FAÇADE ORIENTALE, ABSIDES
I e disposition. — - L'église de l'Ascension, élevée à Jérusalem
par sainte Hélène, n'offrait à l'orient aucune construction saillante en dehors du cercle, pour exprimer un sanctuaire ou une abside (voir le plan au n° 161) ; mais, lorsque Constantin fit bâtir l'édifice circulaire qui couvrait le Saint-Sépulcre, ce fut dans cette direction qu'il éleva la basilique , composée de plusieurs nefs, enveloppant: i° lesommet du Golgotha, 20 l'autel d'Abraham, 3° le lieu bas où fut trouvée la croix (voir le plan d'Arculfe au n° 1 6 3 ) . Là déjà on voit tous les éléments des sanctuaires tels qu'ils furent établis dans la suite et probablement sur cette base originelle. Ainsi en avant, auprès de la courbe du Saint-Sépulcre, était le lieu du crucifiement; on le rappela au moyen âge par l'autel de Jésus en croix ou par un Christ sur le jubé (voir le plan de Saint-Gall); plus loin, se présentait l'autel d'Abraham ou du sacrifice, où se mit plus tard la sainte table; au fond était la crypte. Toutes les églises circulaires ou en polygone, qui s'élevèrent en grand nombre sous Constantin, furent accompagnées d'un sanctuaire saillant, puis d'une abside à l'orient, c'est ce qu'on remarque à celle qui se voit encore à Salonique et qui date du règne de cet empereur (voir le plan n° 162) ; on verra plus loin, à l'article qui concerne les édifices byzantins en Occident, que ce fut la disposition qu'on y adopta généralement.
2e disposition. — Lorsque , vers le règne de Justinien , les églises devinrent quadrangulaires , l'abside seule forma une saillie sur la façade orientale; l'architecte plaça le sanctuaire entre la nef et le mur du fond de l'édifice (voir les plans gravés du n° 1 66 au n° 171 ). Dès les premières périodes de l'art néogrec, des fenêtres étaient pratiquées dans le mur courbe de l'abside : il y en a cinq à celle de l'église de Saint-George à Salonique , trois à la petite et à la grande Sainte-Sophie : c'est le nombre le plus ordinaire; dans ce cas, elles étaient établies
en l'honneur de la Trinité, comme on l'apprend des historiens de Justinien.
Les ahsides sont uniques sur ces façades; on n'avait pas encore disposé les nefs non plus que les sanctuaires de manière à les terminer par des absides secondaires, ainsi que nous l'avons fait observer en examinant les plans. Durant cette seconde période de l'art, les façades orientales des temples offraient, comme les autres , des couronnements horizontaux qui complétaient l'aspect cubique qu'offrait l'ensemble du monument.
3e disposition. — Sous les successeurs de Justinien , les absides furent plus fréquemment établies sur un plan en polygone que sur un cercle ; on en éleva trois de préférence à une seule, excepté lorsque l'édifice offrait des dimensions très-restreintes. De ces trois absides, celle du milieu était en général plus forte et plus élevée que les deux autres, ainsi qu'aux basiliques latines; elles avaient quelquefois, comme on le remarque à celles de la panagia Nicodimo d'Athènes, deux rangs de fenêtres;
N° i83. Abside de la Panagia Nicodimo.
celles de l'étage inférieur étaient séparées par deux colonnes, placées soit dans une seule baie, qui alors était trilobée, soit aux deux angles saillants du prisme formant l'ensemble de l'abside, ou à ses trois faces les plus en avant, lorsqu'elle présentait cinq ou un plus grand nombre de faces : c'est ce qui s'observe au Tbéotocos à Constantinople.
N° i8l\. Abside du Théotocos.
JL
On remarque à cette église que, pour donner aux petites absides la forme prismatique, on a ménagé dans le mur oriental de l'édifice des tranchées profondes dont l'une des parois complète le prisme des absides.
La planche 1 8 5 fait connaître comment on disposait, aux angles des absides prismatiques, les colonnettes destinées à séparer les fenêtres de l'étage inférieur. Ces colonnettes étaient doubles, l'une occupant l'intérieur et l'autre la partie externe
de l'abside; un pilastre placé entre elles deux recevait les scellements d'une grille de fer servant de clôture à la baie. Deux larges dalles de pierre taillées en biseau formaient l'une la base commune , l'autre un couronnement sur lequel reposaient les cintres de deux fenêtres et l'angle saillant de l'abside prismatique.
N° 1 85. Angle d'abside en polygone, au Théolocos.
11 arrive souvent que le second étage de fenêtres de l'abside principale est remplacé par une série de niches semi-circulaires, enrichies par un appareil de briques plus compliqué que dans les autres parties du monument.
N° 186. Détaii de niche.
Les diverses combinaisons que nous indiquons ici s'appliquant, en général, aux édifices de la troisième période de l'art, ces absides se trouvent indistinctement sur des façades couronnées par le système de pignons extradossés ou par celui des pignons aigus. L'église de Mésembria, sur la mer Noire, offre des créneaux surmontant les absides.
N° 187. Abside de Mésembria.
Nous devons signaler ici deux exemples curieux d arcs-butants fort anciens et maintenant la poussée des voûtes absidales. L'église circulaire de Saint-George à Salonique, dont la construction remonte certainement à Constantin, fait voir deux grands arcs- butants , placés latéralement au sanctuaire, aux
points où commence l'abside; M. Charles Texier, qui a étudié avec soin ce monument, s'exprime ainsi à cet égard : « Les murs « latéraux du cœur se rattachent à la muraille circulaire, et l'on « voit , à n'en pouvoir douter, que toute cette construction est « de la même époque. A droite et à gauche de l'hémicycle sont « deux grands contre-forts (arcs-butants) qui supportent la « poussée de l'arc, et qui sont évidemment du même temps'. » La planche gravée au n° 162 est un plan de cet édifice; on y remarque aux deux côtés de l'abside, à une certaine distance, les plans des deux arcs-butants. Ces derniers consistent chacun en un demi-cintre allant s'appuyer contre les parties élevées de l'hémicycle.
Nous avons dessiné, à l'abside principale de l'église du monastère de la Vierge [Movij tyis ^copas) à Constantinople, un grand arc-butant à deux rangs de cintres; la construction est absolument la même que celle de l'édifice, qu'on doit faire remonter au ixe ou au xe siècle, en raison des colonnes engagées en briques dont sa façade est décorée, et du système généra] de couvertures extradossées qui y règne : ces deux exemples suffisent pour indiquer que les arc-butanls lurent employés par les Byzantins pour soutenir les grandes constructions religieuses, avant qu'on y eût songé en Occident.
On sait que, dans nos contrées, on voit à peine quelques exemples d'arcs-butants fort rares, aux édifices romans; ils ne se développèrent d'une manière complète qu'au xme siècle. (Voir pl. 188, à la page suivante.)
Plusieurs voûtes sphériques byzantines des premiers siècles sont contre-butées de la sorte.
1 Bulletin du Comité des arts, i8/(8, 5e numéro.
N° 188. Arc-bulant à l'église de Mot») irjs -/wp^s.
Les édifices de petites dimensions, comme lecatholicon des monastères, présentent des absides qui ne sont éclairées que par une seule fenêtre; quelquefois elle est géminée, une colonnette la séparant en deux parties : l'ensemble de la façade qui porte l'abside est disposé avec goût ; on y remarque fréquemment d'étroites ouvertures placées au fond des nicbes qui occupent l'extrémité des nefs latérales ou des sacristies; elles sont pratiquées dans l'épaisseur du mur oriental du temple, où elles se présentent sous la forme d'une barbacane; le Catholicon d'Athènes, qui était, avant le dernier siège de cette ville, l'église d'un monastère où résidait l'évêque, présente plusieurs exemples de ces étroites ouvertures pratiquées aux deux parties de mur voisines de l'abside. (Voir la pl. 189.)
N° 189. Abside du Catholicon.
On voit, en Morée , quelques absides de petits édifices; elles sont soutenues en l'air sur des consoles ou par une espèce de voûte en trompe, simple ou multiple. Les architectes byzantins adaptèrent ce genre d'absides aux chapelles plutôt qu'à des édifices assez étendus pour être considérés comme des églises; ils durent en faire usage aussi aux clochers, aux tours, aux édifices particuliers dans lesquels ils établirent des oratoires. (Voir aux nos 190 et 191, ci-après, deux exemples de ces absides.)
N01 190 et 191. Petites absides en Morée.
Enfin , lorsque les chrétiens grecs commençaient à abandonner leur art national et construisaient leurs temples à peu près comme des basiliques de l'Occident, en y conservant encore cependant la coupole centrale, comme un type dont ils avaient peine à se dessaisir, ils élevèrent des absides et des façades orientales absolument comme celles des Latins : nous en donnons un exemple que nous avons recueilli à Athènes, auprès de l'Acropolis, à une petite église dont nous ignorons le vocable; elle est appuyée contre les rochers de la citadelle, et donne entrée à une grotte profonde pratiquée par la nature. Le style mixte de cet édifice lui donne de l'intérêt, parce qu'il le rapproche des églises surmontées de dômes, qui commencèrent à s'élever en Occident vers le xvic siècle. (Voir la pl. 192 , à la page suivante.)
N° 192. Abside d'une église auprès de l'Acropolis.
DÉCORATION
Les premières églises cléricales ou monastiques de la chrétienté orientale étaient, comme celles de l'Occident, construites en général avec le moellon et la brique, et quelquefois ou en disposa les matériaux de manière à former une décoration établie par la maçonnerie même. Nous avons donné dans la première partie des Instructions du Comité des arts, page 1 1 7, des détails de maçonnerie en briques assez riches pour qu'on admette qu'ils restèrent toujours ajjparents. On en voit de semblables à plus d'une église de Constantinople, de Salonique et d'Athènes; les enduits tinrent aussi, comme en Occident, leur place dans la décoration de plus d'une église monastique du rite grec. Ainsi, il est certain qu'il y en avait sur la façade de celle du monastère de la Vierge, Moi») rrjs yûo<x$, ornée de
colonnes engagées construites en briques , et qui n'ont pu rester apparentes. (Voir cette façade, pl. 177, et le détail, pl. 208.)
Les bronzes à leur état ordinaire, ou enrichis par l'or et la sculpture d'ornement, furent souvent employés pour décorer les façades; Eusèbe, décrivant l'église des saints Apôtres à Constantinople, dit que sa terrasse supérieure était ornée de découpures en bronze et en or1. De riches appuis en marbre, couverts d'entre-lacs, de rosaces et de croix byzantines, se remarquent au-dessous des fenêtres ou dans les entre-colonnements des portiques; de longues inscriptions sont sculptées en relief dans les moulures de couronnement du temple de Sainte-Théodosia à Constantinople. On voit sur les façades latérales de l'église de Sainte-Sophie de Trébisonde, des sculptures chrétiennes présentant des sujets de l'Ancien et du Nouveau Testament 2 ; le Catholicon d'Athènes , édifice construit entièrement en marbre, possède, à l'extérieur, une décoration exécutée avec luxe (voir la pl. 180); on y remarque de nombreuses, croix entrelacées, des animaux chimériques, les emblèmes desévangélistes et autres figures symbolisées. Nous devons signaler ici la présence d'un zodiaque exécuté dans l'antiquité et dont les artistes chrétiens ont tiré parti pour la décoration de la façade; ils y ont approprié cette production de l'art grec en y gravant de nombreuses croix entre les signes. Cette église est peut-être la seule de la chrétienté qui possède un zodiaque païen , peutêtre aussi fut-elle la seule en Orient qui ait présenté sur sa façade ce genre de décoration. (Voir la façade, pl. 180.)
La mosaïque fut employée à l'extérieur des églises grecques
1 « Totum vero solarium reticulatis quibusdam anaglyphicis ex aere et auro fabrefactis erat circumdatum. » (Euseb. lib. IV, c. lviii.)
j Voir l'ouvrage publié par M. Ch. Texier sur l'Asie Mineure
comme un moyen riche et durable d'en décorer les façades; celle qui, à Constantinople, avait été consacrée à la Vierge Péribolique, c'est-à-dire protectrice des remparts, selon le sens que lui donne Procope1, offrait ce genre de peinture au dehors. Clavijo, qui la vit en i/io3, la décrit ainsi : « Le corps « de l'église, du côté du dehors, est tout imagé d'images et de « figures de toute façon, riches et faicticement travaillées d'or, « azur et autres couleurs. » Il y en eut, sans aucun doute, d'autres exemples qui sont détruits. Une peinture du manuscrit de Jacobus Monacus, conservé à la Bibliothèque nationale, représente une façade byzantine ornée de sujets peints. (Voir pl. 1 93, j>. suiv.) Cette façade, par ses formes cubiques et les lignes horizontales qui en couronnent les diverses parties, peut être classée au nombre des édifices de la seconde période de l'art; elle est surmontée de cinq dômes, dont un plus élevé que les autres. La base de ce dôme central contient un demi-cintre dans lequel est figuré, par la peinture ou la mosaïque, un grand sujet religieux; le reste de la façade est décoré par des marbres. Le peintre a représenté, en outre, deux apôtres dans les baies latérales ou des bas côtés, disposition dont nous donnons un exemple analogue sur la planche 194. Enfin, l'arcade principale contient de nombreuses figures d'anges, d'apôtres et de fidèles, groupés autour de la Vierge et en adoration devant le Christ triomphant et porté dans une gloire par quatre chérubins, motif de peinture qui décorait généralement la coupole centrale des églises byzantines.
La basilique de Saint-Marc, à Venise, imitée des églises grecques, offre d'immenses tableaux en mosaïque sur sa façade, ainsi que des ornements courants : ils peuvent donner une idée exacte de ce qui se voyait en Orient.
' Procop. de JEdif. I, c. 3.
N° 193. Façade peinte, tirée d'un manuscrit.
A Athènes, le Gatholicon, la petite église de Saint-Taxiarque, située auprès du Portique d'Auguste, et celle de la Vierge du Grand Monastère, offrent des exemples de peinture à l'extérieur; sur le premier de ces trois monuments, l'architecte a ménagé, dans la partie basse des façades, un large champ situe au-dessous des sculptures, et qui était destiné à recevoir des enduits pour peindre; sur la face méridionale de l'édifice sont encore des restes de cet enduit, sur lequel est figuré un saint George à cheval, accompagné de plusieurs personnages.
La seconde église a conservé toute sa décoration peinte; on y voit sur la façade principale un jugement dernier : le Christ occupe le sommet du tableau, autour de lui sont les apôtres, plus bas les élus situés à sa droite, et les damnés à sa gauche; une grande flamme s'échappe du trône de Jésus et se dirige sur ces derniers. Auprès de la porte principale de l'édifice sont les restes de deux grandes figures de saint Pierre et de saint Paul.
N° 1 g4- Façade de l'église de Saint-Taxiarque.
L'église de la Vierge du Monastère à Athènes présente des peintures placées sous un dais qui surmonte la porte principale. Les petites chapelles que Ton rencontre fréquemment en Orient conservent aussi quelques traces de peinture, mais
elles sont beaucoup moins importantes que celles que nous venons de signaler.
Les Grecs modernes, qui conservent plus d'une tradition de l'art byzantin, décorent aussi de peintures les églises qu'ils élèvent de nos jours. Dans l'île de Tine, où ils ont consacré un grand temple à la Vierge, la façade offre des peintures d'ornement encadrant les fenêtres et les archivoltes du porche qui précède les nefs. (Voir la pl. 179.)