SANCTUAIRE
Les plans byzantins des églises de Sergius et de Sainte- Sophie, à Constantinople, celui de Saint-Vital, à Ravenne, publiés dans la première partie, aux planches, 167, 168, 283, démontrent que, sous Justinien, le sanctuaire des Grecs avait pris plus de développement que celui des Latins, et offrait sur ses faces latérales des portes conduisant aux sacristies; les églises
du monastère de Daphni et de celui de la Vierge, à Mistra, gravées aux planches 171 et 172 de la première partie, font voir chez les Grecs la persistance de cette disposition, plus commode que celle des basiliques de l'Occident. Le plan de l'abbaye de Saint-Gall montre déjà dans le Nord la tendance à se conformer aux mêmes distributions , soit que l'influence byzantine y eût pris part, soit que cette idée fût née d'ellemême dans nos contrées; sur ce plan, toutefois, le sanctuaire en se développant n'a pas reçu de communication directe avec la sacristie, dont la seule entrée est dans le transept méridional de l'église. Ce sanctuaire est clos latéralement par les murs qui forment les parois de cette sacristie, d'une part, et du scriptorium, de l'autre.
L'abbatiale de Saint-Généroux , à peu près contemporaine du plan de Saint-Gall, fait voir déjà un progrès dans le sens que nous indiquons ici. L'abside, reculée loin delà croisée du chœur, laisse devant elle un vaste espace pour le sanctuaire, puis de petites arcades sont pratiquées dans les parois latérales. On doit remarquer ici, dès la période carlovingienne, le rudiment de la disposition qui fut complétée au xie siècle, lorsqu'on multiplia les arcades latérales du sanctuaire, au point de l'ouvrir dans tout son pourtour, de faire porter les arcs par des colonnes, l'isolant complètement d'une galerie de circuiation, qui n'était que la suite des nefs latérales de l'église,, prolongées au delà des transepts. Les grandes abbatiales de Cluny, de Saint-Savin, de Saint-Germain-des-Prés , de Saint- Hi3aire-le-Grand „ presque toutes celles enfin qui s'élevèrent à cette époque de renouvellement général, furent disposées de la sorte; des colonnes en marbre ou en pierre soutinrent les arcs nombreux qui s'ouvrirent simultanément sur le sanctuaire et la galerie; des fenêtres, égalant en nombre les arcades du
rez-de-chaussée, les surmontèrent et répandirent un jour direct et abondant sur le sanctuaire, qui, ainsi arrondi, faisait suite à la grande nef et à ses colonnades; une voûte en demicoupole s'élevait sur la partie orientale du nouveau plan , s'il se terminait par un demi-cercle; quelquefois, l'allongeant en forme de cirque, on reliait la voûte en abside à un berceau simple ou orné d'arcs-doubleaux. On a vu ces dispositions diverses des voûtes, sur les sanctuaires des églises byzantines, dont les coupes sont gravées aux planches 226, 228, 2 32 de la première partie.
Le sanctuaire roman, dont on vient de suivre la transformation, se trouva relié ainsi avec le chœur et ne forma plus, comme dans les précédents styles, une partie séparée. Un sol plus élevé, précédé de quelques marches, établit généralement la distinction; souvent même les stalles du chœur, franchissant les degrés du sanctuaire, s'étendirent autour du rondpoint.
Décoration. — On a vu précédemment que Théodulphe orna l'église de Germigny d'un pavé en mosaïque qu'il dut étendre jusqu'au sanctuaire. Au XIe siècle plus d une abbatiale romane offrait, sur le sol de cette partie, une riche décoration de pavé mosaïque, exécuté à peu près comme ceux que fabriquaient les Romains; les pâtes de verre, la terre cuite, s'y mêlaient au porphyre et au marbre, qui étaient employés sans la régularité précise qu'on remarque dans les pavés antiques; quant à la liaison des cubes, elle était faite de. même par un dur ciment. Ces mosaïques représentaient fréquemment des zodiaques (on en voit à l'abbatiale d'Ainay, de Lyon), quelquefois aussi des personnages de l'Ancien ou du Nouveau Testament, les saisons, les arts libéraux, etc. Le pavé du sanctuaire se composa plus tard, comme celui des nefs, de dalles
gravées et colorées par des mastics; enfin la terre cuite vernissée y forma de riches enlacements de feuillages, d'attributs et de figurines.
Le sanctuaire de l'église de Germigny, que sa disposition particulière place sous la ligne de transition de l'architecture latine à celle de la période romane, ofirait encore, dans sa décoration, un souvenir du mode employé précédemment; en effet son abside orientale conserve une mosaïque, le seul exemple que possèdent les régions moyennes de l'Europe : elle représente l'arche mystique, auprès de laquelle veillent deux anges debout; deux autres, plus petits, volent au-dessus de l'arche; la main de Dieu, placée dans l'axe de la composition, sort d'un nuage dont le sommet est occupé par l'arcen-ciel.
Toute cette mosaïque est exécutée sur un fond d'or ; l'arche se décore de caissons carrés dans lesquels sont des rosaces peintes. Les deux grandes figurés portent des robes d'argent bordées de rouge, les petits anges se dessinent sur le ton gris du nuage par des vêtements d'or; leurs nimbes sont d'argent, les ailes noires et bleues. L'arc-doubleau de l'abside est couvert de caissons octogones, à facettes courbes, dont l'intérieur présente des cercles d'or d'où rayonnent, vers les angles, des pointes d'or et d'argent; cet arc, de trente-trois centimètres de largeur, est accompagné d'une bande décorée de pierreries et portant huit centimètres; une frise bleue, placée à la base de la composition générale, contient en grands caractères d'argent l'inscription suivante, sur une hauteur de dix-sept centimètres :
Oraculum sanctum et cherubim liic aspice spectans
Et testamenti en micat ara Dei :
Haec cernens precibusque studens pulsare tonantem
Theodulphum votis jungito, quseso, tuis.
Le développement de l'arc -doubleau est de trois mètres deux centimètres; la base de la mosaïque est de six mètres trente-sept centimètres.
Cette peinture précieuse, qui remonte évidemment à l'époque carlovingienne, est d'un style grandiose et religieux, bien que sans correction; elle est exécutée avec soin, les cubes ayant été placés presque généralement d'une manière symétrique, dans les parties qui se répètent, comme les figures des anges, les caissons de l'arc-doubleau , les lettres de l'inscription.
Tous les traits du dessin, qui manque de pureté, sont tracés par des cubes noirs; les chairs sont faites avec de la pierre blanche pour les clairs, un marbre rosé pour la teinte générale, et de la brique ou fragments de poteries pour les ombres; l'effet de ces chairs est terne et mat à côté du brillant des métaux et des émaux qui les environnent. Les cubes d'argent el d'or sont exécutés avec des feuilles très-minces de ces métaux, placées sur des morceaux d'émail recouverts d'un fondant vitreux et transparent. Les premiers ont généralement noirci et ne présentent qu'un ton gris sale et métallique ; ceux d'or ont conservé tout leur éclat, mais beaucoup ont perdu leur couverte et l'or a disparu. L'église de la Daurade, à Toulouse, qui appartenait aux Bénédictins de la congrégation de Saint- Maur, quand dom Martene la visita à la fin du xvnc siècle, offrait sur toutes les parois du sanctuaire des mosaïques à lond d'or1.
Ce système de décoration étant abandonné, le xie siècle employa la peinture murale, à la fresque ou simplement à la colle. Nous avons déjà renvoyé à la belle publication des fresques de l'abbaye de Saint-Savin pour qu'on puisse avoir
1 Dom Marlene , Voy. litt. Il" partie, p. à"-
une idée précise de la manière dont les murailles, les voûtes, les colonnes et les moulures étaient décorées.
N° 384. Peintures qui décorent l'abbatiale de Saint-Savin.
Quelques autres édifices , moins importants que cette abbatiale, en conservent aussi des restes : les absides des deux églises romanes de Toscanella sont du nombre, et présentent de vastes compositions peintes, analogues à celles des absides latines. (Voir la planche n° 378.) Celle de l'église de Sainte- Marie est surmontée d'un jugement dernier figuré sur le mur de fond du sanctuaire. (Voir la planche 388.)
Dans la nouvelle disposition qui fut admise au xie siècle, et qu'on n'abandonna plus durant tout le moyen âge, nous voulons parler de l'isolement produit par la galerie de circulation , les colonnes, si elles n'étaient de marbres précieux comme celles du sanctuaire de la grande abbatiale de Cluny, se décoraient aussi par la peinture; tout ce que le ciseau pouvait produire de plus varié, de plus brillant, était réservé aux chapiteaux des grandes colonnes et à ceux qui formaient la décoration des fenêtres supérieures; la voûte absidale recevait une grande peinture religieuse, complétant l'ensemble, et se reliant aux nombreuses figures et aux reliefs coloriés ou dorés qui les encadraient.
MEUBLES DU SANCTUAIRE
Autel. — Les autels de l'époque primitive de l'art roman ont été généralement détruits; on ne pourrait dire d une manière précise comment ils étaient fabriqués. On en voit un à la bibliothèque de Valogne qui fut dédié en 693; il peut donner une idée de ce qui se fit un siècle plus tard : il est composé d'une table carrée en pierre et ornée de croix gravées ; quatre pilastres la portaient. Le plan de l'abbaye de Saint-Gall offre, dans l'église principale et dans les chapelles de l'infirmerie et du noviciat, des représentations d'autels : tous sont carrés; il est probable qu'ils étaient massifs; les autels du xie siècle l'étaient de même et ceux qui nous restent du xne, à Saint-Germer, à Ségovie dans l'église des Templiers, à Avenas et ailleurs sont des massifs de pierre, ornés, soit de colonnettes engagées portant des arcs sculptés, soit de bas-reliefs dans le style de l'époque. Ils étaient décorés, dans les fêtes solennelles, comme ceux des Latins, de devants d'autels dits Tables de dessous, en métaux précieux; des lames d'or furent placées sur celui de
l'abbaye de Saint-Denis, après la mort de Charles le Chauve. On voit aujourd'hui an musée de Cluny le magnifique devant d'autel en or que l'empereur Saint- Henri donna à l'église de Bâle, au xie siècle.
N° 385. Autel à Avenas.
N° 386. Aulel à l'abbaye de Saint-Germer.
Le plan de Saint-Gall démontre qu'au commencement du ix° siècle on plaçait des croix sur les autels; on y mit les flambeaux, qui étaient posés, comme chez les Grecs, directement sur la sainte table. Déjà vers la fin de la période romane on voit paraître les retables, dits Tables de dessus, qu'on dressait sur l'autel pour en décorer le fond. Nous en publions ici un qui se voit à l'abbaye de-Saint-Denis. Les flambeaux furent placés au-dessus.
N" 387. Table de dessus ou retable, à Saint-Denis
Ciborium. — L'usage du ciborium qui, dans la primitive Eglise, surmontait l'autel, se retrouve au commencement de l'art roman. On lit dans l'Histoire de l'abbaye de Saint-Denis par Félibien, à l'année 802 : « L'abbé Fardulfe orna son église d'un ciboire, c'est-à-dire d'une espèce de petit dôme en forme de baldaquin soutenu de colonnes, qu'on avait accoutumé d'élever au-dessus des autels ou des tombeaux des martyrs. » Alcuin l'en loue dans ses poésies; dans le nord de l'Italie, chez les Lombards, qui déjà subissaient l'influence de l'art septentrional, on voit le même usage du ciborium dans deux inscriptions publiées par S. MafFei dans son Muséum Vèronense (page 181); elles sont ainsi conçues:
| IN N DNI IHV XPI DE DONIS SCI IVHANNES BAPTESTE EDI FICATUS EST HANC CIVORIUS SUB TEMPORE DOMNO NOSTRO LIOPRANDO REGE ET VB PATERNO DOMNICO EPESCOPO ET COSTODES EJES VV VIDALIANO ET TANCOL PRBRIS ET REFOL GASTALDIO GONDELME INDIGNUS DIACONVS SCRIP SI
Ces deux inscriptions curieuses sont gravées en caractères informes sur un fût de colonne qui fit partie du ciborium de l'église lombarde.
On trouve le ciborium roman au-dessus de deux autels de l'église de Saint-Pierre, à Toscanella; il estormé de quatre arcs surmontés d'une pyramide, et portés par les chapiteaux des colonnes; sur celui qui accompagne le maître-autel gravé à la planche 077, on lit cette date :
MILLENO NONAGESIMO III -(- PETRVS PBR BLEDAN' | î RAINERIVS PBR VRBIVETAN'. -}-
Les documents sont plus nombreux pour les ciboires du xiie siècle : on en voit dans quelques manuscrits; la châsse de Saint-Calmine en montre un au-dessus de chacun des autels que le saint consacre; enfin la belle église romane de Sainte- Marie de Toscanella en possède un très-remarquable, qui ne fut terminé probablement qu'à la fin du xne siècle ou au commencement du xme, l'église n'ayant été consacrée qu'en 1 206, comme on l'apprend d'une inscription moderne qui s'y lit.
+ VRSVS MAGESTER CVM DISCEPOLIS SVIS DVVINTINO ET IVVIANO EDI FICAVET HANC
CIVORIVM VERGONDVS TEODOAL FOSCARI.
TEMPLVM HOC LICET PER DECEM SECVLA CIRCITER ANTE, IN HONOREM VERI DEI FVERIT JCDIFICATVM, CONSECRATVM TAMEN FVIT ANNO DOMINI MCCVI DIE VI OCTOBRIS, A RAYNERIO HVJVS CIVITATIS ^PISCOPO, VNA CVM ^IPISCOPIS, PETRO SVTRINO, ROMANO FESCENNIENSI , GIRARDO NEPESINO, MATTH/EO VRBEVETANO, JOANNE ORTANO, VIVIANO SVANENSI, BVRGUNDIO BALNEOREGIENSI , ET ROLANDO CASTRENSI.
Ce ciborium, comme celui de l'église de Saint-Pierre de la même ville, se compose de quatre arcs portant une pyramide, et reposant sur des chapiteaux dans le style roman; l'arc de face et ceux des côtés sont découpés en contre-lobes; des peintures représentant de saints évêques occupent tous les angles des faces, au-dessus des colonnes : ils se détachent sur un fond rouge orné. L'intérieur, qui est voûté , comporte aussi de nombreuses peintures, parmi lesquelles sont les attributs des évangélistes. Le ciborium de l'église de Saint-Ambroise de Milan est plus remarquable encore par sa riche décoration , et plus connu que celui de Toscanella , resté inédit , et que nous produisons à la page suivante sous le n° 388; on trouve des gravures de celui de l'église de Saint-Ambroise dans le grand ouvrage d'AUegranza intitulé Sacri monumenti di Milano, ainsi que dans les planches du Moyen âge pittoresque, publication française exécutée en lithographie.
Le ciborium roman portait, comme celui des Latins, des voiles suspendus dans les arcades; les rares peintures sur vélin ou en émail qui représentent ces décorations de l'autel , y montrent généralement de courts rideaux drapés dans l'intrados des cintres; une lampe ou le vase contenant les hosties étaient suspendus à la voûte.
Chasses. — Les églises romanes de première ou de seconde époque , offrant encore au fond de leur sanctuaire l'abside primitive des Latins, comme on en voit à l'abbatiale de Saint-Gall, aux églises de Germigny et de Toscanella, pouvaient présenter encore l'exèdre et la cathedra. On en voit à tous les monuments que nous citons ici, excepté à celui de Germigny-des-Prés. Mais lorsque le chœur, entouré de colonnes isolées , admit la circulation dans son pourtour, on renonça généralement à placer le clergé sur un exèdre et l'abbé dans une cathédra ; leur place fut marquée dans les stalles du chœur, et sur un trône établi en tête de ces stalles. Alors, derrière le maître-autel, au fond du rond-point, s'éleva l'autel matutinal; puis on l'accompagna d'une espèce de ciborium , plus élevé que le premier, pour qu'on pût le découvrir de loin. Il fut destiné à porteries corps saints renfermés dans des châsses ; on donna le nom de muche à ce meuble. Des grilles, ordinairement dorées, fermaient les quatre faces de la muche et ne s'ouvraient que pour descendre les châsses aux fêtes durant lesquelles on devait les porter en procession. On voyait d'anciennes muches romanes aux abbatiales de Saint-Germain-des-Prés et de Sainte-Geneviève, à Paris. Lorsque ce meuble manquait au fond du sanctuaire, les châsses étaient placées isolément de diverses manières, sur des consoles, sur des colonnes seules, etc. et en général à une hauteur suffisante pour qu'on les vît en entrant dans le temple, don-t elles contribuaient à orner le sanctuaire.
La page suivante contient le plan du sanctuaire de l'abbatiale de Saint-Germain-des-Prés, n° 389.
A. Maître-autel. B. Muche contenant lescorps saints.