‹ Architecture monastique (volume 2)Chapitre 33 sur 193 · CLOCHERS · texte numérisé non relu

CLOCHERS

On ne saurait établir si les clochers furent construits d'abord dans les monastères ou près des églises paroissiales; les textes cités plus haut prouvent qu'il y en avait déjà au vif siècle; au vme les auteurs en signalent plusieurs dans les abbayes : ainsi, en 77/i, l'abbé de Saint-Denis, Fulrad, poussant avec impatience les travaux ordonnés par Charlemagne pour terminer l'église commencée par Pépin son père, envoya un ouvrier nommé Airard, pour enlever les échafauds qui avaient servi à terminer la tour1. En 799 , Angilbert fondant l'abbaye de Centula ou de Saint-Riquier, y établit des tours, comme on peut le voir dans la gravure publiée par P. Petau, d'après une peinture de manuscrit carlovingien2, pl. 27. Le plan de Saint-Gall, dessiné en 820, complète les notions pour cette époque, puisqu'il indique comment les tours étaient disposées; elles y sont au nombre de deux, et de forme cylindrique, comme à Saint- Riquier. Les légendes du dessin n'indiquent pas quelle était leur élévation : on doit supposer cependant qu'elle était assez considérable pour que, de leur sommet, on pût découvrir tout l'établissement monastique et les environs, car on lit auprès : Ad universel super inspicienda.

On arrivait au sommet des tours de l'église de Saint-Gall par deux escaliers tournants ou en vis, accensus per cochleam; et dans les parties les plus élevées étaient des autels dédiés aux archanges : on lit dans la tour du nord, Altare sancti Michaelis in summitate; et dans celle du midi : Altare sancti Gabrielis archanc/eli injasticjio. Cette pensée se retrouve dans les monastères du mont Athos; celui de Vatopedi, par exemple, montre

1 Lib. I , de Mir. S. Dion. c. xiv.

2 P. Petau, de Nithardo Caroli magni nepote, brève Syrdagma. Paris, 1 6 1 3.

un oratoire dédié à la Transfiguration, au sommet d'une tour; on voit ailleurs ceux des archanges. Ces autels, placés dans les régions élevées, auprès du paradis as , faisaient partie de la symbolique développée dans les constructions religieuses.

Le plan de Saint-Gall, celui de l'église de Saint -Vital que nous donnons plus loin, la vue de l'abbaye de Centula, pl. 27, sufnraientpour établir que, dans l'origine, les clochers étaient plutôt de forme cylindrique que carrée; quelques monuments encore debout le confirment; on en trouve plusieurs dans le territoire de Ravenne, et deux exemples qui se voient à Vérone, devant la petite église monastique de Saint- Laurent, doivent, parleur antiquité , servir de preuve : ce sont les plus anciens que nous ayons pu recueillir en Italie.

N° \oà- Clochers de Saint-Laurenl de Vérone.

ARCHITECTURE MONASTIQUE. 163 Ces deux clochers, originairement isolés aux angles antérieurs d'un petit atrium, sont reliés aujourd'hui par une construction moderne; leurs hases, dans lesquelles on retrouve des formes de l'architecture antique, sont établies avec des fragments de sculpture enlevés à des monuments païens; la maçonnerie qui s'élève sur ces bases est composée, suivant le système en usage durant les premiers siècles du christianisme, avec de larges briques formant des lignes régulières au milieu des assises de moellons ; de petits escaliers à vis sont établis dans ces tours, dont les couronnements n'existent plus. L'origine de la forme cylindrique, adoptée d'abord pour les clochers, paraît produite parle besoin même d'y suspendre une cloche unique, frappée seulement par le battant, ou peut-être même à la main avec un marteau, et ne recevant pas, comme plus tard, le mouvement d'oscillation qui exigea plus d'espace et une place quadrangulaire; fixe d'abord, elle pouvait parfaitement se reniermer dans une tour cylindrique, ce qui eut lieu généralement depuis, partout où des campaniles suffirent pour le service; et ce qui confirme cette première disposition des clochers, c'est qu'ils ne remplissaient originairement que les fonctions de ces tours étroites, ordinairement en bois et de formes cylindriques ou en polygone, qu'on plaçait, durant le moyen âge, vers l'abside des églises ou sur le point central de la croix. La cochlea ou escalier à vis, qui conduisait au sommet des tours, dut être encore une raison pour les construire originairement de la sorte, comme les Orientaux établissent tous leurs minarets.

On renonça de bonne heure aux tours circulaires, pour adopter de préférence la forme carrée, et cette mutation peut dater de l'époque à laquelle on multiplia les cloches dans une même tour. Sans doute on avait reconnu plus d'un inconvé-

nient auquel on voulut remédier : les difficultés de la bonne et exacte construction des cylindres purent être une première cause d'abandon : le peu de liaison et d'harmonie qu'ils présentaient avec les formes rectilignes des façades en furent une autre; les nombreuses ouvertures nécessaires pour porter le son des cloches au dehors ne pouvaient se pratiquer facilement dans des cylindres; il était difficile, en outre, d'y établir des beffrois en bois pour placer les cloches. Assez souvent, au moyen âge, on éleva des tours dont le sommet était circulaire ou de forme polygonale, mais en général les cloches étaient dans un quadrilatère. On voit cependant encore à Trêves, sur la façade de la cathédrale, originairement basilique de Constantin , deux clochers cylindriques qui datent du milieu du xie siècle (1 0^7) l. Une tour de la même époque, disposée aussi en cylindre, s'élève sur la façade de l'église du prieuré de Bury dans le Beauvoisis2. Les deux façades que nous mentionnons ici sont construites suivant le style de l'architecture romane, que nous examinerons plus loin; l'église de Saint-Desert auprès de Châlon -sur- Saône, d'une époque postérieure à celles que nous venons de citer, présente deux tours cylindriques: nous donnons ces exemples exceptionnels afin de suivre les clochers circulaires jusqu'à leur abandon.

L'architecture latine renonça plus complètement encore que les autres aux tours circulaires et aux campaniles ; tous les clochers anciens de Rome et des autres villes d'Italie où se conserva le style d'architecture de la primitive Eglise devinrent carrés dès le vme ou le ixe siècle. On voit encore à Porto, auprès de l'embouchure du Tibre, les ruines de l'église que le pape Grégoire IV fit construire en 83 o pour rétablir cette ancienne

1 Bulletin des Comités historiques. Septembre et octobre 18^9. Archéologie des monuments religieux de l'ancien Beauvoisis, par E. Woilez.

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ville; le clocher est une grande tour carrée divisée en cinq étages par des corniches; le sommet, détruit, comme l'église, par les Sarrasins , a été rasé à l'endroit où les ouvertures permettaient au son de la cloche de se faire entendre au loin. Tous les clochers de Rome , contemporains de celui-ci ou postérieurs, construits d'une manière analogue, sont divisés en nombreux étages par d'étroites corniches ornées de modillons; le son des cloches s'étend au dehors par des ouvertures en arcades que supportent fréquemment des colonnettes en marbre blanc; ce genre de décoration des divers étages rend quelquefois ces constructions si légères, qu'on a peine à concevoir qu'elles offrent une solidité suffisante.

N° io5. Clocher de la basilique de Saint Jean et Paul.

Le clocher du monastère de Sainte-Pudentienne à Rome est au nombre des plus hardis, ainsi que celui de la basilique de Saint- Jean et Paul dont la vue est gravée à la planche io5.

Lorsque l'usage des clochers s'introduisit dans les monastères on dut chercher à les placer d'une manière convenable et qui ne pût nuire aux constructions. Les basiliques latines, établies avec des colonnes d'un faible diamètre, portant des murailles peu épaisses et des plalonds en bois, ne pouvaient supporter des clochers comme on en établit plus tard sur les forts piliers de l'architecture romane. Ce fut à Yatrium qu'on les plaça en général, et rarement alors ils firent partie de la façade de l'église; ils s'élevèrent soit aux angles antérieurs de la cour sacrée, comme ceux que nous avons précédemment reproduits devant l'église de Saint-Laurent de Vérone, page 162, soit sur la porte de cette cour : on en voit un ainsi placé au monastère des Quatre-Saints-Couronnés à Rome. L'Italie montre un grand nombre de clochers construits tantôt isolément devant la porte de l'église, c'est ainsi que se présente celui de la basilique de Sainte-Marie de Toscanella , tantôt près des façades latérales. Le clocher de la basilique de Saint-Laurent hors les murs à Rome a été placé de la sorte ; l'atrium de l'église de Saint-Pierre de Toscanella offre deux clochers situés isolément sur la face septentrionale de son enceinte. Ces positions variées indiquent assez que les clochers cités ici furent établis après la construction des églises et à une époque où on n'avait pas encore songé à les relier aux édifices religieux; cet isolement devait rendre le service fort incommode , puisqu'il fallait sortir de l'édifice pour aller sonner les cloches ; on voit des tours plus mal placées encore que celles que nous venons d'indiquer; le monastère de Torcello près Venise a un clocher situé au loin, derrière l'abside de la basilique, pl. 106.

N° 106. Plan de la basilique de Torcello.

Lorsque l'espace ou une autre cause ne permirent pas d'isoler le clocher, on dut le relier à la basilique; dans ce cas, on mura une ou plusieurs travées de colonnes de l'intérieur pour leur faire porter plus facilement le poids de la tour; c'est ce qu'on observe à celles de Saint-Georges au Vélabre et de Trieste ; ceci prouve l'antériorité de ces édifices sur les clochers, qui n'avaient pas été prévus dans la conception du plan de la basilique chrétienne des premiers siècles.

Dans quelques localités, afin d'éviter de murer une travée de la basilique et de nuire ainsi à son effet général, on éleva un mur simple sur une de ses façades pour suspendre les cloches dans une ou plusieurs arcades ; c'est ce qu'on voit à Saint-Sabas de Rome.

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