VOILES ET PORTES SAINTES
La première espèce de clôture sacrée précédemment décrite se composait de colonnes entre lesquelles s'élevait un septum à hauteur d'appui; le sommet des entre -colonnements était clos par des voiles : c'est ainsi qu'ils sont figurés dans les mosaïques de l'église de Bethléem, c'était à peu de chose près la disposition adoptée en Occident pour clore le sanctuaire des basiliques lorsqu'elles n'offraient pas d'arc triomphal auquel on pût suspendre le voile. Devant le sanctuaire grec comme devant celui de l'église latine, une ou trois portes saintes, s'élevant seulement dans la hauteur du septum, permettaient de fermer l'enceinte; les voiles suspendus au-dessus de ces portes s'ouvraient pendant une partie de la cérémonie, ainsi que ceux qui étaient placés dans les autres entre-colonnements.
Le second genre de clôture sacrée, formant cloison complète en bois ou en maçonnerie, admettait une ou trois portes saintes, selon le besoin; généralement ces portes ne s'élevaient pas plus que la hauteur d'appui; un voile suspendu au sommet de l'ouverture de la baie et descendant jusqu'à la porte sainte s'ouvrait à volonté, indépendamment de la porte. Il est probable que c'est ainsi que Justinien fit fermer les ouvertures pratiquées dans la clôture sacrée de l'église de Sainte-Sophie, car l'auteur grec anonyme qui la décrit comme formant cloison, parle de voiles brodés, puis de portes saintes exécutées en argent massif et damasquinées en or. Clavijo cite les portes saintes en argent doré de la clôture sacrée qu'il vit à l'église monastique de Saint-Jean èv ȧ§6^lw, à Constantinople; il parle des pierreries qui les décoraient, et ajoute qu'aux baies de portes étaient certaines cloisons en drap de soie (ce sont les voiles), «afin, dit- il, que lorsque le prêtre s'en va dire
ARCHITECTUPxE MONASTIQUE.
la messe on ne le voie point. » Cette disposition de portes saintes très-basses et surmontées d'un voile est la plus généralement adoptée, encore de nos jours, dans les églises grecques, comme elles paraissent l'avoir été dans le moyen âge, ainsi que le démontrent les anciennes descriptions qu'on vient de lire.
N° 24i- Clôture formée par un simple voile.
Quelquefois même le voile forme à lui seul toute la clôture : il est suspendu soit à l'arc triomphal qui précède le sanctuaire, soit à une tringle de fer qui le traverse à une certaine hauteur. La précédente planche, n° 2 4 1 , en offre un exemple extrait d'une église de Valachie. La clôture sacrée de l'église de Saint-Démétrius de Smyrne, déjà citée plus haut, présente un voile qui a de l'intérêt, parce que, au lieu d'une simple croix grecque dont ces rideaux sont généralement ornés, il porte un sujet peint représentant Jésus et la Samaritaine auprès du puits; une inscription grecque l'explique. Nous en avons recueilli le dessin, placé à la page suivante sous le n° 2 4 ^ -
IV 2/Ï2. Voile de la clôture sacrée à l'église de Saint-Démétrius.
Ce voile, portant un sujet de l'histoire sacrée, rappelle le vélum alexandrinum des basiliques d'Occident, souvent décrit par Anastase , et particulièrement celui que le pape Grégoire IV donna, au vme siècle, à l'église de Saint-Paul hors les murs de Rome1. Aujourd'hui, les portes saintes sont encore terminées en courbe à leur sommet, et leur décoration est extrêmement recherchée. Sur la clôture de troisième genre, les portes saintes ferment la baie dans toute sa hauteur, il n'y a par conséquent point de voiles; de grandes peintures sur fond d'or occupent toute la hauteur de ces portes.
Ci. SANCTUAIRE ET MEUBLES DU SANCTUAIRE.
Après avoir franchi la clôture sacrée on entrait dans le sanctuaire, dont les parois étaient décorées avec des peintures
1 Voir ci-dessus, p. io,3 et suiv.
à fresque ou en mosaïque; le principal meuble était l'autel, originairement unique dans une église; plus tard, on en établit jusqu'à trois, ce qui fit ouvrir vis-à-vis chacun d'eux une porte dans la clôture sacrée. L'autel des Grecs n'est pas , comme en Occident, un tombeau, c'est une table rappelant celle de la cène sur laquelle le Sauveur communia les apôtres sous les espèces du pain et du vin. Elle se compose ordinairement d'une tablette de marbre ou de bois portée sur un fragment de colonne antique, sur un cippe, ou même sur quatre pieds, comme une table ordinaire. Cette ancienne disposition fut cause qu'il n'y eut pas de martyrium ou châsse maçonnée sous l'autel grec, comme on l'a vu dans les basiliques latines de l'Occident. (Voir l'autel rond, planches 238 et a4i.)
L'auteur grec anonyme nous fait connaître le soin qu'apporta Justinien à la fabrication de l'autel de Sainte -Sophie. « L'empereur, dit-il, voulant le faire plus précieux et plus brillant que l'or même, fit venir les hommes les plus habiles et les consulta sur ce qu'il devait faire; ils lui dirent : Jetons dans le creuset de l'or, de l'argent, des pierres précieuses de tout genre, des perles, du bronze, de l'ambre, du plomb, du fer, de l'étain , du verre et toutes autres matières précieuses. Cet alliage, sorti du creuset, fut confié aux orfèvres, qui en fabriquèrent la sainte table, âyîat rpditeÇcc, portée par quatre colonnes d'or. Lorsqu'elle fut faite, l'empereur la fit placer sur des marches en argent doré, et les colonnes du ciborium , exécutées en argent doré, s'élevèrent sur ces marches et furent ornées de pierres précieuses. Au-dessus de la coupole qu elles portaient s'élevait une croix en or enrichie de pierreries et pesant soixante et quinze livres; elle était portée par un globe d'or massif du poids de cent dix-huit livres; des lis d'or pesant cent seize livres pendaient de ce globe. La mer ou bassin à
laver fut exécutée en or et décorée de pierreries. Qui ne serait émerveillé, dit l'auteur, en voyant cet autel, ou plutôt qui pourra fixer longtemps l'éclat de ses couleurs, le brillant des métaux ou des saphirs ? » Cédrénus dit que cet autel contenait de toutes les matières que l'univers peut fournir. Ocrcrcc ts yrj
Cette description curieuse apprend que l'autel des Grecs, en forme de table, était surmonté, comme celui des Occidentaux, d'un ciborium dont l'ensemble, en harmonie avec les temples, supportait la coupole qui, depuis l'origine de l'architecture byzantine, ne cessait d'être un type particulier à cet art. Sur la surface concave de ce dôme en métal on avait figuré l image du ciel, et du milieu pendait une boîte, pixis, renfermant la sainte Eucharistie; des voiles précieux suspendus au ciborium permettaient d'en clore les entre - colonnements , comme on l'a vu dans les basiliques latines.
L'origine du ciborium byzantin remonte plus haut que le règne de Justinien ; on le voit paraître au-dessus de l'autel qui, dans le temple de l'Ascension à Jérusalem, s'élevait à l'intérieur de l'enceinte centrale et hypèthre, et dans la direction de l'Orient. Le dessin de l'évêque Arculfe, reproduit par les bénédictins, indique cet autel, qui est désigné ainsi : Altare sub angusto lecto. Ce toit était le principal élément d'un ciborium. (Voir le plan n° 161.)
Au centre de l'église du Saint- Sépulcre, monument contemporain du précédent et de même forme, s'élevait sur le tombeau même du Christ un édicule rond, construit d'une seule pierre : « Rotundum inest in una eadem petra excisum tegurium. » Une voûte en marbre, dorée extérieurement et surmontée d'une grande croix, couvrait cette rotonde, dans laquelle on peut voir l'origine de la forme hémisphérique qui
depuis lors s'est maintenue jusqu'à nos jours pour surmonter le ciborium des Grecs. (Voir le plan n° 1 64.)
N" 2^3. Ciborium grec, tiré du manuscrit de Jacobus Monacus.
Le manuscrit grec de Jacobus Monacus, conservé à la Bibliothèque nationale de Paris, les mosaïques de Saint-Marc de Venise , font voir plus d'un ciborium byzantin ; les formes en sont variées, mais dans tous le dôme oriental domine.
C'est encore dans le même principe que les Grecs modernes fabriquent les modestes Çiboria en bois qu'ils élèvent dans leurs églises dépouillées par la guerre; et, lorsqu'ils n'en placent pas au-dessus de l'autel, une petite coupole établie dans le plafond du sanctuaire remplace celle du ciborium. Cette disposition a été prise à l'église de Saint-Démétrius de Smyrne; les boîtes renfermant l'Eucharistie sont suspendues à cette voûte sphérique comme elles l'étaient originairement à celle que portaient les quatre colonnes voisines de l'autel. Un livre d'évangiles, deux ou quatre flambeaux, une croix et deux Jlabeïïum sur leurs pieds, forment la décoration des autels. (Voir nos 2 44, 2 45.)
N° ikk- Grand autel à l'église de Saint-Démétrius de Smyrne.
N° 2/i5. Petit autel dans la même église.
Les deux autels gravés ici ne sont pas, comme ceux qui sont figurés aux nos 2 38 et 2^1 , placés sur des fûts de colonnes ou d'antiques monuments circulaires ; ils sont portés sur quatre pieds en bois comme une table ordinaire.
Des tables de proposition meublaient aussi le sanctuaire, pour le service de l'autel : l'auteur anonyme qui décrit l'église de Sainte-Sophie dit : « Derrière la clôture sacrée sont quatre tables appuyées contre : elles sont dorées. »
ABSIDE, Bij^a.
Le ftypLix, abside ou tribune des plus anciennes églises byzantines, était semblable à celui des basiliques d'Occident, il était semi- circulaire. Justinien, faisant construire celui de Sainte-Sophie, voulait d'abord qu'on y pratiquât une fenêtre, puis en demanda deux; enfin les historiens rapportent qu'au moment où on allait exécuter ses ordres, un ange vêtu de la pourpre impériale apparut aux architectes et leur dit : « Je vous ordonne d'éclairer l'autel par trois fenêtres, en l'honneur du Père, du Fils et du Saint-Esprit. «Depuis lors, en général, les églises byzantines un peu importantes présentèrent trois fenêtres à leur abside; lorsque la place ne permit pas de les pratiquer toutes trois , on n'en fit qu'une, divisée en trois baies par deux colonnettes ou deux tablettes debout formant meneaux; les églises de très-petite dimension, ou les chapelles, n'ont qu'une petite ouverture en barbacane, quelquefois divisée en deux parties par une colonnette. (Voir les nos 1 83 , 189, 190, 192.)
Dans la voûte de l'abside, construite en demi-coupole, et autour des. baies de fenêtres, la peinture ou la mosaïque reproduisaient des sujets sacrés analogues à ceux qu'on voit encore dans les absides des basiliques latines, avec la différence que devaient y apporter l'art et les idées des Grecs; la voûte était ordinairement décorée du Christ ou de Dieu le père entouré de saints personnages; la Vierge, assise sur un trône et tenant sur ses genoux le Christ enfant, était aussi l'un des sujets les plus fréquemment reproduits. Ce mur cylindrique servant de support à la voûte se divisait ordinairement en plusieurs zones contenant de saints personnages représentés soit en pied, soit en buste. (Voir la coupe du Catholicon, n° 2 3 2.)