TECTA, QUIBUS NUNC DANT PULCHRA METALLA DEÇUS
Un fait curieux se présente dans la première ligne de cette inscription : le pape Damase, en 366, fit décorer le toit d'une église avec des ornements peints, probablement comme les temples grecs et romains en offraient alors des exemples 2 ; à moins d'admettre que c'était avec des tuiles vernissées, ainsi qu'on en fit au moyen âge.
La seconde partie de l'inscription n'est pas moins importante que la première; elle démontre qu'aux premiers siècles de notre ère des églises étaient couvertes en métal, comme l'avaient été les temples païens , et ce fut souvent aux dépens de ces derniers. Ce que nous apprend cette inscription est encore confirmé par Anastase, qui, dans la Vie d'Honorius Ier, dit qu'en 626 ce pape couvrit la basilique du père des apôtres avec des tables d'airain qu'il enleva au temple de Vénus et Rome : Cooperuit ecclesiam omnem ex tabuhs œreis cjuas levavil de templo cjuod appellatur Romœ 3.
Cet usage de couvrir les temples avec du métal fut assez fréquent chez les premiers chrétiens; ils y joignirent même la dorure, non-seulernent en Italie et en France, ainsi qu'on le verra plus loin, mais encore à Constantinople, comine nous
1 J. Mabillon , Vêlera analecta, p. 35g, Paris, 1723.
2 Hittorf, Sicile antique.
3 Anastase, p. 65, Vitu Honorii.
l'apprend Eusèbe1, puis en Asie, d'où saint Jérôme s'exprimait ainsi : « Quanto cultu auroque templa fulgerent, sona- « bant psalmi, et aura ta tecta templorum reboans in sublime « quatiebat alléluia 2. »
TIMBRES, CLOCHi.S ET CLOCHERS.
Un nouvel élément de décoration des façades d'églises se développa durant les vne et vine siècles, peut-être même avant cette époque : c'est le clocher. L'Italie paraît en avoir possédé avant les autres contrées, ce qui s'expliquerait par la tradition qui attribue à saint Paulin, évêque de Nola enCampanie, l'invention des cloches. En admettant cette tradition , on doit penser que l'invention de saint Paulin ne put se répandre immédiatement dans le monde chrétien , et la fonte des cloches n'était pas le moindre obstacle; on devait donc faire usage, dans la plupart des contrées éloignées de l'Italie, d'un moyen simple pour convoquer les fidèles à la prière. Les anciens qui ont fabriqué des clochettes [tintinnabula) ne sont jamais allés au delà des dimensions restreintes que ce mot exprime chez nous; mais ils faisaient des disques en métal au moyen desquels ils pouvaient, en les frappant avec un marteau, rassembler la foule ou donner un signal à une grande distance. On a trouvé àPompeia, aux angles des rues étroites, de ces disques percés d'un trou pour les suspendre. Lorsqu'un char s'engageait dans une des rues, celui qui le montait frappait sur le disque avec un marteau pour prévenir ceux qui auraient eu l'intention d'entrer dans la rue, qu'ils devaient attendre que le premierchar fût passé. C'était un instrument analogue à celui-
' Eusèbe, de JEdificiis a Const. Constr.
' Saint Jérôme , épit. de sainte. Fabiola, pénitente de la basilique de Saint-Jean-de- Latran.
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 153 ci qu'employaient les premiers moines, et qui depuis l'origine de leur société est encore en usage dans l'Orient.
Lorsque les solitaires habitaient un même lieu, s'oit dans des grottes naturelles ou factices, voisines les unes des autres, soit dans des cellules construites à des distances peu considérables, ils s'assemblaient quelquefois pour des cérémonies religieuses ou pour toute autre cause; ils durent avoir un moyen de se prévenir de l'heure de la réunion générale, et de s'appeler pour y assister. L'ancienne peinture grecque, publiée par d'Agincourt, et que nous avons déjà citée en commençant, représente un grand nombre d'ermites dans des grottes; sur le devant a lieu la cérémonie funèbre de saint Ephrem : un ange placé au fond du tableau marche et tient à la main une planche sur laquelle il frappe avec un marteau pour convoquer les solitaires, et déjà on en voit un grand nombre auprès du saint; les autres, placés dans leurs cavernes, écoutent le bruit du timbre et interrompent leurs travaux.
Cette peinture nous transmet sans doute le moyen employé originairement par les solitaires pour s'assembler; on peut d'autant plus le croire, i° que l'instrument, par sa simplicité, pouvait être fabriqué en tout lieu, puisque c'était un bout de planche; i° que les moines ou caloyers de l'Orient, chez lesquels les traditions les plus anciennes ont été conservées, se servent encore, de nos jours, de pareils morceaux de bois au lieu de cloches. On peut voir dans les nombreuses gravures représentant des monastères du mont Athos, et dont une est reproduite au n° 20, qu'en tête des processions marche un moine portant une planche sur laquelle il frappe avec un marteau. Le moine maronite appelle, par le claquement de deux planches suspendues à la cime d'un arbre1, l'étranger que la
1 Génie du Christianisme, IVe partie, liv. III, chap. v.
ao
nuit a surpris dans les précipices du Liban. Ces timbres, de fabrication facile , ne sont pas toujours en bois et de forme allongée : on en a fait de variés et en métal; dans ce cas, leur poids ne permettant pas de les porter à la main, ils sont suspendus dans une arcade du cloître ou dans une de celles qui ornent le porche de l'église. Nous en avons recueilli plusieurs dans le Fanar, quartier grec de Constantinople : nous les reproduisons ici par la gravure.
N°' 94, g5, 96 et 97. Timbres dessinés à Constantinople
L'Occident fit usage de ces timbres, mais, comme ils furent abandonnés de bonne heure pour les cloches, les monuments nont pas survécu; l'usage en fut longtenrps conservé dans l'intérieur des monastères pour régler certaines parties du service. On lit ces mots dans les Us et coutumes de l'abbaye
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 155 de Saint-Germain-des-Prés , établis par l'abbé Guillaume III à la
fin du xive siècle: Conventus ibit in capitulum et c/uando parati
fuerint, prior percutiet tabulam sœpius 1 Cette tabula était une
tablette ou petite planche, à laquelle on attachait un marteau. Dom Martenne cite un instrument semblable à l'entrée du chapitre de l'abbaye de Clairmarest auprès de Saint-Omer : il servait à avertir les religieux de venir assister de leurs prières les frères agonisants, puis à fixer l'heure des travaux intérieurs de la maison. Quatre vers latins indiquaient son usage2:
Dirœ sum sortis, quia sum praenuncia mortis, Et me clangente turbantur corda repente; Quando quis moritur, ad me currendo venitur, Et certis horis prsetendo signa laboris.
On se sert encore dans nos processions de tablettes de bois qu'on frappe l'une contre l'autre pour régler la marche. Peutêtre doit -on voir un développement de ces timbres primitifs dans le bombulum ou biinibalum reproduit par plusieurs manuscrits occidentaux des ixe et xe siècles : ces manuscrits sont ceux de Boulogne, d'Angers et de Saint-Eméran. L'instrument était suspendu comme les timbres, et se composait de plaques métalliques qu'on frappait et agitait pour en tirer des sons3. Nous en reproduisons un exemple à la page suivante d'après le travail publié par M. de Coussemaker dans les Annales archéologiques. Les dimensions diverses données aux petits timbres groupés autour du corps principal de l'instrument devaient produire des sons variés.
' Usus et consuetudines monasterii Sancti Germani a Pratis. 2 Voy. litt. pari. II, pl. i85,t. I.
"' Annales archéologiques; instruments de musique par M. de Coussemaker. Fév. i846.
N° 98. Bombulum.
On plaçait des timbres dans les réfectoires pour régler les repas, donner le signal de la prière, du départ, etc.1
Des symandres composées de grands ais de bois que frappaient des maillets mus par des machines suppléaient, dans quelques localités, les cloches ordinaires pendant la semaine sainte; à Bourges, la symandre se compose d'un cylindre armé de pannetons qui soulèvent des marteaux placés en bascule; en tournant sur son axe au moyen d'une manivelle, le cylindre fait arriver tour à tour les pannetons qui pèsent passagèrement à l'extrémité des manches de marteau; de longues planches sont frappées d'une manière continue. On voit à Burgos une de ces machines, nommée la matraca ; elle est formée de caisses en bois doublées de tôle, sur lesquelles la rotation fait arriver successivement les marteaux (pl. 99). Celle qui lui est adjointe, pl. 100, se voyait il y a peu d'années dans un département de l'Est.
1 Usus et consuetudines monasterii Sancti Germani a Pratis.
N° 99. La matraca à Burgos. N° 100. Symandre.
En Occident, les cloches ont prévalu; elles ne s'introduisirent en Grèce que fort tard, mais leur origine et leur premier emploi dans l'Eglise latine laissent encore de l'incertitude. Nous citerons ici un passage de la notice publiée par M. l'abbé Barraud sur cette question1.
« Il y a plusieurs opinions sur le temps auquel on a commencé à se servir des cloches dans les églises d'Occident. Les uns veulent que ce soit aussitôt après que Constantin eut rendu la paix aux chrétiens (commencement du ive siècle). Ils se fondent sur ce que déjà employées par les païens, et convenant mieux pour donner le signal des réunions que les trompettes et les autres instruments de bois ou de fer auxquels on aurait pu avoir recours, on dut dès lors s'en servir de préférence. C'est le sentiment de Baronius (ann. 58), de Jérôme Magius (cap. n libelli de Tintinnabulis) , et de François Bernardin de Ferrare (lib. I, de Sacra concione).
« D'autres auteurs regardent le pape Sabinien (an 6o4), successeur immédiat de saint Grégoire, comme le premier qui ait prescrit l'usage des cloches pour annoncer les saints offices.
1 Notice sur les cloches, par l'abbé Barraud, i84/i, p. à-
On peut citer, pour cette opinion, Polydore Virgile (lib. VI, De invent, rerum, cap. xn), Onuphrius Panvin (in Epitorn. Rom. pontif.), Genebrard (lib. III, Chron. ad annum 60â), et Szegedinus [Spéculum pontif. Rom. cap. vin).
« Enfin, le sentiment le plus commun est celui qui attribue l'introduction des cloches dans les églises à saint Paulin, évêque de Noie, mort en 43 1 ; ce sentiment est admis, en particulier, par Albert le Débonnaire, comte de Carpe (lib. VII in Erasm. tit. III, fol. 1 3 3 ) , Ange du Noyer, abbé du mont Cassin (ad c. xvn Chron cass. num. 633); Ange Rocca, évêque de Tagaste en Afrique (Corn, de Camp. c. xxxm et xxxix); J. Fungert (in Lexico philologico, v. Campana) et plusieurs rituels.
« Aucune de ces trois opinions que nous venons d'indiquer n'étant établie ni sur des monuments contemporains ni sur le témoignage des anciens auteurs, nous nous contenterons, sans rien fixer sur l'origine de l'usage des cloches pour les cérémonies de l'Eglise, d'avancer qu'indubitablement on s'en servait dans le vme, et même dans les premières années du viie siècle.
« Nous pouvons, à l'appui de ces assertions, citer plusieurs auteurs ecclésiastiques qui écrivaient dans ces deux siècles.
« Le moine de Saint- Gall, auteur du vmc siècle, dans un ouvrage intitulé. De ecclesiastica cura Caroli mabni, cap. xxxi, raconte le fait suivant : « Un ouvrier avait fondu une cloche, « campanam conflavit, dont le son plaisait beaucoup à Charle- « magne. Cet homme dit qu'il en ferait une dont le son serait « plus agréable encore si on lui donnait cent livres d'argent «au lieu d'étain. Ayant reçu ce qu'il avait demandé, il garda « l'argent pour lui et employa de l'étain comme de coutume. « La cloche, néanmoins, plut au roi; on la plaça dans le clo- « cher; mais lorsque le gardien de l'église et les autres chape-
ARCHITECTURE MONASTIQUE. 159 « lains voulurent la mettre en branle, ils ne purent jamais en « venir à bout. L'ouvrier, en colère, prit alors la corde et tira « lui-même la cloche pour la faire sonner, mais le battant de « fer lui tomba sur la tête, et le tua. »
« Bède, qui vivait à la fin du vne siècle, rapportant dans son Histoire ecclésiastique (lib. IV, c. xxm) la mort de l'abbesse Helda, dit qu'une religieuse entendit novum campanœ sonum, quo ad orationes excitari vel convocari solebant.
«Enfin saint Ouen, archevêque de Rouen en 6/io, parle, dans la Vie de saint Eloi, d'un prêtre qui, voulant célébrer la messe dans une église interdite par l'évêque, sonna la cloche à l'heure ordinaire sans qu'il pût lui faire rendre aucun son. Il ajoute que ce prêtre ayant fait pénitence, et que le lieu ayant été réconcilié par saint Eloi, mox , signo tacto, sonus protinus rediit in tintinnabulum. »
Deux cloches fort anciennes sont connues : celle de Sainte- Godeberte à Noyon, et le Saufang de Sainte-Cécile à Cologne: toutes deux se composent de feuilles de métal battu, jointes par des clous rivés; elles sont attribuées au vne siècle, et leur construction grossière, qui doit remonter à l'origine de l'invention, indique en effet la transition entre les plaques de métal ou timbres employés par les premiers religieux, et les cloches fondues qu'on voit paraître dans le vni° siècle. La cloche de Sainte-Godeberte est de petite dimension et se por tait à la main ; les ornements qui la décorent sont dans le style latin, ce qui prouve son ancienneté. Celle de Sainte-Cécile de Cologne est beaucoup plus grande, et dut être originairement suspendue, comme elle lest aujourd'hui, dans une tour ou clocher, ce qu'indiquent les pièces de fer clouées à sa partie supérieure. (Voir, à la page suivante, la planche n° 101.)
Cloches de Cologne, du manuscrit de Boulogne, de Sienne.
N° 101. N° 102. N° io3.
Ces cloches anciennes, qui datent , la première du vne siècle, la seconde du ixe et la troisième du milieu du xne, sont extraites des Annales archéologiques; les formes des deux dernières indiquent qu'à ces époques on n'avait pas encore fixé par l'expérience le galbe interne et externe qu'il convient de donner à une cloche pour qu'elle soit dans les meilleures conditions de durée et de diapason. Il est probable que c'est au xmc siècle qu'on doit la détermination de la forme qui n'a plus été abandonnée depuis, ainsi que les formules établies sur des tringles de bois et dont se servaient les fondeurs pour fixer les épaisseurs en rapport avec les autres dimensions. Il est inutile de donner ici des dessins des cloches du xmc siècle et des périodes suivantes; elles ne diffèrent des nôtres que par les ornements et les légendes gravées sur les parties extérieures.