à la campagne; dans ce cas, on peut expliquer l'absence de moyens de défense plus énergiques, soit par le peu
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 81 de ressources des monastères, soit par la date de la construction, qui peut coïncider avec une époque de calme politique.
Il nous suffira de citer ici deux de ces portes protégées seulement par de simples mâchicoulis. L'une, située à la campagne, existe encore à l'enceinte de l'abbaye de Saint-Leu-d'Esserent sur les bords de l'Oise, auprès de Beaumont; elle a été trop souvent reproduite par la gravure pour qu'il soit nécessaire d'en donnerici un dessin; une autre porte, qui offrait beaucoup d'analogie avec celle-ci, se voyait encore, il y a environ quarante ans, à l'entrée de la maison des Cordelières de la rue de l'Oursine , à Paris. Il en existe un dessin de Garnerey.
Au commencement du xvie siècle on construisit encore quelques portes de monastères accompagnées de tours de défense, et protégées par des fossés et des ponts-levis. On voit auprès d'Aumale les restes de la porte de l'abbaye de Saint-Martind'Auchy, qui offre toute la richesse de l'architecture et de l'ornementation sculptée de la période dite renaissance de l'art; nous en donnons ici un dessin pour compléter la série des portes militaires. (Voir le n° 54.)
A cette époque les maisons religieuses furent fréquemment dépourvues d'enceintes fortifiées, probablement parce que la société monastique perdait chaque jour de son antique puissance, contre laquelle les idées du siècle s'élevaient fortement. Cette suppression des murs de clôture et de leur appareil militaire conduisit, tant à la ville qu'à la campagne, à élever la façade de l'église sur l'alignement des rues ou des voies de communication, comme on l'observe sur la plupart des fondations monastiques des xvn° et xvmc siècles. Dans quelques cas exceptionnels cependant, des grilles ou des murs peu élevés ceignaient encore un parvis devant l'église ; le Val-de- Grâce, à Paris, en est un exemple.
INSTRUCTIONS. — II. Il
En Egypte, en Syrie et en Grèce, on voit des monastères très-anciens qui n'offrent pas l'appareil militaire de l'occident,
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 83 mais qui sont protégés contre les attaques extérieures par des dispositions toutes particulières; l'entrée est pratiquée à une hauteur considérable, et on y arrive, soit par des échelles de cordes qui se relèvent après l'ascension , soit en se plaçant dans un filet qu'on fait monter avec un treuil ou une poulie établis exprès. M. Denon et la commission d'Egypte ont publié les dessins du couvent Blanc et du couvent de la Poulie. Sonnini fait connaître ceux du désert de Nitrie; M. Dauzats a fait paraître des tableaux et des lithographies du monastère de Sainte-Catherine du mont Sinaï. Nous reproduisons ici deux dessins de cette maison, empruntés au numéro de l'Illustration publié le 7 avril 1849. La suite des vues données dans ce recueil est complète; on chercherait vainement ailleurs une semblable réunion de gravures. (Nos 55 et 56.) C'est à M. Didron, auteur des Annales archéologiques, qu'on doit les descriptions accompagnées de vues, des Météores, couvents situés sur les limites de la plaine de Pharsale, en Thessalie, au sommet de rochers en aiguilles l. Toutes les maisons religieuses que nous citons ici sont dans le même cas à l'égard de leur entrée, pratiquée à une grande élévation.
Des monastères de l'orient, qui ne sont abordables aujourd'hui que par une fenêtre, n'ont pas toujours été dépourvus de portes. On reconnaît sur les murs de celui de Sainte-Catherine au mont Sinaï, qu'une grande ouverture, murée maintenant, servait autrefois d'entrée; en 1 598 et en 1647 elle était encore ouverte lorsque Haraut de Polschitz et Monconys visitèrent cette maison religieuse; mais les moines, pour se préserver des incursions des Arabes, n'entraient plus que parle moyen du treuil vers la fin du xvne siècle2.
1 Annales archéologiques , 6* livraison, octobre i844-
2 Voyage du baron Taylor en Syrie, t. I, p. Soà
N° 55. Vue du monastère de Sainte-Catherine.
Les monastères coptes du désert de Nitrie en Egypte étaient dans le même cas que celui du Sinaï, mais à une époque qu'on ne peut préciser et qui est probablement plus ancienne. Celui qu'on nomme Zaïcli el Baramous présente les traces d'une grande entrée qui est entièrement murée; un guichet fort étroit, réservé par le bas de cette ancienne ouverture, est fermé par une petite porte en fer qui ne s'ouvre que deux ou trois fois dans l'année, pour recevoir les provisions, qu'il serait trop long de monter par la poulie destinée à introduire les moines et les voyageurs l.
1 Voyage dans la haute et basse Egypte, par Sonnini, t. II, p. 179.
Un religieux, grand prévôt, portier, portarius, osharius, portitor, janitor, logeait auprès de la porte de l'abbaye pour surveiller tout ce qui s'y passait. Sous ses ordres étaient un prêtre séculier appelé le clerc de la porte, et un serviteur pour l'ouvrir
et la fermer. « Ad portam monasterii ponatur senex, qui cellam « débet habere juxta portam ut venientes semper praesentem « inveniant, a quo responsum accipiant. » (Règle de saint Benoît.)
N° 57. Plan de l'entrée de Saint-Martin-des-Champs.
A. Porte. B. Logement du portier. C. Chapelle Saint-Nicolas.
Du Cange, au mot Abbates milites, fait entendre que les fortifications des abbayes étaient défendues, en cas de guerre, par des abbés militaires, abbés chevaliers, seigneurs laïques, qui, moyennant certains droits sur les domaines des abbayes, prenaient soin de les protéger. « Abbates milites, dicti laïci milites, « qui certa abbatiarum et monasteriorum bona possidebant, « eoque nomine ad earumdem ecclesiarum protectionem et tui- « tionem tenebantur. » On nommait captennium le droit qu'ils exerçaient sur les biens.
L'abbé et le monastère choisissaient ces défenseurs de leur église et de leurs terres; ils chargeaient quelquefois de ce soin un prince puissant: les comtes de Montfort furent nommés abbés militaires de Moissac en 1212, le i4 septembre; les comtes de Toulouse le furent en 1284- Les moines avaient aussi sous leur dépendance des milites, chevaliers et officiers dont les fiefs étaient cédés aux abbayes, auxquelles ils devaient, en raison de cela, le service militaire et obéissance à l'abbé; ainsi, on lit dans l'histoire de l'abbaye de Saint-Bertin, à
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 87 l'occasion de réformes intérieures et des prétentions de Cluny, qui troublèrent longtemps la paix de ce monastère, que l'abbé Lambert, au xie siècle, poussé à bout par l'insubordination des religieux, sortit un jour de l'enceinte, réunit secrètement ses chevaliers, se mit à leur tête, et rentra dans la maison les armes à la main; on se saisit des rebelles, et on les dispersa dans diverses églises l.