PORCHES
Les premières églises de monastères romans, dépourvues de tours à l'occident, avaient quelquefois un porche; il était composé d'un petit bâtiment particulier, appuyé contre la façade, devant la porte. Cette construction peu élevée, surmontée d'un toit en appentis ou à double égout, était consolidée par des contre-forts; une porte fort simple s'ouvrait sur le mur de face : c'est ainsi qu'est le porche du vieux Saint-Front. (Voir la planche 338.) Ailleurs il était ouvert dans toutes ses faces, les arcs s'élevant sur de nombreuses colon net tes. (Voir à la page suivante, la planche 35 1, qui contient le plan, la face principale et une partie de la face latérale du porche de l'église de Civry, département de l'Yonne.)
A l'ancienne et célèbre abbatiale romane de Saint -Gilles, le porche, peu saillant, s'étend sur toute la façade et forme une décoration remarquable par la richesse de ses sculptures, par les nombreuses colonnes qui accompagnent les portes, par la variété et la brillante exécution des chapiteaux qui les surmontent. C'est le plus bel exemple qui nous soit resté du luxe qu'on apportait dans l'ornementation de cette partie des façades.
N° 35 1. Porche de 1 église de Civrv.
La disposition des clochers avait, ainsi qu'il a été déjà remarqué, de l'influence sur celle des porches qui précédaient l'église : la tour unique, située au milieu de la façade, pouvait offrir à sa base une salle voûtée, ouverte sur les trois faces libres, et formant ainsi un porche peu étendu, disposé en carré; l'abbatiale de Saint-Savin en offre un exemple. Dans certaines circonstances, il était seulement ouvert sur la façade occidentale par une large arcade, d'étroites fenêtres l'éclairant sur les côtés. Ce genre de portique prenait, au contraire, des proportions très-vastes dans certaines abbayes fort importantes, bien qu'il ne portât qu'un clocher unique au-dessus de ses voûtes : tel est celui qui existe encore sur la façade de l'abbatiale de Saint-Benoît-sur-Loire ou Fleury. Il se compose
de trois nefs parallèles; les quatre piliers du centre, plus forts que les autres, sont disposés de manière à soutenir la. grande tour, depuis longtemps détruite.
N° 352. Porche de Sainl-Benoît-sur-Loire.
Les porches situés entre deux clochers pouvaient se présenter sous divers aspects: les plus simples étaient ouverts par
une large arcade, leur mur antérieur portant un toit en appentis, dont la charpente était apparente à l'intérieur. Une voûte couvrait quelquefois ce genre de portique. A l'abbaye de Jumiége, il présente une légère saillie en avant des tours, et sur sa voûte s'élèvent deux étages de constructions, auxquels on monte par l'escalier d'un des clochers. Enfin ces porches pouvaient présenter, sur leur façade, plusieurs colonnes portant des arcs et formant un portique ouvert. Telle est la disposition de ceux des abbatiales de l'Est de la France.
A Cluny, le porche était, en quelque sorte, un premier temple précédant l'édifice principal : cette construction avait cent dix pieds de profondeur, se divisait en une nef centrale et deux collatéraux éclairés par vingt-deux verrières; la voûte s'élevait à cent pieds du sol. A quoi servaient ces portiques immenses? On a pensé qu'ils étaient élevés dans le but de contenir les serviteurs des abbayes, puis la multitude des campagnes, l'église restant aux religieux et aux fidèles de distinction; on y a vu aussi un souvenir du porche de la primitive Eglise sous lequel se tenaient les pénitents1; enfin, dans quelques abbayes, on les nommait les Catéchumènes, ce qui a fait penser que dans ces portiques on administrait le baptême aux serfs des maisons religieuses; l'abbatiale de Vézelay en olfre un exemple.
Aucune de ces explications n'est satisfaisante , surtout pour l'époque à laquelle furent construits ces vastes portiques, et lorsqu'on n'avait plus les mêmes besoins que dans la primitive Eglise; la présence des porches très-étendus, devant les façades de certaines abbatiales, ne pourrait-elle s'expliquer par une des grandes cérémonies religieuses, par celle même qui nous a permis plus haut d'indiquer le but des galeries qui décorent
1 Voy. littér. 1. 1, p. 53. Doui Martenne.
•les façades? On lit dans les cérémoniaux que, le dimanche des Rameaux, la procession, revenant du cimetière, stationnait devant l'église jusqu'à ce que les portes lui fussent ouvertes; puis il est dit que si , à cause de l'intempérie de la saison , la procession ne peut se faire hors de l'église, elle aura lieu à l'intérieur, avec une station préparée devant la croix, sous le porche ou dans la nef; le Gloria, laas, etc. sera chanté devant la porte du chœur, qui sera fermée. Si propler aens inclementiam processio fieri non possit extra ecclesiam , fiet intraillam, cum statione ante crucem inporticu,vel in navi prœparatam .. Gloria, laus, etc. cantatar ad clausam chori januam.
Les abbayes puissantes, comme Cluny, Fleury, Vézelay, construisant leurs églises sur de vastes terrains, où elles n'étaient gênées par aucun obstacle, durent tenir à posséder des portiques assez vastes pour réunir les processions, les faire stationner à couvert devant un autel préparé afin de recevoir le saint sacrement, lorsque le mauvais temps ne permettait pas d'aller jusqu'au cimetière; après cette station, elles pouvaient attendre l'ouverture des portes de l'église, et se développer d'une manière convenable. Ajoutons qu'aux processions de ces puissantes abbayes assistaient toujours de hauts personnages, souvent des souverains, quelquefois des papes, et qu'en raison précisément de la présence des princes laïques ou de l'Eglise et des souverains pontifes , on aura eu Là, plus qu'ailleurs, le désir de donner à la grande cérémonie qui rappelait l'entrée du Christ à Jérusalem toute la pompe convenable, et de ne pas éluder, en cas de mauvais temps, ce qu'elle avait de plus important comme fête commémorative, l'ouverture des portes extérieures, accompagnée des chants et des versets dont nous avons donné le détail précédemment, aux pages 55 et 56.
N° 353. Plan du porche de Cluny.
Le porche immense qui précédait l'abbatiale de Cluny, et qui avait été construit après elle, présentait au fond, et assez près de la porte de l'église, vers la gauche , un autel qui dut être celui de la station du Saint - Sacrement. Une série d'arcades occupait, au-dessus de l'entrée de l'abbatiale, toute la largeur du porche : celles du milieu, au nombre de trois, étaient ouvertes pour placer les musiciens. Le but du porche s'explique donc par ces dispositions intérieures, que nous empruntons tant au récit détaillé qu'en fait M. Lorain dans son Histoire de l'abbaye de Cluny, page 81, qu'aux vues intérieures publiées à la fin du siècle dernier par Labordc et Guettard dans leur grand ouvrage sur la France. (Voir la planche 354-)
N° Vue inlérieure du porche de Cluny.
Si les paroisses , les cathédrales elles-mêmes n'avaient pas généralement de vastes porches pour remplir le même but, c'est qu'au moyen âge, dans les villes, les habitations s'aggloméraient autour des églises au point d'y laisser à peine un étroit parvis; où aurait -on trouvé l'espace nécessaire pour
construire de tels portiques? Les abbayes secondaires n'étaient pas assez riches pour en entreprendre la construction; enfin les cérémoniaux donnaient le moyen de s'en passer en faisant station dans la nef.
Dans certaines contrées, le porche était nommé le Galilée; on le surmontait d'un clocher ou d'un campanile; une cloche particulière était destinée à prévenir à l'intérieur du monastère qu'une personne à laquelle l'entrée de la maison religieuse était interdite, avait à s'entretenir avec un religieux qu'on faisait prévenir. C'était sous le porche que se réfugiaient d'abord les criminels qui demandaient l'asile; ils passaient le bras dans l'anneau de la porte principale de l'église, et ne pouvaient en être arrachés sans qu'on s'exposât à l'excommunication. « Hic stetit macjnus reus » lit-on au-dessus de la porte d'une église de Cologne.
Au xne siècle les porches devinrent rares, et furent remplacés par un portail à voussures très-renfoncées qu'on reproduisit, aux grandes églises, en avant de chacune des portes latérales; cette innovation, qui ménageait la place, fut adoptée durant les siècles suivants, sauf quelques exceptions.
Au bas de la façade de quelques églises de monastères on plaçait les étalons des mesures d'étendue et de capacité en usage dans le pays qui était sous la juridiction de l'abbé. Dom Félibien, historien de l'abbaye de Saint-Denis, dit que de son temps on voyait encore au bas de l'église les mesures anciennement établies pour la police l. L'abbé Lebeuf, décrivant le prieuré d'Argenteuil, nous fait connaître qu'à l'entrée de l'église était placée une pierre dans laquelle on avait taillé des cavités rondes pour servir de règle aux mesures de capacité 2. .
1 Dom Félibien, Histoire de V abbaye de Saint-Denis , p. 53 . 5 Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris. — Argenteuil.
PORTES
Sous le porche, ou dans le fond du portail renfoncé qui en tint lieu dans de nombreuses églises, était placée la porte principale, nommée basilica et mediana par Anastase. Celles qui correspondaient à chacune des nefs latérales étaient de même sous le portique, s'il s'étendait devant toute la façade; plus tard elles eurent chacune, comme celle du milieu, un portail particulier. Tant que dura en Occident l'architecture adoptée d'abord par l'église latine, les portes furent disposées àla romaine, c'està-dire composées de chambranles en marbre surmontés d'une frise et d'une corniche, mais l'art roman vint modifier ces formes, empruntées aux temples du paganisme, et substitua les cintres aux architraves; toutefois on renonça rarement à l'emploi d'un linteau pour surmonter le vide et supporter la construction placée entre l'arc et l'ouverture.
Les anciens édifices chrétiens qui peuvent être placés, par leurs dispositions générales et le système de leur construction, sur la limite transitoire qui s'établit entre l'architecture latine et celle qu'on nomme romane, présentent dans leur appareil une certaine analogie avec la maçonnerie antique; la brique s'y môle encore au moellon, plus rare, il est vrai, et moins bien fabriquée, mais celte analogie, qu'on remarque particulièrement à la crypte souterraine de Saint-Laurent de Grenoble, aux églises de Savenières, de la Basse-OEuvre a Beauvais, et plus encore à Saint-Martin d'Angers, devait admettre, comme dans l'antiquité, l'emploi de stucs pour couvrir cette maçonnerie, qui ne pouvait rester apparente. Nous donnons à la page suivante, sous le n° 355, la porte de l'église de Saint- Martin d'Angers; elle fait voir à nu cette maçonnerie empruntée des Romains et qui dut être recouverte par des enduits.
N* 355. Porte de l'église de Saint-Martin d'Angers.
Il est probable qu'autour des portes ainsi maçonnées et qu'on observe à tous les édifices qui viennent d'être cités, puis autour de celles des nombreuses constructions en bois qu'on faisait alors dans les monastères, et dont nous avons cité des exemples dans la première partie, les religieux du Nord firent, au moyen de calibres, des encadrements auxquels, par la nature même de ce genre de décoration, ils donnèrent des . profils vigoureux et d'une étendue suffisante pour que cette application pût être durable. On en voit des exemples aux fenêtres du clocher de Germigny-des-Prés et dans la crypte de Saint-Laurent de Grenoble: c'était ce que les auteurs contemporains nomment gypsei, stucs. De ces profils en plâtre ou en tout autre enduit, poussés dans un calibre comme nous les faisons aujourd'hui, et qui tous ont disparu des portes romanes primitives qui nous sont connues, seraient nés ces larges et riches encadrements qui, lorsque l'architecture romane prit son développement complet, donnèrent aux portes des édifices religieux cet aspect grave, si convenable à l'entrée des temples de cette période de l'art.
A ces profils d'encadrement, d'abord simples et formés de
deux ou trois baguettes de dimensions différentes, puis plus multipliées et accompagnées de moulures diverses, quand l'art se développa, se mêlèrent bientôt des ornements sculptés qui étaient aussi des reproductions des premiers essais ou flores gypsei. Nous examinerons plus loin la marche que suivirent ces ornements. Enfin des colonnes variées de proportions, des chapiteaux et des bases de toutes formes, vinrent enrichir ces portes, à la décoration desquelles se joignirent encore la statuaire, les bas-reliefs, les arabesques et la peinture. Ces indications suffisent pour tracer la voie dans laquelle se placèrent les religieux, tout en se renfermant dans une sphère de créations originales. Les contrées méridionales de l'Europe, au contraire, toujours sous l'influence des souvenirs de l'antiquité et des modèles qui avaient survécu, adoptèrent quelques dispositions romanes des portes, mais les enrichirent toujours par des ornements et des profils dans lesquels les formes païennes laissaient peu de place aux innovations septentrionales. Nous renvoyons aux premières Instructions du comité des arts, pour ce qui concerne la disposition et le décor do ces portes, pages /io et suivantes.