PLANS DES ÉGLISES
lrc disposition. — La société monastique des provinces moyennes et septentrionales de l'Occident avait adopté d'abord la plupart des principes établis par les constitutions apostoliques pour la construction des églises, mais les distances du centre, puis les siècles, apportèrent peu à peu des modifications successives qui préparaient une révolution dans l'art sacré. Les contrées méridionales de l'Europe, plus voisines de la capitale catholique et de son influence, évitèrent longtemps ces innovations; Rome les écarta toujours, parce qu'elle était la gardienne naturelle des principes fondamentaux.
En France , on reconnaît le germe des modifications qui devaient être apportées un jour au plan rie la basilique latine, dès le vic siècle, lorsque saint Germain dirigeait, à Paris, la construction de l'église abbatiale de Saint-Vincent. Ainsi, les premiers temples chrétiens ne contenaient qu'un autel . le saint évêque en fit élever quatre, un à chacune des branches de la croix sur laquelle avait été tracé le plan de sa basilique ; il ajouta, en outre, deux chapelles à l'Occident : lune dédié* à saint Pierre, l'autre à saint Symphorien l.
Le plan de l'abbatiale de Saint-Gall, gravé à la planche i5, Impartie, démontre que deux siècles plus tard les autels étaient déjà très-multipliés dans les églises du Nord; ce plan en fait voir trois, placés dans l'axe de la nef principale , et quatre dans chacun des collatéraux; de plus, une chapelle semi-circulaire, en forme d'abside, et dédiée à saint Pierre, est tracée à l'occident de l'église, au lieu occupé ordinairement dans les basiliques par la porte principale ou mediana.
1 Histoire de Valbaye de Saint-Germain des-Prés , par Dom Bouillart, pl. 16.
Dom Guéranger, dans l'histoire de l'abbaye de Solêmes, fait observer que, dès l'origine de la société monastique, un grand nombre d'abbayes étaient fondées sous les vocables de saint Pierre et de saint Paul. Cette double dédicace ne fut-elle pas la cause de la disposition des plans d'églisês à contre-abside, dans le but de placer convenablement les deux autels des apôtres? et cette disposition s'est renouvelée dans un grand nombre d'églises voisines du Rhin, lorsqu'on renonça à imiter le plan des basiliques latines. Cette innovation permettait de placer les autels des deux apôtres sur deux points de l'édifice qu'on rendait alors aussi honorables l'un que l'autre; celui de saint Paul occupait l'abside de l'Orient, comme on le voit au plan de Saint-Gall, vers la contrée qui fut le théâtre de ses grands travaux apostoliques ; celle d'Occident était dédiée à saint Pierre , comme fondateur du trône pontifical dans cette dernière partie du monde chrétien. (Voir le plan de l'église de Saint-Gall, pl. i5, Ire partie.) Ces consécrations s'étendirent jusqu'aux portes des abbayes, comme on le voit sur le plan de Moissac, gravé à la planche 10, Ire partie, et cette pensée paraît ne s'être pas bornée à l'enceinte des monastères : une chapelle dédiée à saint Pierre s'élevait à l'occident de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, dans un clos qui lui appartenait, aujourd'hui rue des Saints-Pères, par corruption.
En examinant plus haut les parvis sacrés, on a vu que celui de Saint-Gall était tracé sur un plan semi-circulaire, forme motivée parla contre-abside; le même plan montre à l'orient un second parvis entièrement découvert et de même forme que le premier; disposition nouvelle dont on ne retrouve aucun exemple dans les basiliques latines, et qui avait pour but d'éloigner toute circulation des abords de l'abside orientale, en l'entourant d'un terrain , sacré qui pût recevoir les
eaux du sanctuaire après le saint sacrifice. On aura plus loin la preuve que ce parvis se reproduisit dans plus d'une abbatiale romane.
Le sanctuaire de l'église de Saint-Gall est autrement disposé que celui des basiliques latines, dans lesquelles la grande abside s'ouvrait sur la nef transversale; ici un espace quadrangulaire situé entre ces deux parties importantes du temple donne plus de place pour le service de l'autel ; on a reconnu précédemment des dispositions analogues dans les anciennes églises byzantines ; l'Orient put avoir de l'influence sur cette forme nouvelle des sanctuaires du Nord; l'église carlovingienne de Saint- Généroux montre un développement plus grand de cette idée; on y remarque, comme chez les Grecs, le prolongement des bas-côtés au delà du transept, et quatre arcades avec ou sans colonnes, pour dégager le sanctuaire, sur ses parties latérales; le prochain examen des développements que prit le plan roman fera reconnaître qu'on étendit cette innovation beaucoup plus que ne l'indiquent ces premiers essais carlovingiens. (Voir le plan de Saint -Généroux, n° 32 2.) Il est probable que chez les Occidentaux des contrées moyennes et septentrionales, ce prolongement des bas-côtés au delà des transepts, imité des églises byzantines, ou peutêtre imaginé chez nous, avait pour but de faciliter l'accès des sacristies, placées encore dans les petites absides latérales, comme elles l'étaient dans les basiliques latines, et comme elles le sont de nos jours dans les temples chrétiens de l'Orient. Le plan de l'église de Saint-Généroux, placé à la page suivante, n° 32 2 , montre aussi, comme les édifices byzantins, des arcades de communication entre le sanctuaire et ces sacristies latérales établies d'ans les absides secondaires.
N° 322. Plan de l'église de Saint-Généroux.
L'avant - chœur qui, à Saint -Gall, était situé devant le chorus psallentium, et qui a été signalé à la page 1 83 de la première partie comme contenant l'ambon, était inusité dans les basiliques primitives, ainsi que sa double porte; enfin la place donnée à la cuve baptismale, sur l'axe de la grande nef, le petit chœur tracé à l'occident, et le presbylerium de la contreabside complètent la série d'innovations qui distinguent le plan carlovingien qui nous occupe, de tous ceux des basiliques latines. Nous avons fait connaître, aux pages 187, 204, 2 1 4 de la première partie , les rapports que cette abbatiale présentait d'ailleurs avec les premiers temples chrétiens.
On voit donc que, sous la période carlovingienne , le parvis oriental, le développement donné au sanctuaire, l' avant-chœur et son ambon unique, la double porte établie dans le chance] pour placer au milieu l'autel du Christ en croix, le petit chœur et la contre-abside, situés à l'occident, enfin le parvis semicirculaire, étaient des dispositions qu'on ne peut attribuer qu'au nord de l'Europe, puisqu'il ne s'en voit aucun exemple dans les basiliques de forme latine existant encore sur une partie du sol de l'Italie, et qui avaient été reproduites généralement dans le monde chrétien , d'après les prescriptions apostoliques. Il résulte de ces faits que l'art septentrional tendait à introduire des idées nouvelles, qui peu à peu se développèrent et conduisirent à changer complètement la distribution des temples.
2e disposition. — On a remarqué aux pages 161 et suivantes de la première partie, que le clocher n'avait pas de place déterminée dans les basiliques latines, parce qu'il était d'invention postérieure au tracé de leur plan et à la construction de la plupart des églises primitives; il devint, dans les temples des contrées septentrionales, un nouvel élément aux dispositions qui les faisaient différer de ceux de l'Italie et du midi de l'Europe; et comme les religieux du Nord construisirent de nombreuses abbatiales à l'époque où l'on ne pouvait plus se passer du clocher, ils cherchèrent à le faire entrer dans la composition de leurs plans sans nuire à la symétrie.
Lorsqu'on examine la distribution des églises romanes du nord de l'Europe les mieux caractérisées, on y trouve la forme de la croix latine bien déterminée par des transepts saillants; aux points de réunion des ailes avec la nef principale et le sanctuaire, se présentent ordinairement quatre piliers solides et portant un pareil nombre d'arcades, disposition inconnue
dans les basiliques latines, où les transepts et le centre de la croix sont contenus dans une seule et même construction transversale. Le but de cette innovation romane était de faire porter sur ces quatre piliers, surmontés d'arcades en tous sens, une tour plus élevée que le reste de l'édifice et qui avait pour destination l'établissement des cloches au-dessus du sanctuaire, sur la croix, au point précisément où les Byzantins construisaient le dôme principal de leurs églises ; ces quatre arcs, portant une tour élevée, originairement quadrangulaire, et quelquefois surmontée à l'intérieur d'une voûte portée par des pendentifs, semblent être une imitation modifiée du sanctuaire grec, qui, ainsi qu'on l'a remarqué dans les précédentes études de l'art byzantin, était toujours disposé de la sorte, ce que confirme Procope dans sa description de l'église des saints Apôtres rétablie par Justinien1; au besoin de placer les cloches sur un point culminant pour les faire entendre, dut se joindre, dans le Nord comme en Orient, celui d'indiquer au loin la place de l'autel et le triomphe du Christ.
Théodulphe, abbé de Fleury, au commencement du ixesiècle, fit terminer, en 806, à Germigny- des- Prés (Loiret), une église qui existe encore en grande partie, et qui démontre qu'alors déjà on disposait le plan de ces édifices de la façon qui vient d'être indiquée, de manière à faire porter à la partie centrale de la croix une haute tour carrée, servant de clocher. (Voir le plan n° 32 32.)
' « Rectae lineae designatae sunt duae, quae se médias invicem sécant, commissaein forniam crucis .... in commissura harum linearnm utriusque fere médium obtinente , conditum inauguratumque est sanctuarium. ...» (Procope, JEdif. a Justiniano const. t. II, p. ,3.)
2 Ce plan est extrait de la Revue de l'architecture, dirigée par M. C. Daly, vol. vin, pl. 10.
N° 3 2 3. Plan de l'église de Germigny.
Le plan de cet édifice, que nous reproduisons ici, fait voir que la nef est moderne: elle remplace celle de Théodulphe, qui fut détruite par un incendie, vers le \e siècle. Toute la partie orientale du temple est ancienne; elle forme dans son ensemble un carré, sur trois côtés duquel s'appuient des absides. Le milieu du carré est occupé par quatre piliers, qui portent le clocher central.
Cette innovation devait en amener d'autres, car déjà ce sanctuaire ou ce chœur isolé entre les quatre piliers du centre
et permettant de circuler dans les galeries qui l'entourent, les trois chapelles en absides placées de manière à devenir indépendantes les unes des autres, et toutes facilement accessibles , offraient d'immenses avantages sur la distribution de la basilique latine, dans laquelle il n'y avait pas de circulation possible. L'art du Nord, en se développant, profita largement de ces données premières, et bientôt les religieux qui tracèrent les plans des églises romanes s'enhardirent dans cette voie d'améliorations, et créèrent des dispositions plus commodes pour tous les besoins du culte et mieux combinées que par le passé.
Mais d'où vint dans l'Europe moyenne ou septentrionale, et à cette époque, l'influence byzantine qui put contribuer à placer les religieux constructeurs du Nord dans cette voie nouvelle? Vers l'année 8o4, Charlemagne faisait terminer à Aix-la-Chapelle , sa capitale , l'église de son palais , qui existe encore de nos jours et qu'il avait commencée en 798; l'empereur, en élevant cet édifice qu'il consacra à la Vierge, eut le désir d'imiter Constantin, qui construisit la première église importante dédiée à la mère de Dieu , le temple d'Or d'Antioche ; aidé des artistes italiens et des riches matériaux que lui envoya le pape Adrien Ier, il s'inspira de l'église de Saint-Vital de Ravenne, qui rappelait, à beaucoup d'égards, le temple de Constantin. (Voir, à la Ire partie, les plans des églises d'Aix et de Ravenne, aux pages 282 et 385, comparés à la description que fait Eusèbe du temple d'Or d'Antioche, page 2Ôi.) L'édifice de Charlemagne , imité de deux monuments byzantins, offre au centre huit piliers isolés, portant une haute construction surmontée de la coupole; une large circulation s'établit autour de ces piliers, et, s'il est permis de comparer à un polygone un carré offrant les mêmes conditions, i° d'isolement,
2° de circulation autour, 3° de réunion par des arcs, 4° de points d'appui d'une construction élevée, il y a certainement analogie entre la disposition du plan de Charlemagne et celle qu'adopta Théodulphe à la même époque; ajoutons qu'à l'égard du sanctuaire, les Byzantins avaient suivi précisément la même marche que celle que nous traçons ici chez les Occidentaux, en transformant le cercle ou le polygone en un carré qu'ils surmontèrent de pendentifs. Le moine Létalde , qui écrivait au xe siècle , dit que Théodulphe fit construire l'église de Germigny à l'imitation de celle d'Aix-la-Chapelle, « basilicam, « miri operis, instar videlicet ejus quœ Aquis est condita, œdi- « ficavit in villa quae dicitur Germanicus1. » Cette comparaison, que plus loin on verra s'étendre à d'autres parties des deux édifices, ne nous révélerait-elle pas l'origine et la date de la disposition centrale adoptée généralement dans le Nord depuis cette époque, pour porter le clocher sur la croix? principe qui servit bientôt de base à la construction de la plupart des églises romanes de cette contrée. La nef de Charlemagne, élevée en forme de tour, au centre de son église, en aurait donné l'idée, ce qui pouvait suffire pour amener le progrès que nous signalons.
L'église de Saint-Martin d'Angers, qui, par la nature de sa construction en briques mêlées au moellon, suivant l'usage romain, et par sa fondation attribuée à l'impératrice Hermengarde , est un édifice d'une époque peu distante de celle à laquelle Théodulphe éleva le sien , offre, au centre de la croix, quatre piliers renforcés de colonnes engagées après la construction primitive , afin de présenter plus de résistance au poids de la tour, qu'on y ajouta pour satisfaire aux idées nouvelles.
1 Baluze, Mise. I. I. Mabillon, Catalogue des abbés de Fîeury. Act. ord. S. B. sect. x, pag. 598.
N° 3^4 Plan de l'église de Saint-Martin d'Angers.
C'est sur des dispositions analogues que se présentent les plans de la plupart des églises romanes anciennes des départements septentrionaux de la France, et particulièrement de la Normandie et du Beauvoisis; toutes celles de l'Angleterre sont conçues de la sorte, et la façade de l'église en bois d'Hitterdal qui est gravée à la planche 32 5 démontre que ces clochers établis au centre des églises romanes furent admis jusque dans la Norwége.
M. P. Mérimée, décrivant l'église de Saint-Savin (voir le plan n° 3:?6), fait observer, page 9, que les piliers placés au centre des transepts et destinés à soutenir la coupole et le clocher central, ayant une très-forte saillie sur l'alignement des colonnes de la nef, le chœur est masqué en grande partie au
spectateur entrant dans l'église; l'auteur explique la grande saillie de ces piliers par la timidité ordinaire aux premiers architectes de l'époque romane. En effet, vers 102 3, lorsque fut commencée la construction de l'abbatiale de Saint-Savin , la disposition centrale des transepts, dont on vient de voir des exemples dans les contrées moyennes et septentrionales, était une nouveauté pour l'Aquitaine. Il suffit de porter les yeux sur le plan de l'église de Saint-Savin pour se convaincre de cette vérité, par la forme et l'épaisseur des piliers du centre, par leur peu d'harmonie avec les nefs, le chœur et les transepts.
N° 325. Façade de l'église en bois d'Hitterdal (Norwége.)
N° 32G. Plan de l'abbatiale de Saint-Savin 1
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1 Ce plan est extrait de la notice sur les peintures de l'église de Saint-Savin , publiée pour le Comité des Arts, par M. P. Mérimée.
L'absence de cette disposition dans le midi de l'Europe , durant l'époque carlovingienne, suffit pour en fixer l'origine dans le Nord. C'est aussi la même période de l'art chrétien qui vit remplacer fréquemment dans les nefs les colonnes monolithes, en pierre ou en marbre , invariablement employées dans les églises latines, par des piliers carrés construits en plusieurs assises, comme en faisaient les Byzantins; on en voit aux églises de Germigny-des-Prés, de Saint-Martin d'Angers, delà Basse-OEuvre à Beauvais, à la vieille abbatiale de Saint-Front, ainsi que dans un grand nombre d'édifices romans primitifs de la France; bientôt aussi au plan carré de ces piliers vinrent s'ajouter, dans les nefs, des colonnes engagées, disposition qui put avoir son origine dans le besoin qui s'était fait sentir d'abord de consolider les quatre supports de la tour centrale, ainsi qu'on en voit un exemple, qui est un remaniement, à l'église de Saint-Martin d'Angers, pl. 3 2 4-
Les édifices que nous venons de citer suffisent pour indiquer la voie d'innovation dans laquelle se placèrent de bonne heure les religieux constructeurs des contrées septentrionales de l'Europe; dans le Midi, au contraire, le plan latin fut conservé presque intact, lors même que l'art roman s'y était transplanté dans son aspect plastique ; c'est ce qu'on observe, dans l'Italie du Nord, à l'abbatiale de Saint-Zénon de Vérone, à l'église de Saint- Ambroise de Milan, au monastère de San- Miniato, à Florence; dans les régions moyennes, aux belles églises de Sainte-Marie et de Saint-Pierre de Toscanella; dans le royaume des Deux-Siciles, à Trani, à Bitonto, etc. Toutefois, dans les plans de quelques-uns des édifices que nous citons ici, des colonnes engagées viennent renforcer les piliers voisins du sanctuaire, soit par simple imitation de ce qui se faisait dans le Nord, mais sans but, puisque le clocher central ne
surmonte pas ces églises, soit pour porter d'une manière plus stable qu'on ne le faisait antérieurement dans les basiliques latines, le poids de l'arc triomphal, auquel se joint, dans quelques cas exceptionnels, celui de deux grands cintres se dirigeant vers l'abside, ce qu'on voit à l'église de Saint-Pierre de Toscanella, n° 327.
l'orlo du Pan is.
N° 3a8. Plan de l'église de San-Miniato.
A. B. Piliers formés de colonnes engagées pour soutenir les arcs du cliœur et de la nef.
3e disposition. — Une église non monastique, celle de Vignory, construite au xc siècle, est le plus ancien exemple qu'on puisse citer des dispositions qui, avant l'an 1000, furent la conséquence des essais qu'on vient de suivre ; elle est donnée ici pour combler la lacune que nous laissent à cet égard les temples des maisons religieuses, marche que nous avons du suivre déjà plus d'une fois. Cet édifice , situé dans la Haute- Marne, montre d'abord, au centre de la croix, un carré parfait, établi entre six piliers renforcés de colonnes; au delà de ce centre, le sanctuaire s'isole des constructions adjacentes;
des colonnes et des piliers enveloppent son contour; une galerie annulaire formant la continuation des bas-côtés permet de circuler dans la partie orientale du temple, et donne un accès facile à trois chapelles semi-circulaires placées à l'abside, pour former la disposition nommée chorea par l'abbé Guillaume III, dans ses Us et coutumes de l'abbaye de Saint- Germain-des-Prés.
N° 329. Plan de l'église de Vignory.
On reconnaît facilement ici l'amélioration des ébauches tracées à Germigny et à Saint-Généroux : comme dans le premier de ces édifices, le chœur s'isole entre des piliers pouvant porter la tour centrale; comme dans le second, les bas-côtés se prolongent au delà des transepts; mais celte idée se complète par l'isolement du sanctuaire, pour établir une communication entre toutes les parties; enfin les trois chapelles de Germigny sont reportées à l'abside afin d'orienter leurs autels d'une manière conforme aux prescriptions apostoliques. Ces nouvelles dispositions sont celles qu'on adopta généralement au xie siècle.
Ainsi l'esprit novateur qu'on vient de reconnaître conduisit : i° à chercher une place plus convenable que l'axe des nefs pour élever les chapelles et les autels des saints nombreux qu'on honorait dans les églises abbatiales du Nord: on choisit le pourtour du chœur comme le lieu le plus noble de l'édifice; 2° à isoler le sanctuaire en prolongeant les galeries des bas-côtés au delà des transepts, et à permettre ainsi à la foule des fidèles de s'approcher de l'autel principal , de circuler autour du chœur, et de faire le tour de l'église intérieurement; de passer d'une nef latérale dans l'autre, sans traverser celle du milieu ; la marche des processions put déterminer encore à prendre ce nouveau parti dans la distribution générale des plans.
Ces améliorations furent adoptées dans toutes les églises du Nord, et Rome même, qui n'avait pas dévié du plan latin qu'elle conserva jusqu'au xve siècle, vit établir cette galerie de circulation à la basilique de Saint-Jean-de-Latran , lorsque l'abside, endommagée par un incendie au xine siècle, fut rétablie, sous le pape Martin IV, comme on la voit aujourd'hui. (Voir le plan à la page suivante, n° 33o.)
N° 33o. Plan de la basilique de Saint- Jean-de-Latran
Les tours, que les abbayes de Centula et de Saint -Gall nous montrent comme annexées plutôt au parvis qu'au temple lui-même, firent partie ensuite de la conception particulière du plan de l'église; s'il n'y en avait qu'une, elle était placée devant la porte principale, comme on la voit aux abbatiales d'Ainay, à Lyon, de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, de Saint-Savin, de Saint-Benoît-sur-Loire, etc.; dans ce cas, sa base formait le porche de l'église. Plus fréquemment deux tours flanquèrent les angles de la façade occidentale; elles sont akisi disposées aux abbatiales de Jumiéges, de Saint -Georges de
Bocherville, de Tournus, etc. Si elles prenaient une grande saillie sur la façade, un porche était établi entre leurs bases: dans le cas contraire, elles formaient à l'intérieur du temple un vestibule en avant de la nef principale. Ces deux tours n'excluaient pas ordinairement la grande, qui surmontait la croisée du chœur; les trois derniers édifices mentionnés ici en sont des exemples. Le clocher unique ou double à la façade occidentale admettait aussi ceux qui pouvaient trouver place sur quelque autre point du plan, et fréquemment les moines en élevaient aux environs du sanctuaire, afin qu'on pût sonner plus facilement les cloches pendant les cérémonies. On voyait de ces clochers aux abbayes de Saint- Germain-des-Prés, de Saint-Benoît-sur-Loire, de Cluny, etc. Indépendamment de ces dispositions plus habituelles, d'autres clochers moins importants s'élevaient auprès de l'abside : on en rencontre sur les bords du Rhin; enfin on en élevait quelquefois de très-légers aux transepts, au sommet de la façade et au-dessus de l'abside; l'abbaye de Cluny en était pourvue au point qu'on avait porté au nombre de sept la totalité de ses tours, peut-être pour rappeler les sept églises, idée qui aurait été empruntée aux chrétiens grecs, car ils désignaient par le mot éjatÀrjom chacun des dômes particuliers qui surmontaient un même temple. (Voir le dessin de Cluny, page 72 , Iru partie.)
Toutes ces innovations, dues aux religieux du Nord, ne lurent point adoptées dans le midi de l'Europe. La plupart des abbatiales de la France méridionale, de l'Espagne, de l'Italie, tout en se décorant alors dans un style roman plus ou moins caractérisé, conservèrent, à peu de chose près, les distributions antérieures, et leurs clochers s'élevèrent encore généralement comme dans le style latin , de manière à rester isolés des constructions de l'église. C'est ainsi que les deux tours se présen-
tent dans le plan général du parvis de Saint-Pierre de Toscanella, gravé à la planche 327; celle de l'église de Sainte- Marie de la même ville s'élève à quelques mètres en avant et dans l'axe de la porte principale.
Les plans du xie siècle montrent en dehors des églises, sur toute l'étendue des nefs latérales, et en regard des piliers intérieurs, de solides contre-forts destinés à maintenir la poussée des voûtes en pierre qui remplaçaient la charpente ; les absides, les chapelles groupées autour du sanctuaire, furent aussi consolidées de la sorte, dans le même but, et quelques églises de cette période présentent déjà des exemples d'arcsboutants, non encore développés, il est vrai, comme ils le furent plus tard, mais offrant le rudiment de ceux qui s'élevèrent sur toutes les absides et dans l'étendue des nefs, lors^ que l'architecture chrétienne prit le nouveau caractère que lui imprima l'emploi général de l'arc aigu. On verra plus loin, lorsque nous examinerons les absides romanes , comment on disposa d'abord les piliers-boutants destinés à maintenir la poussée de la grande voûte qui surmontait le fond du chœur, et dont l'élévation, toujours croissante, nécessitait de solides appuis.
4e disposition. — La pensée qui fit établir de nombreuses chapelles autour du sanctuaire des églises romanes, en porta plus tard sur les transepts, vers leur face orientale, ce qui donna aux plans une physionomie nouvelle, en faisant de chacun des bras de la croix un petit temple particulier en quelque sorte, avec un ou plusieurs autels placés dans des sanctuaires; les abbatiales de Saint-Benoît-sur-Loire, de Saint-Remy à Reims, de Saint-Hilaire-le-Grand à Poitiers, de Saint-Savin, de Cluny et la plupart de celles de l'Auvergne, en sont des exemples. (Voir les plans de ces églises aux nos 326, 33 1, 332, 333.)
N* 33 1. Plan de l'abbatiale de Saint-Remy.
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ÎNITRCCTIOXS. — III.
Afin de multiplier les chapelles, qui avaient été disposées contre le mur oriental des transepts de l'église, et dont plusieurs exemples sont donnés par les plans des abbatiales de Saint-Savin, n° 326, et de Saint-Piemy à Reims, n° 33 1 , on établit à la base du sanctuaire, au delà du chœur, un second rang de transepts moins importants que les premiers, et reproduisant, de chaque côté de l'église, une ou plusieurs de ces chapelles particulières. Il résulta de cette innovation que le plan général prit la forme d'une croix archiépiscopale, ce qui, à l'extérieur, apporta une certaine confusion dans l'ensemble des constructions orientales de l'édifice, mais, à l'intérieur, eut l'avantage de multiplier la surface. On remarque au plan de l'abbatiale de Cluny que deux de ces nouvelles chapelles étaient situées dans l'axe des doubles collatéraux. (Voir le plan de Cluny à la page suivante, au n° 332.) La même observation se fait au plan de l'abbatiale de Saint-Hilaire-le-Grand , gravé à la planche 333, bien qu'il n'y ait qu'un seul transept et une seule chapelle de chaque côté; cette disposition, qui n'était pas générale, comme on le voit au plan de l'abbatiale de Saint- Savin n° 326, avait pour but de faire apercevoir ces chapelles secondaires dès l'arrivée dans le temple.
Des églises monastiques offraient une abside à l'extrémité de chacun de leurs transepts, comme l'oratoire de Saint-Saturnin en fournit déjà la preuve; le plan de l'abbatiale de Cluny offre des absides au nord et au midi de sa seconde nef transversale; les belles églises romanes de Tournay , de Noyon, démontrent, bien qu'elles soient des cathédrales , que cette disposition fut plus d'une fois adoptée aux xie et xne siècles; on peut donc croire que plus d'une église de monastère dut être ainsi décorée de ces absides, dont les temples chrétiens de l'Orient offrent encore de nombreux exemples mentionnés dans la pre-
mière partie de ce travail, aux chapitres qui concernent l'architecture byzantine.
N° 332. Plan de l'abbatiale de Cluny.
Un développement particulier et très-rarement en usage fut donné, par exception, à quelques plans des grands édifices romans; l'abbatiale de Saint-Hilaire-le-Grand en offrait un exemple: les bas-côtés étant doubles, comme à Cluny, on leur adjoignit d'étroites galeries de circulation, entre la nef et les
collatéraux, en doublant les piliers principaux du vaisseau central.
N* 333. Plan de l'abbatiale de Saint-Hilaire-le-Grand.
5* disposition — Certains ordres , comme nous l'avons dit en commençant, eurent des églises distribuées d'une manière
particulière et plus conforme que les autres à leurs besoins ou à une pensée dominante. Les Cisterciens, qui, dès le xne siècle, fondèrent plus de six cents abbayes en France ou à l'étranger, donnèrent généralement à leurs églises une disposition qui se distingue par la présence de quatre chapelles placées latéralement au sanctuaire et sur la même ligne que lui, les entrées de ces chapelles donnant dans les transepts. Le chevet carré s'éclaira par trois baies et un œil-de-bœuf au-dessus ; l'économie de la construction , la simplicité des formes les guidèrent sans doute dans le choix de cette distribution. On sait combien la règle de Cîteaux était opposée au luxe qui se déployait dans les églises des Bénédictins et des autres ordres religieux; en . supprimant toute décoration superflue, elle dut aussi conduire les Cisterciens constructeurs à chercher des combinaisons architecturales qui permissent de simplifier les moyens employés généralement alors, et ce serait vers l'abside et le pourtour du chœur, où les formes multiples, les courbes nombreuses, les voûtes habilement combinées, entraînaient à des dépenses considérables, qu'ils cherchèrent une simplification en harmonie avec leur règle sévère. L'escalier conduisant au dortoir fut établi à l'angle d'un transept et déboucha directement dans le temple. On voit encore en France des exemples de ces églises à Fontenet, près Montbard en Bourgogne, à Noirtac, près Saint-Amand en Berri ; elles ont été fondées par saint Bernard. Un monastère complet, qui date de 1 1^7 et appartenait à cet ordre , existe encore dans le midi de la France : c'est l'abbaye de Sylvacane, dont nous reproduisons le plan général à la page suivante, au n° 334- L'église, disposée comme celles des maisons religieuses indiquées plus haut, est en harmonie avec la grande simplicité qui règne dans l'ensemble du plan de ce monastère.
Et pour démontrer qu'en pays étranger la même pensée présidait à la disposition des églises de Tordre de Cîteaux, nous donnons ici le plan de celle du monastère cistercien de Saint- Vincent-Saint- Anastase, auprès de Rome, et dans lequel on retrouve la même forme qu'aux églises précédemment notées.
N° 335. Plan de l'abbatiale de Saint-Vincent auprès de Rome.
Quelques rares abbatiales de Cîteaux présentent des exceptions à cette règle. MM. de Montalembert et F. de Verneilh en notent plusieurs. [Bulletin mon. 17e vol. p. i3o, et Archt. byzantine en France, p. 21 3.)
De nombreuses églises de Florence et de Rome, construites au xv° et au xvic siècle, furent disposées comme celles de Tordre de Cîteaux, bien quelles n'eussent rien de commun avec lui; ce fut sans doute aussi par économie que les architectes firent l'emploi de cette distribution simple.
FAÇADES
Les façades occidentales des églises romanes se divisent en plusieurs classes :
i° Façades dépourvues de clochers;
2° Façades accompagnées de clochers cylindriques;
3° Façades dont le milieu est occupé par une seule tour carrée ;
4° Façades comportant deux tours carrées.
1° façades sans tours. — Les façades principales, élevées sur les plans dont on vient de suivre les modifications successives, pendant et après la période carlovingienne, durent, particulièrement dans le Nord, prendre une physionomie autre que celle qui avait été adoptée d'abord pour les basiliques latines. L'introduction de voûtes dans la construction des édifices religieux de cette époque, en remplacement des plafonds latins, innovation bien établie par la vieille abbatiale de Saint- Front, par les églises de Germigny -des -Prés, de Saint-Philibert de Tournus , ainsi que par les textes qui, en appuyant sur la présence de ces voûtes, constatent que c'était une nouveauté; cette introduction, disons-nous, dut contribuer à modifier les parties hautes des façades, à faire donner aux pignons une inclinaison plus grande que par le passé; la charpente, qui ne cessa d'être employée chez nous pour couvrir les édifices, devant se combiner avec la courbe en berceau produite par l'extradossement de ces voûtes. Les quatre pignons qui, à l'église de Germigny, accompagnent le clocher central en venant s'y appuyer pour couvrir les quatre voûtes élevées à l'intérieur, sur les galeries, indiquent assez que le système de sur-élévation des pignons put être motivé par la présence de ces voûtes à l'intérieur.
En examinant, dans la première partie, les façades byzan- n tines surmontées de pignons et dont deux exemples, la Kapnicaréa et le Catholicon à Athènes, sont tracés aux pages 271 et 2 72 , on a pu entrevoir l'influence que les voûtes intérieures exercèrent sur l'inclinaison des toits; déjà dans ces deux monuments ils sont plus élevés que ceux de l'architecture antique.
Une autre cause des modifications apportées dans le Nord à la forme des pignons fut le besoin de donner aux eaux et aux neiges un écoulement plus facile; peut-être déjà dans nos contrées avait-on senti, antérieurement à l'époque qui nous occupe, la nécessité de modifier, à cet égard, les pentes adoptées par l'architecture antique, née sous un ciel plus sec. Nous puiserons dans la décoration même de quelques-uns des monuments chrétiens qui nous restent, une nouvelle preuve de cette modification qui s'opérait alors dans la forme des frontons ou pignons dés édifices sacrés, et qui ne cessa plus de se produire jusqu'à ce que l'art antique eut repris le dessus à l'époque de la renaissance: le baptistère de Saint- Jean, à Poitiers, qui est attribué au vie ou au vne siècle , et par conséquent peu antérieur à la période que nous étudions, peut faire connaître quelle était alors la tendance de l'architecture. On y remarque, sur les diverses façades , de nombreux frontons employés pour les décorer; tous, quelle que soit la place qu'ils occupent, présentent une inclinaison considérable. Or, ces frontons de décoration ne peuvent, comme tous ceux qu'employèrent en pareille circonstance les Grecs et les Romains, avoir été établis ainsi, que pour figurer l'inclinaison de toits particuliers protégeant par leur saillie, soit des fenêtres, soit des ornements; c'est dans ce dernier but qu'ont été placés ceux qui s'observent sur plusieurs points de cet édifice. (Voir n° 336.)
N° 336. Fronlon décorant les façades du baptistère de Saint Jean.
La façade de l'atrium de l'église monastique à Lorsch, construite en 776 , auprès d'Heidelberg, se compose d'un rezde-chaussée dans lequel sont pratiquées trois arcades; des colonnes engagées décorent cet étage, au-dessus duquel s'élève un premier orné de nombreux pilastres, (voir la façade pl. n° l\ 1, p. 69, Ire partie) ; les petits chapiteaux ioniques dont sont couronnés ces derniers membres de l'architecture supportent tous, deux à deux, les rampants saillants de frontons très-aigus, qui n'ont pu être établis que pour décorer et protéger des fenêtres cintrées qui sont pratiquées au-dessous d'eux.
Une abbatiale qu'on peut classer dans la même période carlovingienne, celle de Saint-Généroux (Deux-Sèvres) , présente sur ses deux façades latérales, entre les cintres ornés de frettes encadrant les fenêtres, des frontons aigus portant des moulures saillantes qui, ainsi qu'au baptistère de Saint-Jean à Poitiers et à la façade de l'atrium de Lorsch, indiquent la tendance à élever les toits de couverture. Ces frontons se reproduisent, dans le même édifice, sur la façade orientale, auprès de l'abside; ils y offrent les mêmes caractères que ceux qui se voient sur les faces latérales, et dont un exemple est tracé à la page suivante, au n° 337.
N° 337. Fronton sur les façades de l'église de Saint-Généroux.
Des preuves plus directes encore de la tendance à élever, dès la période carlovingienne, les toits de couverture et les murs qui les supportaient vers leurs extrémités, sont offertes par le pignon et le porche de la vieille abbatiale de Saint- Front à Périgueux, décrite et restaurée par M. F. de Verneilli, à qui nous empruntons la planche gravée sous le n° 338, extraite de son bel ouvrage sur l'architecture byzantine en France, ainsi que par les églises de Savenières, de la Basse- OEuvre à Beauvais, etc. et par l'oratoire de Pont-en - Auge, n° 3 1 3 . Le baptistère de Poitiers, tout en présentant sur ses façades les frontons aigus, dont un est reproduit à la planche 336, était couvert à la manière antique, ainsi qu'on l'observe sur ses pignons construits au vnc siècle; cet édifice indiquerait l'une des limites de l'emploi des couvertures peu élevées.
N° 338. Façade de la vieille abbatiale de Saint-Front.
La presque totalité des églises construites dans le uord de la France, en Angleterre, en Allemagne, etc. sous l'influence romane, et qui, si elles ne datent pas des premiers essais, ont certainement reproduit les formes antérieures, sont ainsi surmontées d'un fronton aigu, ce qui est, du reste, en parfaite harmonie avec les formes pesantes de l'ensemble et des détails; ce serait une preuve de l'origine septentrionale de cette
architecture. Nous devons toutefois signaler deux exceptions : on voit aux abbatiales de Saint-Germain-des-Prés à Paris et de Jumiége des traces de combles peu élevés.
Le sommet des façades romanes exécutées au xie siècle est souvent surmonté d'une croix découpée en pierre et de proportion pesante; la zone située au-dessous du pignon contient une ou plusieurs fenêtres dont, plus loin, s'expliquera la présence ; la partie inférieure de l'édifice contient une large porte cintrée dont l'archivolte est formée de lourdes et pesantes moulures, plates ou saillantes, portées par des colonnettes ; les bas-côtés sont exprimés, sur la façade, par des murs dont le sommet s'incline suivant la pente des toits latéraux; deux portes, moins importantes que celle du milieu, y sont fréquemment pratiquées pour donner entrée aux nefs secondaires.
Quelques façades romanes étaient surmontées de créneaux pour la défense : on en voit à celles d'Elne et de Cornella de Confient, département des Pyrénées-Orientales, n° 34a.
Dans les parties méridionales de l'Europe moyenne, puis en Italie, en Espagne, l'art roman se présente sous l'aspect d'une importation étrangère éloignée de son sol natal ; il s'y lie à tous les souvenirs du style latin , de l'antique même : le pignon supérieur y prend la pente peu marquée des constructions romaines; les portes gardent fréquemment des proportions élevées, et leur ornementation a été inspirée de celle de l'art païen; le porche latin, orné de colonnes, se reproduit devant une ou plusieurs des portes de la façade, tantôt assez saillant pour admettre les fidèles, tantôt dans un but de simple décoration. Les anciennes abbatiales de Saint-Gilles, en France, de Saint-Zénon , à Vérone, les églises de Saint - Pierre, de Sainte-Marie, cà Toscanella, etc. présentent une ou plusieurs des dispositions indiquées ici. (Voir nos 339 et 344.)
N° 3.S9. Porte de l'abbatiale de Saint-Zénon
Décoration. — L'ensemble de la décoration des façades, à l'époque transitoire, était basé, à en juger par celles de l'atrium de Lorsch et de Saint-Généroux, sur un appareil riche et varié, qui, pour cette raison, a dû rester apparent, puis sur des incrustements réguliers, formés en damiers ou autres combinaisons géométriques. Les nombreux frontons qui se voient aux deux façades citées ici auraient aussi participé alors à la décoration générale , et le baptistère de Poitiers indiquerait un des jDoints de départ de cette école. Les chapelles contemporaines élevées à Savenières, à Pont-en-Auge, offrent dans le galbe de leurs pignons , des triangles exécutés en opus reticulatum, ou en terre cuite. (Voir la planche n° 3 1 3. ) La petite église de Montmille, en Beauvoisis (voir n° 34o), érigée au xie siècle, montre sur sa façade occidentale un dernier souvenir de ces frontons carlovingiens; enfin ne peut-on attribuer à la même idée, et comme l'abus qu'on en aurait fait, la dé-
coration eu losanges qui se remarque sur toute la façade de la vieille église de Saint-Front à Périgueux, n° 338?
NM 34o et 34 1. Façade el détail à Monlmille.
Certaines ^cérémonies eurent de l'influence sur la décoration architecturale des façades romanes, en motivant des dispositions particulières; celle qui dut en exercer une plus directe que les autres, puisqu'elle se passait en dehors des églises, devant les portes, avait lieu le dimanche des Rameaux: on lit dans les anciens cérémoniaux que ce jour la procession allait au cimetière, avec le saint sacrement, à un autel disposé au pied de la croix pour le recevoir; retournant à l'église , après les prières d'usage , elle en trouvait les portes fermées. Alors des musiciens placés à une fenêtre située entre les tours, au-dessus du portail principal, chantaient Gloria, laus, etc. puis Israël es tu rex, etc.1; le célébrant, après avoir répondu Omnipotcns, etc. frappait trois fois les portes de l'église avec la hampe de la croix en chantant Attollilc portas; des clercs
1 « Januis clausis, musici a feneslra média inler lurres , cantant Gloria, laiis. » {Çcrcmoniale Lexoviense, p. 201, pars IV.)
placés dans l'église répondaient à trois reprises Qats est isie? puis ils ouvraient à ces versets Dominus forlis, etc. Dominns virtutum, etc. dits par le célébrant, et la procession entrait.
Cette cérémonie, qui rappelait l'arrivée triomphante de Jésus dans Jérusalem , le jour des palmes, obligeait nécessairement à établir au moins une fenêtre au-dessus de la porte principale pour y placer les musiciens; elle suffisait dans les lieux où il n'y avait qu'un clergé peu nombreux.
N° 342. Façade de l'abbatiale d'Llne.
Mais dans les grandes abbayes on dut percer plusieurs fenêtres, puis on les rapprocha les unes des autres pour donner de l'unité à la musique. On en voit trois ainsi rapprochées sur la façade de l'ancien prieuré de Bury, gravée à la planche 3 A3; les trumeaux de séparation des fenêtres se déco-
rèrent ensuite de colonnes engagées ou de pilastres, ce qui donna l'idée de figurer une longue galerie sur toute la largeur de la façade, en n'ouvrant de ces arcades que celles qui étaient nécessaires pour placer les musiciens; on verra plus loin, à l'article des porches, que l'abbaye de Cluny offrait cette disposition.
N° 343. Façade de l'église du prieuré de Bury.
Enfin on substitua parfois à ces fenêtres multiples, à ces arcs figurés, une véritable galerie à colonnes, dans laquelle on pouvait circuler et réunir un grand nombre de chantres. (Voir la planche 344, à la page suivante.)
N° '6l\k. Galerie au-dessus de la porle, à Toscanella.
Dans certaines maisons religieuses, la galerie, rappelée par des ouvertures feintes accompagnant la fenêtre centrale, se doubla dans la hauteur de la baie, formant ainsi deux étages d'arcades décorées de statues; cette disposition, assez peu commune, se présente à la façade de l'ancienne église abbatiale de Notre-Dame de Poitiers, sur laquelle la fenêtre, qui seule est accessible, a été pratiquée dans des dimensions assez étendues pour qu'à l'époque de la cérémonie des Rameaux elle pût contenir de nombreux musiciens. (Voir au n° 345.)
Telle serait l'origine de cette décoration en série d'arcades qui accompagne généralement les façades romanes.
N° 345. Façade de Noire-Dame de Poitiers.
Une autre pensée a pu se joindre à celle qui vient d'être indiquée comme point de départ de ce système décoratif : ce serait le désir de donner à l'entrée des temples l'aspect d'une porte de ville antique, et de la surmonter comme elle d'une galerie. Cette disposition de la porte et de la double tour qui l'accompagnait dans la suite, rappelait ainsi l'entrée de la ville sainte par laquelle était arrivé le Christ le jour des Rameaux. La Jérusalem céleste était toujours présente à l'esprit des moines architectes. Une galerie figurée se voit déjà sur la façade de l'antique abbatiale de Saint-Front. (Voir la pl. 338.) Dans des localités où une simple fenêtre suffisait, la galerie fut tracée, comme un souvenir, au sommet de la façade et quelquefois même jusque dans le galbe du pignon, n° 346.
N° 3/46. Pignon de l'église de Than (Normandie).
Au monastère de San-Miniato, à Florence, la galerie occupe le sommet; elle est figurée par des marbres incrustés.
N° 3/17. Pignon de l'église abbatiale de San-Miniato.
La décoration architecturale des façades romanes se compléta par une symbolique et une iconographie beaucoup plus développée quelle ne l'avait été dans les deux styles antérieurs : les églises de la période transitoire qui se voient à Pont-en-Auge, n° 3 1 3, et à Savenières, ont au milieu de leurs frontons des triangles qui ne pouvaient être que des symboles de la Trinité. A l'ancienne abbatiale de Saint- Front, n° 338, à la Basse-OEuvre de Beauvais, édifices contemporains, Us sont remplacés par des croix en relief ou en intaille; au
xi& siècle, la sculpture figurait à cette place le Christ en croix (voir la façade de Montmille, n° 34o), ou triomphant dans une gloire (voir, n° 3^5, l'abbatiale de Notre-Dame de Poitiers); les abbatiales de Saint-Gilles, de Notre-Dame de Poitiers, de Moissac, etc. sont décorées en outre de figures d'anges, d'apôtres, d'évangélistes et de leurs attributs, des vertus et des vices, des paraboles, des histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament, enfin des légendes particulières et locales, le tout formant un vaste système d'instruction religieuse, et de guides du chrétien.
La peinture contribuait aussi à la décoration extérieure des églises monastiques: la façade latérale de l'abbatiale de Saint- Remy, à Reims, présente une porte romane sur laquelle on voit des restes de coloration ; toute la façade de l'église de Sainte-Sophie de Padoue a été peinte; celle de Sainte-Marie de Toscanella, n° 344, offre des arabesques et les restes de deux grandes figures de saint Pierre et de saint Paul.
Les façades occidentales des églises romanes étaien t originairement dépourvues de tours; elles présentaient à cet égard la plus grande analogie avec les basiliques latines, qui, ainsi que nous l'avons dit en traitant de l'architecture de ces premiers édifices chrétiens, n'en possédaient pas, i° en raison de leur imitation d'édifices antérieurs à l'invention des cloches ; 2 ° parce que leur construction en colonnes grêles, portant des murailles légères et des plafonds, n'admettait pas l'adjonction de tours pesantes. On les plaça à des distances plus ou moins grandes des églises, en avant, auprès ou même en arrière. (Voir pages 1 6 1 et suivantes de la première partie. )
Le plan de l'abbatiale de Saint-Gall présente deux tours à l'occident; le parvis de l'abbaye de Centula en possédait sur chacune de ses trois portes, mais, placées ainsi en avant de
l'église, portaient-elles des cloches? rien ne l'indique dans les
légendes du plan; on y lit: « Ad universa super inspicienda
« altare sancti Michaelis in summitate altare sancti Gabrie-
« lis archangeli in fastigio. » Ces tours avancées avaient-elles d'autre destination que de contenir les autels des archanges auprès du parvis, Paradisus, et vers le ciel, où avait-eu lieu leur victoire sur le dragon? ne rappelaient-elles pas, en portant ainsi ces autels, l'apparition de saint Michel en occident sur le mont Gargano en 493, et au mont Saint-Michel en 706?
La chapelle de Pont-en-Auge (Calvados) , les églises de Germigny-des-Prés, construite par Théodulphe, de Saint-Martin d'Angers, élevée par Hermengarde, sont dépourvues de clochers à leur façade occidentale. On lit dans le premier livre des Miracles de saint Denis, qu'en 775 Charlemagne faisait élever une tour unique à l'abbatiale de Saint-Denis1. Le premier des édifices que nous venons de citer en possède une auprès du chœur; sur les deux autres elle s'élève au centre de la croix. On peut déduire de ces divers exemples contemporains que, lors delà première construction des tours, et particulièrement dans les régions moyennes et septentrionales, on n'en éleva qu'une, ce qui fit chercher à la placer d'une manière convenable à l'aspect général, en la faisant porter sur le centre de la croix. L'introduction récente alors des cloches dans nos contrées ne peut faire admettre qu'à la fin du vme siècle ou dans les premières années du ixe on ait songé à en placer un grand nombre dans plusieurs tours.
A l'instar du dôme byzantin, le clocher central soutenait, vers sa base, la toiture de la nef principale, celles du sanctuaire et des transepts; simple d'abord comme ceux des oratoires de Fontenelle, n° 3 12, de Querqueville, n° 348, de Germigny-des-
1 Mir, sancti Dionxsii, lib. I, c. xiv.
N" 348. Vue de l'oratoire de QuerqueviUe.
Prés, ce clocher central se décora ensuite d'un ou de plusieurs étages d'arcades, ainsi qu'on le voit dans les dessins des abbayes de Cluny et de Tournus , planches 45 et 5i de la première partie; puis, renonçant aux dispositions carrées, les religieux constructeurs lui donnèrent des formes prismatiques; on en voit deux ainsi disposés, planche 45 de la premier* partie. Enfin il devint cylindrique comme le tambour du dôme byzantin. La tour de Cruat (vallée du Rhône) présente cette forme très-complète; le clocher de l'abbatiale de Saint-Front, à Périgueux, n'offre le cylindre qu'à son sommet.
2° Tours rondes. — Lorsqu'en étudiant l'architecture byzantine en Occident, nous avons joint à nos observations un plan de • l'église de Saint-Vital de Ravenne, au numéro 2 83, on a pu remarquer à sa façade deux tours cylindriques, placées aux
faces latérales du porche ; l'église de la Vierge, construite dans la même ville par saint Ecclésius, conserve encore un campanile circulaire; quelques autres exemples se retrouvent dans la même contrée ; il est donc probable que c'est de l'Italie du Nord que pénétrèrent les tours cylindriques dans les provinces moyennes de l'Europe. (VoirIre partie, page 161.) On en voit d'analogîies aux églises d'Aix-la-Chapelle, de Saint-Bénigne à Dijon, édifices que nous avons dû citer dans la première partie, pages 384 et 387, comme des inspirations du style oriental.
L'adjonction des clochers construits suivant la forme ronde, aux façades des églises de monastères, daterait du ixc siècle, dans le Nord, quelques documents semblent le confirmer: ainsi, la gravure publiée par PaulPetau, d'après une ancienne peinture de manuscrit, et qui représente une vue de l'abbaye de Centala (Saint-Riquier, voir la pl. 16 de la première partie), les églises romanes du prieuré de Bury, et des abbayes de Charroux et de Notre-Dame de Poitiers offrent de ces tours; celles de ces deux derniers édifices peuvent être plutôt considérées comme des tourelles : portées sur des contre-forts ou des faisceaux de colonnes, elles s'élèvent, aux angles des façades, comme des échauguettes militaires, et pourraient se rattacher ainsi à l'idée exprimée plus haut, de figurer l'entrée fortifiée de la Jérusalem céleste. (Voir les planches nos 343 et 345.) L'église du prieuré de Bury, dont la façade est gravée au n° 343, et une partie du plan au n° 34ç), n'exprimerait qu'incomplètement l'idée de fortification, puisqu'on n'y voit qu'une tour ; de nombreuses abbatiales du midi de la France • ne présentent aussi qu'une tour carrée; le Nord au contraire, plus avancé, en admit généralement deux.
N" 349. Plan de la partie occidentale de l'église de Bury.
3° Tour carrée à la façade.— La tour quadrangulaire élevée au centre de la croix de l'église, comme on en voit un exemple du ixe siècle, à Germigny- des -Prés, put faire juger bientôt que son plan carré était préférable au cercle pour contenir des cloches, et la reporter sur la façade était facile; aussi viton fréquemment, dès la fin du xe siècle ou le commencement du xie, un clocher carré s'élever, dans le Nord, à l'occident des églises ; on ne saurait dire si d'abord il fut placé à l'un des angles, ou devant la porte et en saillie, pour former un porche de sa partie inférieure, comme aux abbayes de Saint-Benoîtsur- Loire, de Saint-Savin, de Saint-Germain -des-Prés, etc.; où s'il s'éleva, en premier lieu, sur la porte elle-même et au même plan que la façade, ce qui donnait à l'édifice un vestibule intérieur, comme aux abbatiales d'Ainay \ de Moissac, etc. Il est probable que, chez les moines, la pensée la plus
1 Voir le plan à la page 20, pl. 1 3, 1" partie.
ancienne est celle qui plaça aux façades un seul clocher carré, parce que, dans l'origine, on ne dut avoir qu'une sonnerie, et que la multiplication des cloches ne pouvait être que la conséquence d'un perfectionnement de l'art du fondeur. Le surcroît de dépenses qu'entraînait la construction de plusieurs tours ne pouvait être motivé que par le besoin d'augmenter le nombre des cloches, et leur multiplication n'avait d'intérêt que lorsqu'on savait en varier les sons; alors la plus simple idée d'esthétique et de symétrie architecturale aura fait placer cette unique tour au milieu de la façade.
â° Doubles tours. — Enfin, quand l'art roman fut complètement développé, d'immenses tours carrées s'élevèrent à chacun des angles de la façade, assez éloignées l'une de l'autre pour laisser voir le pignon ou fronton supérieur, la rose ou les fenêtres cintrées qui éclairaient la nef principale. Elles reçurent souvent entre leurs bases un porche établi , comme • à Jumiéges, dans une grande construction saillante, s'élevant d'un ou de plusieurs étages, ou formé, comme dans nos provinces de l'Est, d'une colonnade rappelant le porche des Latins. Plus fréquemment encore les clochers s'élevaient au même plan que le mur de face, la porte principale de l'église restant à découvert et les ouvertures latérales se pratiquant dans les bases des clochers; on les voit ainsi aux façades romanes des Abbayes de Saint-Georges de Bocherville, de Tournus, etc.
Autels des archanges. Le culte de saint Michel remonte, en Orient, au règne de Constantin: la nouvelle capitale fut mise sous sa protection. La Bithynie prétendait l'avoir invoqué dès l'époque de Dioclétien; Justinien lui éleva six basiliques. L'apparition de cet archange au mont Gargano, sur les bords de l'Adriatique, en 4^3, eut un grand retentissement en Occident. Nous avons fait voir, à la page 161 de la première partie,
que les Grecs placèrent les autels des archanges au sommet de tours jointes à leurs monastères; chez nous, on trouve le même usage à une époque fort ancienne. Sans remonter plus haut que la période qui nous occupe , on voit qu'à l'abbaye de Centula (Saint-Riquier) , le parvis carré qui précédait l'église présentait trois portes surmontées de tours consacrées aux archanges : « Ipsa mœnia, quœ vocantur paradisus, turri ta mole « surgentia, tribus altariis consecrata sunt; videlicet in porta oc- « cidentalialtare sancti Michaelis, in porta australi altare sancti « Gabrielis; in porta autem septentrionali altare sancti Raphae- « lis...1 » Le plan del'abbaye de Saint-Gall, postérieur aux travaux qu'Angilbert fit exécuter à Centula, fait voir aussi, en avant du parvis, deux tours contenant à leur sommet les autels des archanges Michel et Gabriel (voir la planche 1 5 , première partie). Ce culte se réduisit généralement à celui de saint Michel, chef de l'armée céleste et conducteur des âmes : peut-être doit-on y voir la cause de la construction d'une seule tour à l'entrée d'un grand nombre d'abbatiales du xi° siècle.
La chapelle de Saint-Michel, placée originairement au sommet d'une des hautes tours élevées auprès du parvis, fut établie ensuite généralement au premier étage : deux tours romanes font voir des traces de chapelles de Saint-Michel; elles sont à Brioude et à Saint-Quentin ; celle qui décore la façade occidentale de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés à Paris en possédait aussi : on lit dans les Us et coutumes de ce monastère , par l'abbé Guillaume III, que le jour de la fête de l'archange on célébrait une messe le matin à son autel : « Ad altare « B. Michaelis in magna turri : » on l'encensait après la grand' messe : « Incensabunt altare B. Michaelis in majori turri2. »
1 Apud P. Pelau, de Nithardo, Carol. Mag. nepole, brève Syntagma, p. 8.
2 Usus et consuel. monast. S. Germ. à Pratis. D. Bouillart, pièces justif. p. 167.
La grande tour qui précède l'abbatiale de Saint-Benoît-sur- Loire, et dont un dessin sera donné plus loin, à l'article des porches, est attribuée par Jandot à l'abbé Gaulin qui la fit construire en 1026; il lui donna le nom de Tour Saint-Michel, parce qu'une chapelle consacrée à l'archange était établie au premier étage. Toute la partie supérieure de la tour a été détruite, mais on en reconnaît l'existence par la disposition des piliers intérieurs, qui sont plus forts que ceux du périmètre, afin de supporter une haute construction; les parties les plus élevées de la tour devaient, dans leur largeur, se réduire aux dimensions établies par le plan des piliers du centre de ce porche remarquable. (Voir plus loin, à l'article des Porches.)
Ce culte des archanges, établi dans de hautes constructions aériennes, autour du paradisus, put être le premier et principal but des tours, comme semble l'indiquer la disposition des parvis de Centula et de Saint-Gall, où elles étaient fort éloignées de l'église et ne contenaient peut-être pas de cloches; quant à la persistance du culte de saint Michel dans une des tours occidentales reliées à l'église, elle était due à ses fonctions de conducteur des âmes, ce qui aurait contribué à conserver son culte auprès du parvis, fréquemment destiné à la sépulture (voir la première partie, page 99). En Orient, puis à l'abbaye de Montmartre et à l'église de Saint-Benoît à Paris, nous avons vu des ossuaires établis, soit dans les tours, soit dans les hauts combles qui les avoisinent; le clocher de la petite église de Bagneux, auprès de Paris, est couvert à l'intérieur d'inscriptions funéraires.
Les clochers romans contenaient des peintures à l'intérieur pour la décoration de ces chapelles des archanges, lesquelles, vers le xie siècle, étaient généralement placées de manière à présenter une ouverture sur la nef pour y former tribune.
Quelquefois même* comme à Cluny, cette chapelle était suspendue sur un encorbellement intérieur, à l'instar des orgues de nos jours. On voit un exemple de ces peintures dans le clocher de l'abbatiale de Saint-Savin en Poitou , ainsi que dans les tours de Brioude et de Saint-Quentin. Lorsqu'à la première période romane, les orgues furent introduites dans les églises, on les plaça auprès de ces tribunes, en communication avec elles; des peintures et des statues" représentant les anges se reliaient à la décoration de ces instruments, et semblaient faire participer aux grands effets de la musique sacrée l'ensemble ou une partie de la cour céleste.
Les tours servaient quelquefois de dépôt aux archives des monastères : l'une de celles qui , à la grande abbaye de Cluny, étaient situées en avant du porche immense placé devant l'abbatiale, et dont il sera parlé plus loin, avait été disposée dans ce but , elle était au nord ; celle du midi contenait le siège de la justice de l'abbé; les destinations appliquées à ces deux tours de Cluny étaient exceptionnelles, des bâtiments particuliers s'élevant d'ordinaire dans les maisons religieuses pour ces divers services. En général, on donnait un nom particulier à chaque tour.
Dès la période romane, les clochers doubles élevés sur la façade occidentale des églises d'abbayes, des paroisses et autres temples, présentaient fréquemment des formes et des proportions dissemblables qui rompaient l'harmonie de l'ensemble : l'abbaye de Jumiége en offre un exemple, et ses deux tours semblent cependant fort anciennes et contemporaines; comment expliquer cette anomalie singulière et si peu conforme à toutes les lois de la symétrie? On a dit que les cathédrales seules avaient le droit d'avoir deux tours semblables, mais la plupart de nos cathédrales gothiques se trouvent dans le même
cas que les abbatiales et les paroisses; à Chartres, à Amiens, à Rouen , à Strasbourg, à Paris, et dans la presque totalité de nos grandes villes , ces monuments sont précédés de tours dissemblables. Un artiste distingué, M. J. Jollivet, qui depuis longtemps s'occupe d'un travail consciencieux, sur l'abbaye de Jumiége , pense que le plus complet des deux clochers pourrait être un symbole de l'Eglise triomphante; on lui aurait opposé une tour moindre pour figurer l'ancienne loi ; mais en général, aux édifices à clochers dissemblables, c'est celui du nord qui a le plus d'importance, et précisément ce côté est plus ordinairement consacré aux représentations iconographiques de l'Ancien Testament. Il n'y aurait donc pas lieu d'admettre cette hypothèse ; nous en hasardons une : on a pu remarquer précédemment que les tours uniques élevées au milieu des façades des églises de Brioude, de Saint-Savin, de Saint-Germaindes-Prés, offraient une très-grande importance parleurs dimensions, par les flèches aériennes qui les surmontaient, et qu'elles reçurent dans leurs étages les autels de l'archange saint Michel; n'aurait-on pas conservé, lorsqu'on établit deux tours à l'occident des façades, une plus grande hauteur, une flèche immense, une décoration plus brillante, à celle de ces tours qui contenait l'autel du chef de l'armée céleste, du peseur des âmes, pour la faire distinguer au loin de celle qui n'était qu'une annexe nécessaire, dans la plupart des cas, à la disposition générale du plan à l'occident de l'église, et à la solidité même de la façade par le contre-poids qu'elle faisait à l'autre tour.
Quelques clochers romans, placés à la façade des abbatiales recevaient une destination militaire; on en voit à Elne, à Saint- Martin deCanigou, a Arles (Pyrénées) , à Saint-Denis, etc. qui sont surmontés de créneaux; celui de l'abbave de Saint-Savin porte les traces d'un pont-levis.
N° 35o. Tour de l'abbatiale de Saint-Savin.
Décoration. — Nous avons indiqué, page 101 des premières Instructions du comité des arts, quelles étaient les principales dispositions prises aux xie et xne siècles pour décorer les clochers, nous n'y ajouterons que quelques mots : les arcades, ordinairement au nombre de deux et déforme allongée qu'on remarque dans la partie supérieure des tours de la période romane, remontent à la première invention de ces tours, car celle qui est jointe à l'église carlovingienne de Vieux-Pont-en-Auge (arrondissement de Lisieux), et, comme elle, a été construite en moellons et en briques alternés, est surmontée de longues arcades. L'étage supérieur fut ajouté à l'époque romane, mais les moulures et autres détails qui accompagnent l'étage intermédiaire sont dans un style encore assez voisin de l'art antique pour indiquer l'âge de cette tour et des longues arcades qui la décorent. (Voir la planche 3 1 3.)
Les moines des premiers siècles divisaient le temps, comme les peuples de l'antiquité, au moyen de clepsydres, de sabliers, et de cadrans solaires; en Orient, ils dressaient des tables horaires dont les données astronomiques avaient été fixées à Constantinople vers le ve siècle; on en a trouvé une en Nubie dans le temple de Tefah, l'ancienne Taphis, converti en église par des religieux. Lorsqu'ils étaient dépourvus de ces moyens, ils se réglaient, pour les matines, sur le chant du coq, ou avaient des veilleurs de nuit qui étaient guidés par le degré de combustion d'un cierge. Depuis le xie siècle, une des tours des abbayes fut destinée à porter une horloge.
On attribue à Gerbert, archevêque de Reims, puis de Ravenne, et pape sous le nom de Silvestre II, mort en ioo3, l'invention des horloges à roues. Les Cisterciens, dès l'origine de leur ordre, possédaient des horloges à sonneries, car il est dit, au chapitre xxi de leurs usages, qu'on ne fera pas sonner les
cloches , même pour l'horloge, depuis la messe du jeudi saint jusqu'à celle du samedi suivant (année 1120).
L'emploi des horloges à sonneries ne fît pas abandonner les cadrans solaires. Versés dans les sciences mathématiques et dans l'astronomie, les religieux tracèrent sur les lieux les plus apparents des monastères de nombreux gnomons, plus ingénieux les uns que les autres, et il est peu de ruines de maisons religieuses qui n'en offrent des restes qu'il serait intéressant de recueillir.