‹ Architecture monastique (volume 2)Chapitre 84 sur 193 · CHOEUR · texte numérisé non relu

CHOEUR

Dans les églises romanes, distribuées à peu près comme les basiliques latines à transepts, celles de Saint-Généroux et de Toscan ella, par exemple, le chœur était situé, ainsi que, l'indique dom Martene1, au centre de la croix, formant un vaste espace libre en avant ou autour de l'autel; mais lorsqu'on eut adopté la disposition nouvelle indiquée précédemment lors de l'examen du plan de l'église de Germigny-des-Prés, le chœur changea d'aspect, la circulation s'établit autour, parce qu'il fut placé au milieu de piliers isolés; plus tard, cet isolement des supports s'étendant au delà des transepts, vers la région du sanctuaire, le chœur prit du développement à l'orient du temple. C'est ici le lieu d'examiner la marche chronologique des modifications qui s'opérèrent dans cette partie importante des églises, pour ce qui concerne les formes architectoniques, comme nous l'avons fait précédemment pour les plans.

lre disposition. — Nous rappellerons quelle fut la disposition adoptée par les Byzantins pour faire porter, dans les églises de moyenne grandeur, le dôme principal sur quatre piliers ou colonnes, en renvoyant aux plans gravés sous les nos i54, 1 55, i63 de la première partie, puis au texte du moine Létalde, qui, en décrivant l'église de Germigny-des-Prés, dont le chœur rappelle à beaucoup d'égards les plans byzantins que nous citons, dit formellement que «l'édifice construit par Théodulphe fut imité de celui d'Aix-la-Chapelle, » dont Charlemagne fit tracer le plan à l'instar de ceux des églises orientales de la Vierge, à Antioche, et de Saint-Vital, à Ravenne.

La séparation entre la nef principale et le chœur, nouvellement modifié, était établie par un arc triomphal rappelant

1 Dom Martene, Voy. litt. t. I, p. iS-j.

INSTRUCTIONS. III. l6

celui des basiliques latines, lorsque l'église romane était couverte en charpente apparente, dans sa partie antérieure, et celui des temples byzantins, lorsqu'elle était voûtée ; là encore, comme on l'a vu dans la primitive église, on plaçait des trabes, poutres décorées de peintures et de sculptures, pour indiquer au loin la séparation entre la nef livrée aux fidèles et le lieu réservé au clergé. (Voir, lre partie, pag. 1 85 et suiv.) On en changea le nom en ceux de pannœ, proni; elles portaient ordinairement des cierges, qu'on multipliait aux fêtes solennelles1.

Dans les églises trop larges pour que les pannes pussent les traverser complètement, on n'en mettait qu'une partie plus ou moins longue de chaque côté de l'entrée du chœur; elles recevaient aussi des cierges; on les nommait herses. C'est après l'époque romane que le jubé, prenant un grand développement, fit disparaître en général les proni ou pannes.

A l'église de Germigny, deux demi-cinlres relient le mur transversal, qui contient l'arc de triomphe, aux piliers isolés du chœur, pour maintenir la poussée de la haute construction qu'ils portent. Ces piliers sont joints deux à deux par des arcs, comme on l'a vu chez les Byzantins. (Voir les coupes gravées dans la première partie sous les nos 2 28 et 2 32.) Au-dessus de ces arcs ne s'élèvent point des pendentifs, mais des murs droits conservant à l'espace qu'ils enveloppent la forme quadrangulaire tracée sur le plan. Ici s'établit une différence entre le clocher carré qui forme cette construction centrale et le dôme des Grecs; mais ne peut-on voir néanmoins dans le Nord la même pensée qu'en Orient, celle d'exprimer au loin le triomphe du Christ au-dessus du chœur et de l'autel? Ce grand espace libre, dominant la sainte table et une partie du sanctuaire par son vide immense, aurait rappelé, sous la

. * Usus et consuet. Sancti Germani a Pralis. Dom BouiHart.

forme d'un clocher carré, ce qu'avaient fait les Byzantins sous celle d'un dôme élevé sur des pendentifs portant un tambour cylindrique.

Autour du clocher de Germigny, dans sa partie basse enveloppée par l'édifice, les galeries de circulation sont surmontées de voûtes, comme dans les églises byzantines et dans celle de Charlemagne à Aix-la-Chapelle; elles sont sans arcs-doubleaux et imitées de celles que construisaient les Romains : Létalde, en les citant d'une manière particulière, indique suffisamment que c'était une nouveauté. Les diverses relations indiquées déjà entre l'église de Germigny et les églises byzantines, particulièrement celle de Charlemagne, qui était dans le Nord l'exemple le plus important qu'on y eût vu, et le plus fait pour impressionner les constructeurs, se complètent encore par la disposition architecturale des arcs ouverts au premier étage sur chacune des faces du clocher; ils contiennent chacun, dans le vide qu'ils enveloppent, deux colonnettes surmontées de cintres, combinaison inconnue précédemment dans le Nord, et parfaitement analogue à celle des tribunes des églises de Saint-Vital de Ravenne et d'Aix-la-Chapelle. Cette disposition de grands arcs qui en renferment de plus petits, et sont si communs dans notre architecture romane des xie et xne siècles, serait donc d'origine néo-grecque. La page suivante contient la coupe transversale de l'église de Gcrmigny-des-Prés, montrant i° les piliers isolés qui portent la tour; 2° les galeries voûtées qui établissaient une circulation facile autour de ces piliers; 3° dans le clocher, les grands arcs qui en contiennent trois petits, à l'imitation de ceux qu'on voit à Saint-Vital de Ravenne et à l'église d'Aix-la-Chapelle, et qui avaient pour but ici de ventiler les hautes voûtes établies autour du chœur.

iG.

N° 377. Coupe de l'église de Germigny.

2e disposition. — Théodulphe, en faisant construire par ses religieux de Saint-Benoît-sur-Loire le chœur de l'église de Germigny, avait naïvement exprimé l'idée nouvelle dans le Nord, celle de le surmonter d'un clocher, en élevant quatre piliers isolés pour le soutenir; on sentit bientôt qu'on pouvait améliorer cette disposition, qui embarrassait le centre de la croix et les transepts; on grossit donc les piliers destinés à soutenir l'arc triomphal; la même force fut donnée à ceux qui, sur le mur oriental du temple, soutenaient les angles de l'abside, et sur ces quatre points d'appui on fit porter le clocher, évidé à sa base, i° à l'orient par le cintre de la voûte absidale; i° à l'occident par l'arc triomphal; 3° au nord et au midi par deux cintres égaux aux premiers et traversant les transepts. C'est cette disposition qu'on remarque à l'église carlovingienne de

Saint-Martin d'Angers, bien que l'addition du clocher y soit postérieure en date à l'érection primitive de l'édifice; on y voit cependant, par l'addition des colonnes engagées qui figurent aux quatre piliers, que ce fut la marche suivie dans ce progrès. Lorsqu'au xie siècle on adopta en général cette disposition, l'inexpérience fit donner une trop grande force aux piliers porteurs de la tour, ce qui embarrassa le voisinage du chœur : nous avons cité l'exemple de l'abbatiale de Saint- Savin. Toutefois cette modification apportée au plan de Théodulphe ne fit pas renoncer à ce qu'il avait présenté d'utile, c'est à savoir la circulation autour du chœur; alors, comme l'avaient fait les Byzantins, et ainsi qu'on en voit en France la première pensée à l'église carlovingienne de Saint-Généroux, on éloigna le sanctuaire pour pratiquer des ouvertures dans ses faces latérales, afin d'établir au delà du chœur des communications avec les petites nefs prolongées, jusque-là, plus loin que les transepts.

Cette dernière église présente le plus ancien exemple d'une galerie à jour pratiquée au-dessus de l'arc triomphal, clairevoie nommée écran (screen) : disposition qui est née des ouvertures établies, comme à Germigny, entre la base du clocher central et les hautes voûtes du chœur, et dans le but de ventiler ces dernières. Lorsque le clocher prit toute la largeur de la croisée, en s'appuyant sur le mur transversal qui contient l'arc de triomphe, on aura senti le besoin de multiplier des ouvertures au-dessus de cet arc, afin d'établir la circulation de l'air à la hauteur des voûtes. On peut voir aussi une autre intention dans ces arcades réelles ou figurées seulement, celle de reproduire au-dessus de la clôture du chœur la galerie des musiciens qui surmontait la porte de l'église, pour la fête des Rameaux; elle devait être rappelée ici, puisque les céré-

moniaux prescrivaient de pratiquer, en temps de pluie, à la porte du chœur, ce qui se faisait ordinairement devant celle du temple.

La nouvelle étendue donnée au clocher central, son appui direct sur le grand mur de séparation élevé entre le chœur et la nef, ainsi que sur les arcs qui le séparaient des transepts, obligea, comme l'avaient fait les Byzantins au sujet du dôme, à renoncer aux couvertures en charpente apparente. Ce fut donc par une conséquence de cette haute construction qu'on dut voûter l'ensemble des édifices dans toutes les directions, afin d'établir une résistance uniforme à la poussée que produisait, au centre, le poids considérable de la tour : toutes ces innovations s'enchaînaient l'une l'autre, et l'esprit positif des Septentrionaux fit que, dans le Nord plus qu'ailleurs , on chercha par la statique, le moyen de donner à ces voûtes des dispositions plus solides et moins dispendieuses que par le passé, d'opposer aux eaux des combinaisons mieux calculées, d'en diriger le cours avec plus de recherche et de succès que dans le Midi.

Bientôt à l'intérieur, le clocher central, qui, ainsi qu'on le voit à Germigny-des-Prés, portait simplement dans l'origine, à son sommet, une charpente de couverture peu en harmonie avec les voûtes des nefs et des transepts, reçut luimême une construction solide masquant les bois de la flèche.

Les pendentifs en trompe, dessinés au n° 1 29 de la première partie, furent ceux qui vinrent les premiers à l'esprit, comme les plus faciles à exécuter; on les modifia sous toutes les formes qu'admet cette combinaison, et on leur fit porter des voûtes octogones ou hémisphériques; puis vint le pendentif byzantin, rarement employé, et remplacé fréquemment par le prolongement de la coupole elle-même. Dans le Nord, où s'est le

plus développé le système des voûtes à nervures diagonales, on voit paraître au-dessus du sanctuaire des combinaisons variées; ainsi à l'Abbaye-aux-Hommes, à Caen, aux nervures partant des angles de la tour carrée, s'en joignent d'autres dont le départ se fait au milieu de ses faces. Ces voûtes, quelle que fût leur forme, reçurent généralement à leur sommet une large ouverture pour le passage des cloches, et, dans de très-nombreuses églises, l'emploi des pendentifs pour soutenir les coupoles permit un nouveau progrès dans les dispositions supérieures des tours: on les termina sur des plans en polygone , des aiguilles en pierre vinrent remplacer les combles en charpente, et, comme on le voit sur plus d'une peinture ancienne, sur le dessin du prieuré de Cantorbéry publié dans la première partie, et même sur quelques édifices existants, tels que l'abbatiale de Saint-Sernin à Toulouse, la haute construction centrale prit un développement considérable et offrit les combinaisons les plus variées.

Le chœur des grandes abbatiales romanes, couronné ainsi qu'on vient de le voir, ne se limita plus au centre de la croix , comme l'indique dom Martene; il s'était d'abord étendu à l'orient, bientôt il envahit le sol de la grande nef, au moins en partie; les stalles des religieux vinrent s'appuyer contre les colonnes, un riche septum y limita l'enceinte; un jubé, non encore développé comme il le fut plus tard, le termina vers sa partie occidentale. Ces clôtures, devenues fort rares, étaient construites en pierre, ornées d'arcades et de statuettes: on en voit une à Trêves. Dans les contrées méridionales de l'Europe, le septum latin servit encore de modèle : des tables de marbre couvertes d'ornements sculptés furent maintenues dans leur position verticale au moyen de pilastres saillants; l'église de Saint-Pierre, à Toscanella, en montre un exemple. (N° 378.)

N° 378. Chancel à l'église de Saint-Pierre de Toscanella.

Ce système de clôture du chœur, vers sa partie occidentale, à l'extrémité de la grande nef, ne fut pas seulement ad mis dans le nord de l'Italie et dans ses contrées moyennes; en effet le pavé de la basilique de Sainte-Marie du Transtevère, reconstruite en 1139 par le pape Innocent II, à Rome, montre les restes d'un beau septum roman, détruit aujourd'hui. La page suivante en reproduit quatre panneaux. (N° 379.)

N° 379. Clôture de chœur à l'église de Sainte-Marie de Transtevère,

Durant cette période de l'architecture que bous examinons, le chœur renfermait quelquefois le maître-autel dans son enceinte, et n'était plus séparé du sanctuaire, comme il l'était aux basiliques latines.

DÉCORATION

ire disposition. — L'église de Germigny-des-Prés, dans laquelle on trouve les rudiments des principales innovations qui s'opérèrent dans le chœur des temples romans, offre, par sa décoration, des relations aussi importantes que par son ar^ chitecture, avec le dôme que Charlemagne fit élever à Aixla-Chapelle. Nous rappellerons ici en peu de mots ce que disent les auteurs qui décrivent cet édifice, dans lequel l'empereur eut l'intention de reproduire, autant que possible, le

temple d'or consacré à la mère de Dieu, dans la ville d'Àntioche , par Constantin le Grand.

Les historiens disent d'abord que la frise située entre les deux étages des arcades intérieures, par conséquent au-dessus de celles du rez-de-chaussée, contenait une inscription en mosaïque rouge (epigramma sinopide scriptum), rappelant le nom et les titres du fondateur; elle était en vers et se terminait par ces mots : karolvs princeps.

La voûte centrale ou coupole qui couvrait la plus haute construction du temple était en mosaïque et représentait, dans la zone principale, un ciel d'or parsemé d'étoiles rouges; au milieu, et vis-à-vis l'entrée de l'édifice, était figuré le Christ assis; un nimbe crucifère ornait sa tête; de la main gauche il tenait un livre, de la droite levée il donnait la bénédiction. Une longue tunique ( talaris) couvrait la totalité du corps; un paludamenium rouge fixé par une fibule en pierreries était placé par-dessus. Sur une zone lumineuse partant du sommet de la voûte et répandant des rayons autour de la tête du Christ, étaient figurés deux anges tenant des livres ouverts et se groupant auprès des épaules de leur roi. Une sphère était tracée autour du trône; elle contenait plusieurs cercles colorés : le plus près du Christ était blanc, le second bleu turquin, le troisième vert de mer, le quatrième violet , etc.

Dans la région située au-dessous du Christ étaient figurés douze vieillards vêtus de blanc, portant à la main des couronnes d'orj qu'ils lui présentaient , après s'être levés de leurs sièges. Charîemagne avait sans doute voulu représenter ici les douze apôtres, bien que, pour composer cette décoration de la voûte de son église, il se fût inspiré du quatrième chapitre de l'Apocalypse, qui est ainsi conçu: « Sedes posita erat in cœlo, et supra sedem sedens, et qui sedebat similis erat

aspectu lapidis jaspidisetsardinis, et iris eratin circuitu sedis, similis visioni smaragdinae, et in circuitu sedis sedilia viginti quatuor, et super thronos viginti quatuor seniores sedentes circumamicti vestimentis albis , et in capitibus eorum coronœ aureae . . . qui /procedebant ante thronum , et adorabant viventem in sœcula saeculorum, et mittebant coronas suas ante thronum, dicentes : Dignus es, Domine Deus noster, accipere gloriam. . . » Au-dessous des vieillards, dans la frise inférieure, était tracé le monogramme du Christ. Cette voûte, curieuse et unique dans le Nord, existait encore au xvne siècle; Ciampini la fait graver dans son ouvrage, à la planche 4i.

Du sommet de la voûte pendait une vaste couronne d'or, qui fut remplacée par celle qui s'y voit aujourd'hui, ouvrage remarquable d'orfèvrerie en cuivre doré orné d'émail. Au-dessous de cette couronne, au centre de l'octogone, un caveau particulier avait été construit pour servir de sépulture à Charlemagne, qui y fut enseveli le jour même de sa mort; on éleva au-dessus de ce caveau un arc doré [arcus deauratus), qui ne pouvait être qu'une espèce de ciborium. Anastase se sert souvent du mot arcus pour exprimer la décoration qui surmontait les autels et qu'ailleurs il nomme ciborium : sous cet arc, porté sans doute par des colonnes, fut placée une figure de l'empereur [cum imagine) accompagnée d'une inscription ainsi conçue :

Sub hoc conditorio situm est corpus Caroli magni atque orlodoxi imperatoris, qui regnum Francorum nobilitcr et per annos XLVII féliciter tenuit. Decessit septuagenarius anno Dni DCCC XIV. indict. VII calend. februarii.

Ce temple fut considéré comme le plus beau qu'il y eût alors dans toutes les Gaules, et il était tout naturel qu'on s'en inspirât, comme on le verra bientôt; en effet l'auteur anonyme

du Catalogue des abbés de Fleury, qui décrit l'église de Germigny-des-Prés, s'exprime ainsi : « yEmulatus in boc facto magnum Karolum, qui ea tempestate Aquisgrani palatio tanti decoris aedificaverat ecclesiam , ut in omni Gallia nullam habebat similem. Verum memoratus princeps, illud quod fecerat templum , Scae Dei genitricis Mariœ sub honore praecepit. Àt

vero Theodulplius »

La décoration du chœur de l'église de Germigny était due en partie à l'application de mosaïques en émail. Le texte déjà cité dit positivement qu'on en voyait dans la partie basse du clocher qui surmonte le chœur : on y lit : « Porro in matherio turris, de qua signa pendebant, hujuscemodi inseruit versus argenteo colore expressos :

Hsec in honore Dei Theodulphus templa sacravi

Quae duni quisquis ades, oro, mémento mei. »

Cette inscription , exécutée en argent , ne pouvait l'être qu'avec des cubes argentés, à la manière byzantine, comme une partie de celle qui se voit encore dans l'abside orientale; de plus il fallut lui faire un fond d'émail, et l'on ne peut admettre que cette frise portant la dédicace fût sans quelque accompagnement de décor. Pour que ces vers, qui rappelaient la consécration par Théodulphe, pussent se lire facilement, ils avaient dû être placés au-dessus des arcs inférieurs, entre les deux étages de cintres; c'était précisément à cette place qu'était tracée, aussi en vers, l'inscription qui rappelait la fondation de l'église d'Aix-la-Chapelle par Charlemagne, et qui se terminait par ces mots : Karolus princeps. La place donnée à la dédicace du temple de Germigny par Théodulphe était donc aussi un point de ressemblance avec l'autre édifice.

Les parties hautes de la tour centrale de l'église de Ger-

migny, qui complètent l'ensemble du chœur, comme la haute nef d'Aix-la-Chapelle constitue le complément du centre de l'édifice, sont éclairées, sur chacune des quatre faces, par une fenêtre; c'est là que se voient les jlores gypsei ou stucs ornés que mentionne le texte déjà cité; ils contribuaient à la décoration de la tour et purent s'étendre au delà des encadrements de ces baies; nous les comparerons plus loin à ceux de Cividale del Frioul, dans lesquels des perles en verre de couleur et des fonds en même matière, donnés à la sculpture d'ornement, indiquent assez l'harmonie qu'on savait établir alors entre les stucs ornés et les mosaïques dont on faisait encore usage dans la décoration des temples.

2e disposition. — Lorsqu'au xie siècle le nouvel arrangement du chœur, ébauché par Théodulphe à Germigny, et modifié, ainsi que nous l'avons indiqué précédemment, eut prévalu sur les disj)ositions anciennes, l'emploi des mosaïques n'était plus en usage, au moins dans les régions moyennes de l'Europe; la peinture murale, moins dispendieuse et plus à la portée des religieux, après les désastres des ixc et xe siècles, fut généralement appliquée à la décoration du chœur des églises ; la sculpture vint s'y joindre, plus brillante ordinairement dans cette région de l'édifice que dans les nefs; elle y fut motivée par la multiplicité des colonnes engagées, des colonnettes placées dans les pendentifs et sur les régions internes des tours centrales, dont elles ornaient les fenêtres. Le chœur commençait alors à se relier au sanctuaire, on les enveloppait l'un et l'autre de colonnes qui les isolaient de la circulation nouvellement pratiquée dans le pourtour; elles amenaient, sur ce point, tout le luxe de la décoration. Le septum ou clôture, devenu plus que jamais indispensable pour protéger cette partie réservée du temple, contribuait aussi, par ses ornements, à l'en-

semble décoratif. Au xnc siècle cette propension à enrichir le cnœur par tous les moyens que fournissaient les arts prit plus de développement encore que par le passé; des statues appuyées contre les colonnes du pourtour ajoutaient à la magnificence de la décoration murale; on en voyait à l'abbaye de Cluny : elles étaient accompagnées d'attributs, d'armoiries et de tout ce que le luxe pouvait y joindre.

meubi.es du choeur.

Autels. — Des autels étaient placés dans le chœur; on les nommait conventuels, altaria conventualia. (Du Gange, Altare conventuale quod est intra clwri septa.)

Stalles. — L'abbatiale de Saint-Gall, que plus d'un détail peut faire considérer comme placée dans la voie de transition qui s'opérait entre le style latin et le roman, fait voir des stalles,ybrmu/ée, placées en travers de Taxe du chœur. Cette disposition, contraire aux premiers usages (voir à la page 188, Ire partie), ne paraît pas avoir été conservée. On les appliqua généralement, au moyen âge, contre les parois latérales du chancel qui entourait le chœur, fréquemment même le dossier de ces stalles forma la seule clôture qu'il y eût entre les colonnes. Aux églises romanes de Toscanella les bancs du chœur sont en pierre , et des fragments antiques se mêlent à leur construction. Le bois devint dans la suite la seule matière qu'on employa dans la construction de ces sièges, et, pour cette raison, ils ont généralement disparu de nos églises romanes. L'église de Ratzburg, en Allemagne, conserve encore des fragments, hors de service, d'une suite de stalles romanes, remarquables par leur style et la sculpture qui les décore; c'est le seul exemple qui soit connu aujourd'hui. (Voir le n° 38o.)

Lectrùm, Aquila, Lutrin. — On lit dans Grégoire de Tours, l'article de saint Cyprien de Carthage, ces mots : « Cy- •ianus beatissimus Carthaginensis et antistes et martyr

in cujus basilica analogius in quo libro supra pôsito cantatur et legitur. . . 1 » Ce meuble cité par Grégoire servait simultanément à la lecture et au chant; c'était donc le lutrin de la primitive église, ce qui est confirmé par l'inscription gravée sur le lectorium de l'ancienne basilique de Saint-Pierre de Rome et citée par Mabillon :

Scandite cantantes Domino Dominumque legentes, Ex alto populis verba superna sonent2.

(Voir la Ire partie, pages 189 et 190.) Lorsqu'on renonça, vers l'époque carlovingienne, à placer ce meuble de grande dimension dans le chœur et qu'il fut remplacé, pour les lectures, par de simples pupitres placés au chancel, comme on le voit au plan de l'abbaye de Saint-Gall, on dut songer aussi à établir un pupitre isolé pour les chants religieux; le chœur de l'oratoire de Cividale del Frioul en possède un en marbre placé sur une colonne de granit. C'est bien la transition de l'analogius monumental au lutrin mobile qui fut exécuté en métal ou en bois durant le moyen âge. (Voir ce lutrin à la pl. 3 1 4 .)

On a vu dans la première partie, page 34 1, que l'aigle de saint Jean sert fréquemment de support au pupitre des anciennes chaires; cet emblème remonte aux premiers temps du christianisme : il est déjà dans les peintures des catacombes. (Voy. Roma sublerranea, t. II, page 45i.) Cet aigle fut reproduit au sommet de la colonne qui portait le lutrin ; on l'exécuta généralement en cuivre, et sur ses ailes ouvertes un léger pupitre en fer servit à maintenir le livre. L'aigle devint si ordinaire dans la composition de ce meuble qu'on lui donna le nom d'aquila, «aquila, lectrum seu analogium in modum aquilae

' Grégoire de Tours, Gloria marlyrum, lib. I, p. 826. 2 Vêlera analecta, J. Mabillon, p. 35g, Paris, 1723.

alas expansas liabentis 1 ; » aussi, dans les Us et coutumes de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, l'abbé Guillaume ne se sert-il pas d'autre expression pour désigner le lutrin du chœur. On le dora, on le décora d'émaux, de peintures, ainsi que son pied2. Villars de Honnecourt, architecte du xme siècle, qui nous a laissé un album de dessins, aujourd'hui à la Bibliothèque impériale (S. G., latin, îio/j), fait voir au folio 7 recto, et au folio 22 verso, des dessins d'aigles et de lutrins. L'un d'eux fait connaître un mécanisme au moyen duquel on faisait tourner la tête de l'oiseau vers le diacre, lorsqu'il lisait l'évangile; il suffisait de tirer une ficelle pour faire jouer la machine.

Lampes, phares, couronnes, roues. — Depuis l'origine de l'Eglise, des lampes étaient suspendues dans le chœur et dans le sanctuaire. Grégoire de Tours en parle quand, à propos d'une église de l'Auvergne, il dit qu'une alouette passant dans le sanctuaire, par-dessous le voile, faillit éteindre la lampe. Déjà, avant cet auteur, on avait donné un grand développement au luminaire^ des temples, en réunissant sur des couronnes de métal, comme en avaient les anciens, un grand nombre de lampes ou de cierges. L'ensemble prit les noms de phare, de roue ; on lit dans Anastase que le pape Sylvestre fit faire un phare d'or pur; que sous le pape Adrien Ier on en exécuta un qui avait la forme d'une croix: on y plaçait 1370 cierges. Le même auteur dit que Grégoire IV dqnna une couronne en argent, ornée de douze dauphins, à l'église de Saint-George au Vélabre. Nous avons cité précédemment le phare d'or qui était suspendu à la voûte du dôme d'Aix-la-

1 Du Cange, au mot Aqu.Ua.

- Aquilam vero in medio chori amniirantium taclu frequenli deaura'um, reawari fecim is. (Du Cange, au mol. Aquila. )

INSTRUCTIONS. — III. l8

Chapelle, et celui qui le remplace aujourd'hui est le plus bel exemple de ce genre de couronne qui ait survécu depuis la fin du xne siècle, époque à laquelle on l'a exécutée; il se compose d'un grand cercle doré et émaillé, portant une inscription et seize tours rondes ou carrées, entre chacune desquelles il y a place pour trois cierges. Léon d'Ostie, dans sa Chronique du mont Cassin, dit de l'abbé Didier : « Il fit faire un phare ou une grande couronne d'argent du poids de cent livres, d'où s'élevaient douze petites tourelles; trente-six lampes y étaient suspendues. » On voit dans une peinture du xc siècle, qui représente Augustin, évêque de Cantorbéry, figuré dans son église, et que R. de Spallart a publiée \ deux roues avec tourelles. Un dessin du xvie siècle, exécuté par Sellier, graveur, et déposé aux manuscrits de la Bibliothèque impériale , représente le phare de l'abbaye de Saint-Remy, à Reims; il porte aussi douze tourelles et indique la généralité de cette décoration : quatre-vingt-seize chandeliers y étaient joints. Une immense couronne en bronze, en or et en argent, d'un travail plus précieux que la matière, se voyait au milieu du chœur de l'abbatiale de Cluny2. La cathédrale de Paris avait deux roues qui portaient chacune cent ci'erges; il y en avait une très-belle à la cathédrale de Bayeux; elle avait seize pieds de haut sur dix- huit de diamètre. Saint Bernard reproche en ces termes le luxe de ces ornements aux religieux de Cluny : « Puis on expose dans les églises, non plus seulement des couronnes précieuses, mais des roues entourées de lampes ardentes, plus éclatantes encore par l'éclat des pierreries. »

1 Tableau historique des coutumes, des mœurs, etc. pl. xx du 4° cahier (Robert de Spallart, Vienne).

2 Bibl. Clun. col. 1 368. Slalutnm, LU.

N" 38i. Phares du prieuré de Canlorbéry, dessin du \' siècle.

N° 382. Phare de l'abbatiale de Sainl-Hemy .

Candélabre. — Moïse, par l'ordre du Seigneur, fit pour le tabernacle un chandelier de l'or le plus pur : six branches sortaient des côtés de sa tige principale, sept lampes se plaçaient au sommet de ce candélabre. Le prophète Zacharie dit que les sept lampes sont les sept yeux du Seigneur. Les chrétiens reproduisirent le chandelier à sept branches et le placèrent dans le chœur, devant le sanctuaire; ce meuble, généralement exécuté en bronze ou en fer, reçut de riches ornements ciselés, des figurines, des animaux. La dorure et les pierreries vinrent encore enrichir ces candélabres; on en voit un très-remarquable par ses belles ciselures dans la cathédrale de Milan ; l'abbaye de Saint-Remy, k Reims, en offrait un dont on connaît la riche décoration dorée par des fragments. L'abbatiale de Cluny possédait un admirable candélabre doré , enrichi de cristaux et de pierres précieuses; il avait dix-huit pieds de hauteur; c'était un don de la reine Mathilde de Normandie. On y lisait ces vers :

Ad fidei normam, voluit Deus hanc dare formam, Quae quasi prœscriptum doceat cognoscere Christum : De quo septena? saero spiramine plenœ Virtutes manant, et in omnibus omnia sanant1.

Saint Bernard complète les notions que nous avons sur ces candélabres quand il dit : « Nous voyons s'élever des candélabres comme des arbres de pesant airain, d'un admirable travail, bien moins étincelants par les flambeaux qui les surmontent que par les diamants qui les décorent. »

On allumait le candélabre aux fêtes solennelles : l'abbé Guillaume III, dans les Us et coutumes de Saint-Germain-des- Prés (page 1^2 ), s'exprime ainsi : « Dum incipietur Placebo, sacrista débet accendere cereos candelabri. »

1 Bibl. Clun. col. i64o. C. D.

N° 383. Candélabre de l'abbatiale de Saint-Remy.

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