‹ Architecture monastique (volume 2)Chapitre 88 sur 193 · DÉTAILS D'ARCHITECTURE ET D'ORNEMENT · texte numérisé non relu

DÉTAILS D'ARCHITECTURE ET D'ORNEMENT

Détails divers. — La transition qui s'établit durant le siècle de Charlemagne , entre le style latin et celui qu'on vient d'étudier dans son ensemble, peut se suivre de même sur les détails de l'architecture et de la sculpture. Le portique du monastère de Lorsch, construit en 776, la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, commencée en 798, font voir dans leurs moindres parties une imitation évidente de l'art romain, imitation subordonnée toutefois aux différences que devaient produire dans les formes, les siècles qui s'étaient écoulés depuis les beaux temps de l'architecture. Charlemagne avait contribué lui-môme à ramener le goût dans cette voie; il avait visité l'Italie lorsqu'elle était toute latine par instinct et par souvenir, comme nous l'avons démontré dans la Ire partie; voulant donc dans le Nord une renaissance, il ne crut mieux faire que d'appeler des Etats du pape les artistes qui contribuèrent à embellir Aix-la-Chapelle de l'église du Palais, qui existe encore aujourd'hui. Dans ce temple, dont le plan et la coupole sont seuls byzantins, tous les détails d'art, tels que profils de moulures, chapiteaux, grilles et portes de clôture, indiquent le style latin de l'Italie centrale dans toute son intégrité. Ils disent où en était l'art de cette contrée et complètent ce qu'on a déjà vu dans la Ire partie. Quant au Nord de l'Italie, il avait déjà subi alors, comme on le voit par l'oratoire et le baptistère de Cividale-dei- Frioul, par les édifices romans qui s'y élevèrent successivement dans la suite, il avait subi, par le mouvement des peuples septentrionaux qui y affluèrent, ces influences du Nord qui modifiaient les formes nationales. C'est contre ce courant d'idées nouvelles que lutta vainement et trop tard Charlemagne; tous les souvenirs de l'art païen devaient bientôt dis-

paraître devant un autre style plus en rapport avec la civilisation qui se développait en deçà des Alpes.

Ainsi qu'on le reconnaît dès l'année 806 à l'église de Germigny, une alliance s'établit entre les profils encore latins des couronnements de pilastres situés au centre du chœur, et les formes nouvelles des décorations de la tour : en effet, les chapiteaux des colonnettes situées au premier étage de cette tour, les stucs placés aux fenêtres du second étage, ne sont plus des imitations de l'art romain ; l'artiste s'y est livré à son caprice, il s'est placé dans la voie qui se développa bientôt dans l'Europe moyenne et dans le Nord, pour créer l'architecture romane. Ces chapiteaux n'offrent plus la distribution de feuilles du corinthien, les volutes manquent, les tailloirs sont formés de plusieurs rangs de biseaux, les bases des colonnettes offrent aussi des profils nouveaux, c'est une transformation complète.

N° àoi. Colonnettes du clocher de Germigny.

Aux gypsei ou stucs placés auprès des fenêtres de la même tour, les chapiteaux s'éloignent encore plus que les précédents des formes antiques, et l'archivolte qu'ils portent est d'un

aspect et d'un galbe entièrement nouveaux. (Voir les gypsei, n° 359.) Les peintures des manuscrits carlovingiens démontrent combien les artistes tendaient alors à modifier les formes architecturales; on les voit renoncer, pour les chapiteaux, à la distribution des feuilles établie par l'antiquité, les figures humaines, les têtes d'animaux, viennent s'y mêler à une flore qui n'est plus celle de la Grèce ou de l'Italie; la voie romane s'ouvrait donc et les chapiteaux de Germigny indiquent l'époque de cette transformation, malgré les efforts qu'avait faits Charlemagne pour ramener l'art dans la voie antique, et lutter contre l'invasion des idées nouvelles.

A l'église monastique de Saint-Généroux, la corniche qui couronne, à l'extérieur, les petites absides et se continue vers le milieu de la grande , présente un profil très-simple accompagné de modillons carrés surmontés d'un tore; ici se présente déjà l'altération des formes antiques du couronnement, par l'absence de la moulure supérieure. Le chambranle qui encadre la fenêtre de l'abside principale contient aussi des modillons inusités dans l'art romain, et dont on retrouve les analogues dans la corniche du baptistère de Saint-Jean, à Poitiers.

N° 4o2. Archivolte à Saint-Généroux.

N" âo3. Plan el coupe.

N° Uok et Uob. Modillons du baptistère de Poitiers.

Ces modillons , comme ceux qui se voient à la Maison carrée de Nîmes, offrent à leur partie antérieure plus de volume qu'à leur base , principe qui paraît avoir été adopté volontiers dans les Gaules : on le trouve à l'arc d'Orange. Ici donc reparaissent au monument de Saint-Généroux les idées indigènes.

Sur les faces latérales de la même église de Saint-Généroux règne un bandeau qui porte les frontons que nous avons déjà lait remarquer précédemment, page 5i; il se courbe ensuite pour encadrer le cintre des fenêtres, puis est soutenu dans toute sa longueur par des corbeaux semi-cylindriques chanfreinés sur leurs arêtes, et qui ne semblent être que des portions de modillons analogues à ceux qui encadrent la fenêtre principale de l'abside. (Voir la planche 4o6.)

Une décoration analogue se remarque sur deux des piliers intérieurs de l'église de Germigny-des-Prés; l'archivolte de la porte et les parties anciennes de la chapelle de Vieux-Ponten-Auge, gravée à la page 11, planche 3i3, en montrent aussi des exemples.

\° /»o6. Bandeau latéral à Saint-Généroux.

Cette réduction du modillon serait l'origine d'un ornement qui fut employé à profusion dans l'architecture romane et qu'on nomme frette; la vieille église de Saint-Front, à Périgueux, en présente de même.

Ainsi, sur tous ces édifices carlovingiens, à des profils encore dans le galb'e antique, se mêlent des innovations, premiers essais de l'architecture qui se formait dans l'Europe moyenne.

Un autre ornement, contemporain de celui qui vient d'être examiné, est une imitation plus ou moins compliquée des tresses de la passementerie; nous l'avons déjà 'signalé dans l'oratoire de Cividale-del-Frioul : il y est fort simple. Les Chrétiens grecs en ont fait usage; mais à une époque qui correspond à notre période romane, nous ne l'avons trouvé, en Orient, sur aucun des temples couronnés de cintres, troisième système de disposition des façades, en faveur jusqu'au xie siècle; chez nous, au contraire, il se montre déjà sur un des piliers de l'église de Germigny-des-Prés. Il paraît à profusion dans nos édifices de style roman; c'est ainsi aux. chapiteaux ajoutés

à l'église de Saint-Martin d'Angers pour porter la tour, aux modillons extérieurs de Saint-Germain-des-Prés, aux chapiteaux

N° 407. Modillons à l'abbatiale de Saint-Germain-des-Prés.

de la nef de l'abbatiale de Sainte-Geneviève, de celle de Saint- Savin; cette combinaison d'entrelacs, se développant à l'infini, couvrit des panneaux entiers de clôtures de chœur, des tympans de portes, etc. Il est très-commun dans les vignettes des manuscrits carlovingiens, et ne paraît pas plus sur les ivoires que sur les anciennes peintures des Grecs; il aurait donc été porté d'Occident en Orient.

A ce système d'ornement s'en rattache un autre dont l'origine paraît aussi occidentale, c'est celui qui, à des entrelacs moins compliqués que les nattes, mêle des figures chimériques d'hommes et d'animaux. On sait combien il est commun dans les manuscrits carlovingiens; les monuments attribués aux Anglo-Allemands et aux Saxons par les Anglais, les églises en bois de Borgund, d'Urnès, d'Hitterdal, en Norwége, font voir, sur leurs colonnes, les plus compliqués de ces ornements : ce sont des serpents, des monstres chimériques en-

lacés dans de nombreux replis, et d'une façon beaucoup plus complexe que tous les exemples qui se voient dans l'Europe moyenne.

N01 £08 et £09. Colonnes en Norwége.

Ne peut-on voir ici des créations fantastiques du Nord? Cet ornement eut du succès au xiie siècle, il se répandit jusqu'en Italie; on en voit un exemple curieux à une porte d'église à Côme. (Voir le dessin de cette porte à la page suivante, n° 4 10.) Asti en montre quelques fragments; l'église de Sainte- Marie de Toscanella présente, dans les tympans de ses portes, des sculptures qui offrent quelque analogie avec celles-ci, bien qu'on y retrouve l'art italique. De là sont nées les riches colonnes ornées qui s'exécutèrent, en France, au xne siècle, et dont la façade de l'abbatiale de Saint-Denis fournit un bel

N° 4 10. Porte d'église à Côme.

exemple. Partout ailleurs, en Italie, ce système fut remplacé sur les colonnes, dans les tympans, etc. par de riches combinaisons de rinceaux et autres ornements inspirés de l'antique; c'est ainsi à Saint-Marc de Venise, aux cathédrales de Pise, de Sienne, etc. il ne peut donc être considéré comme italien. La Grèce n'en montre aucun exemple.

Les damiers, si communs dans l'ornementation des bandeaux et des modillons de l'architecture romane, paraissent sur la façade de la vieille église de Saint- Front, à la corniche qui couronne les arcatures de la balustrade, ainsi qu'au clocher de l'église de Pont-en-Auge (Calvados), et aux modillons de Saint-Germain-des-Prés.

N° Zu 1. ModiHon de Saint-Germain -des- Prcs.

Ce serait encore un ornement d'origine septentrionale et carlovingienne ; nous n'en connaissons pas dans le midi de l'Europe. A nous aussi appartiennent les modillons ornés de têtes chimériques, d'emblèmes de tous génies; l'Orient ne les vit jamais, et ils sont aussi rares en Italie que communs en France.

L'art roman présente l'emploi fréquent de chevrons brisés pour décorer les arcades; cet ornement paraît avoir une origine orientale.

N° li 12. Chapiteau byzantin à Athènes.

Athènes nous a fourni un chapiteau fort ancien, à en juger par les monogrammes qui y sont sculptés; il est couvert de chevrons brisés.

Venise put être l'intermédiaire de cette importation; on rencontre de ces chapiteaux à chevrons à Saint-Marc.

N° Ai 3. Chapiteau byzantin à Venise.

Ainsi donc, en poursuivant cet examen de détail, on arriverait à rendre au Nord ce qui lui appartient. La part de l'Orient est assez belle pour qu'on laisse à nos artistes ce qui leur est véritablement dû dans l'ornementation si variée de la période romane. Le second cahier des Instructions du comité des arts a fait connaître, aux pages 5o et 5i , les principaux détails qu'elle présente.

Chapiteaux. — On a vu dans la première partie, page 36 1 et suivantes, que la forme cubique fut adoptée dès l'origine par les Byzantins pour les chapiteaux; elle s'introduisit en Occident par l'Istrie et l'exarchat de Ravenne; mais il semble qu'elle ne fut admise en France et dans le Nord qu'après la période carlovingienne.

Les chapiteaux cubiques de l'architecture romane ne sont pas précisément semblables à ceux des Byzantins; une partie

sphérique les relie au fût de la colonne : ce fut généralement dans cette disposition qu'ils se répandirent jusqu'aux contrées les plus éloignées dans le Septentrion, en Suède, en Norwége, etc. Ils se maintinrent jusqu'au xmc siècle dans les belles églises des bords du Rhin. Toutefois des modifications furent faites fréquemment à cette forme; des godrons et autres ornements singuliers en couvrirent les faces qui , dans plus d'un édifice, reçurent aussi des sujets de peinture comme on en a trouvé récemment aux abbayes de Jumiégeet de Saint-Georges de Bocherville. L'abbatiale de Saint-Remy, à Reims, fournit un exemple de stucs sur des chapiteaux,

N° lu li. Chapiteau peint à l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville.

a i 1B I ff 1 1 BS 1 MEOj I 11 1 ES» M S

L'Egypte, la Grande-Grèce et Rome font voir plus d'un chapiteau décoré de figures sculptées ; nous en avons montré chez les Sassanides [lrc partie, page 362), puis chez les Byzantins (page 402). Ce n'était donc pas une création nouvelle lorsqu'à l'époque carlovingienne on en dessina un grand nombre dans les vignettes des manuscrits; et ces dessins nombreux démontrent, à défaut d'exemples sculptés, qu'on en exécutait alors. Quant au style roman, il fit de ce genre de décoration

un usage des plus fréquents; ce qui faisait dire à sain t Bernard : «A quoi bon ces ridicules monstruosités, ces admirables beautés difformes ou ces difformités si belles? Que font là ces figures de singes immondes, de lions féroces, de monstrueux centaures, de moitié d'hommes, de tigres tachetés, de guerriers combattants, de chasseurs sonnant de la trompette? Vous pourriez y voir plusieurs corps sous une seule tête , puis plusieurs têtes sur un seul corps; là un quadrupède avec une queue de serpent, ici un poisson avec une tête de quadrupède : là une bête affreuse, cheval par devant, chèvre par derrière; ici un animal à cornes qui porte la croupe d'un cheval. C'est enfin un tel nombre, une telle variété de formes bizarres ou merveilleuses, qu'on a plus de plaisir à lire dans les marbres que dans les livres, et à passer tout le jour à admirer ces œuvres singulières qu'à méditer la loi divine. » Les bestiaires nous apprennent que la plupart de ces compositions singulières avaient un sens symbolique.

Enfin une troisième catégorie se présente dans les chapiteaux romans; car nous ne devons pas tenir compte de ceux sur lesquels on reconnaît une imitation libre ou servile de l'art païen; cette troisième classe est celle qu'on voit poindre à l'église de Germigny, et dans laquelle nos artistes de la France particulièrement s'affranchirent de toutes les données antérieures pour créer des dispositions nouvelles; cherchant dans la flore de nos provinces des inspirations qui missent leurs nombreuses et riches compositions en rapport avec la gravité de l'architecture romane, ils prirent, particulièrement dans les amples modèles que fournissent les plantes aquatiques, les larges contours des feuilles, les courbes arrondies, les oppositions heureuses qui distinguent ces chapiteaux de tous les autres, et y font voir un art véritable, car on y trouve

à la fois imagination, beauté de formes, harmonie. On a faussement attribué aux Byzantins cette belle ornementation romane du xiie siècle; nous n'avons rien trouvé en Orient qui présente la moindre analogie avec elle. Les produits de Constantinople, tels que la pala d'oro de Venise et les portes de la basilique de Saint-Marc, celles de Saint-Paul à Rome, de Saint- Angelo au mont Gargano, exécutées en Orient, aux xie et xne siècles, sont autant de monuments de fonte ou d'orfèvrerie dans lesquels on ne trouve aucun indice de ce genre de compositions; tous les chapiteaux y sont en pyramides renversées. L'Italie et le midi de la France étaient alors dans une voie païenne; le Rhin ne montre que ses chapiteaux massifs, l'Angleterre de même ou à peu près; à la France moyenne et septentrionale appartiendrait donc tout l'honneur de ces riches inventions.

Colonnes. — Dès le règne de Charlemagne, les proportions de la colonne, établies par l'antiquité, n'étaient plus observées rigoureusement; celles qui se voient au portique du monastère de Lorsch sont trop longues; au clocher de l'église de Germigny, au contraire, elles sont singulièrement raccourcies. Dans le-Nord, ce fut dans cette dernière voie que se placèrent les religieux architectes à l'égard des proportions qu'ils donnèrent aux colonnes ; dans le centre et dans le midi de la France, ils se rapprochèrent davantage des règles antiques.

Au xiie siècle, lorsqu'on groupa les colonnes en faisceaux, on allia les formes pesantes du Nord à des proportions exagérées en longueur, pour conduire une partie de ces fûts réunis jusqu'aux voûtes des nefs, du chœur ou du sanctuaire. Quant à la forme, à la disposition et aux ornements de la surface de la colonne, nous renvoyons aux pages 29 et 3o du second cahier des Instructions du comité des arts.

Bases. — Nous agirons de même à l'égard des bases de colonnes, en faisant observer de plus : i° que leur forme attique se dénature dès le règne de Charlemagne, comme on le voit au clocher de Germigny; i° que les religieux artistes surent donner à cette partie importante des colonnes les profils les plus variés, et cependant en harmonie parfaite avec les proportions de l'ensemble. On en trouve un exemple remarquable au porche de l'abbatiale de Saint-Benoît-sur-Loire, où se montrent dix-huit bases diverses et toutes parfaitement conçues1.

N° 4i5. Bases du porche de l'abbatiale de Saint-Benoît-sur-Loire.

1 Voir la 22e livraison de l'ouvrage intitulé : l'Architecture du Ve au xvic siècle, par J. Gailhabaud (Gide et Baudry).

Les premiers essais de l'ornementation romane que nous signalions ci-dessus, tels que frettes, damiers, tresses, etc. sur des édifices de la période carlovingienne, se mêlent encore à la construction en moellons, dans laquelle des assises de briques forment des liaisons, encaissements nécessaires pour maintenir le béton ou blocage qui constitue la masse des murailles; le petit appareil de moellon forme un parement ou enveloppe qu'on couvrait ensuite d'un enduit en stuc; c'était le système antique et particulièrement du Bas -Empire, et il s'était maintenu durant la période latine, qui par transition le transmettait à la nouvelle architecture. Sur les églises de Pont-en- Auge, de Savenières, on trouve même encore Yopus reticiilatum employé dans des triangles placés aux pignons.

Quelquefois ces parements mêlés de briques furent faits avec assez de soin et une recherche de combinaisons assez variées, pour qu'on puisse admettre que la construction servît de décor sur les façades; nous pouvons citer à l'appui de cette opinion l'église de Saint-Généroux, qui, sur tous les pieds-droits séparant les fenêtres, présente, au milieu d'un grand appareil, de petits moellons piqués disposés en pyramides; au-dessus des cintres de fenêtres, et dans les frontons placés entre eux, se développe un réseau en briques mêlées à la pierre et qui forme une décoration réticulée; enfin au-dessus de cette zone, le constructeur a établi une frise dans laquelle les moellons mêlés à la terre cuite représentent un épi continu ; il est difficile d'admettre que toute cette recherche ait été destinée à se perdre sous un enduit : c'était le prélude des riches incrustations en lave si communes en Auvergne et aux bords du Rhin.

Lorsque, après l'an 1000, l'art de construire se replaça dans la voie tracée aux belles époques de l'architecture , on abandonna généralement le système des bétons pour y substituer celui du grand ou du petit appareil. Les voûtes seulement furent exécutées d'abord en blocage; un modèle célèbre dans tout le Nord avait survécu aux ruines du ixe siècle, c'est le dôme d'Aix-la-Chapelle, dans lequel Charlemagne, n'épargnant rien pour le rendre durable, avait employé ces divers modes. La stabilité de cet édifice dut certainement avoir sa part dans le progrès qui s'établit alors. Bientôt donc, par l'emploi des procédés connus, et par la création de combinaisons nouvelles, l'art du constructeur s'éleva à un point qu'il n'avait pas encore atteint depuis l'antiquité; il alla même au delà des modèles laissés par elle, lorsqu'il éleva les tours immenses et suspendues sur des arcs, les belles absides, les galeries légères que nous admirons encore, et dans l'exécution desquelles les sciences mathématiques furent appliquées et se développèrent elles-mêmes par la pratique et l'expérience.

Ainsi dans les contrées méridionales on fit usage du grand appareil suivant le mode antique; de nombreux édifices romains pouvaient servir de guides. On agit de même dans les contrées moyennes, en diminuant toutefois l'étendue des matériaux, lorsqu'ils s'élevaient à une grande distance du sol, parce que les moyens mécaniques étaient bornés; c'est ce qu'on observe à la grande abbatiale de Périgueux. Dans le Nord, un système mixte fit employer des matériaux de moyenne grandeur, enveloppant des massifs de blocages formant le noyau des murs et des piles épaisses ; c'est ce qu'on observe dans les abbayes situées en deçà de la Loire. Ces derniers édifices, si riches en nouveautés, virent la stéréotomie conduire à l'invention des nervures en croisées d'ogives, pour

couvrir les grandes nefs, des pénétrations dans les voûtes cylindriques des bas-côtés, pour augmenter les dimensions des fenêtres inférieures et du triforium, des fenêtres placées à la hauteur des voûtes du vaisseau principal, pour l'éclairer directement, solutions de problèmes qui préparaient l'avenir de l'architecture du Nord.

De l'examen de détail qui vient d'être essayé dans les précédents chapitres résultent quelques faits importants qu'il faut préciser. Les Gaulois, qui, depuis l'antiquité, se distinguaient parmi les nations de l'Europe par leur esprit inventif et leur industrie ], qui, à l'époque de la décadence romaine, avaient apporté dans l'architecture tant d'innovations de détail, ce que démontrent les nombreux fragments qui se découvrent sur notre sol, n'avaient pas perdu cet esprit ingénieux par la conquête des Francs : nous avons vu saint Germain , au vi° siècle, apportant à Paris les premières modifications au plan de la basilique latine; plus tard, Théodulphe modifiant plus entièrement, à l'église de Germigny, les dispositions du chœur, et jetant les bases de la grande innovation qui changea complètement les plans des édifices sacrés; un architecte de la cour de Charlemagne traçant le plan de l'abbaye de Saint- Gall,et y produisant les nombreuses modifications de la basilique primitive que nous avons fait connaître et qui se maintinrent, depuis lors, dans l'architecture religieuse; pour ce qui concerne les détails de l'ornementation , les églises carlovingiennes de Vieux-Pont-en-Auge, de Saint-Généroux, la vieille abbatiale de Saint-Front, donnant les premiers rudiments du décor architectural de la période romane; quelle conséquence tirer de tous ces faits réunis, et qu'aucune autre

1 Pline, cap. xxxvi, S 66; Vitruve, îiv. II, chap. in; Philostrate, Icon. lib. I, cap.

contrée de l'Europe ne présente, si ce n'est que cet art serait né dans nos provinces? Charlemagne soumettant les Saxons et les convertissant au christianisme, ainsi qu'une partie de l'Allemagne1, organisant leur Eglise2 et fondant de nombreux monastères dans cette contrée3; les innovations qu'on trouve sur le plan de l'abbaye de Saint -Gall, exécuté à sa cour, et à l'église de Germigny, édifices contemporains qui fixent déjà des caractères du style roman, durent pénétrer en Allemagne. Cet art, ainsi exporté, se serait développé depuis dans cette contrée, sous les Olhon11, en prenant un caractère local dérivé de celui de France. Les Anglais attribuent aux Anglo-Saxons tous leurs édifices romans antérieurs au milieu du xie siècle, ils les devraient donc aussi à l'influence française en Allemagne. Après l'an 1000, on voit l'église du prieuré de Cantorbéry, en Angleterre, sortir des mains du célèbre Lanfranc, abbé de l'abbaye du Bec, en Normandie, et toutes les constructions romanes des îles britanniques prendre le nom d'architecture normande après la conquête ; là paraît encore la France.

En Italie, la marche du style roman, du Nord au Midi, est évidente; on a vu au pied des Alpes, à Cividale-del-Frioul, un oratoire et un baptistère portant, dès le vme siècle, les premières empreintes de cet art. Les églises romanes qui se voient à Côme, à Bergame, à Milan, à Padoue, sont contemporaines de nos monuments de France; on y trouve, unies au

1 Concile de Paderborn en 777, où un grand nombre de Saxons reçurent le baptême. [Conc. Germ. t. I.)

2 Assemblée de Paderborn, en 780.

3 Huldricus Mutius, Chronic. rerum Germanie, lib. VIII; ^bS^^■ Glossateur Saxon, liv. III, art. 82.

1 Les plus ancièns types sont à Frose et à Gernrode, en Saxe, et datent du milieu du x° siècle, le premier de 0,56 à g58, le second de 968.

plan latin, des voûtes basses et obscures, qui démontrent que nos constructeurs et nos artistes étaient en avance sur ceux de cette contrée. Arrive-t-on aux Etats de Toscane, l'abbatiale de San-Miniato, à Florence, le baptistère de la même ville, la cathédrale de Pise, montrent bien quelques éléments puisés dans notre architecture du Nord, mais tous les détails sont dans la voie antique; plus rares encore dans les Etats du pape, les édifices romans se bornent, dans la région moyenne et méridionale, aux églises de Corneto et de Toscanella; là, plus qu'ailleurs peut-être, on suit la marche tardive de cet art : l'église de Saint-Pierre, consacrée en 1093, comme on le voit par une inscription gravée sur le ciborium, et reproduite à la page i5o, est encore toute latine par son plan, sauf l'épaississement des piliers voisins du sanctuaire. La porte principale et celles des collatéraux offrent bien des arcs épais et renfoncés, appuyés sur des colonnettes, comme on les faisait dans le Nord; une rose ornée de lourdes sculptures est à la façade; mais aux arcs nombreux des hautes murailles latérales de la nef, se mêlent des briques disposées en triangles, comme on en a vu dans l'architecture latine de l'Italie (voir la planche 7 à , lre Partie), puis la mosaïque joue un grand rôle dans la décoration de la façade occidentale. A l'intérieur, les colonnes des nefs, raccourcies déjà dans leurs proportions, portent toutes des chapiteaux antiques; le trône élevé dans l'abside rappelle à tous égards ceux des basiliques latines publiés dans la première Partie. Ce monument, de la fin du xic siècle, est sur la ligne de la transition qui s'opérait chez nous au vine.

A l'église de Sainte-Marie de Toscanella, consacrée en 1 206, suivant l'inscription moderne qui s'y lit (voir page i5i), on reconnaît l'influence romane plus complète, sauf dans le plan, qui seul est resté presque latin. La façade offre trois belles

portes ornées de feuillages, de colonnes, de statuettes et d'animaux chimériques, d'arabesques et de bas-reliefs, d'un style roman bien caractérisé, mais italique cependant; au sommet une grande rose décorée de colonnettes, formant roue comme celles du nord de la France, est accompagnée des attributs des évangélistes ; les arcatures, si communes dans le Nord, surmontent cette façade auprès des combles; il en est de même sur les façades latérales. A l'intérieur tous les chapiteaux de composition et de sculpture romane sont variés, les arcs qu'ils portent s'encadrent de fortes moulures dont les profils sont ceux du Nord; les modillons les plus divers supportent les corniches, les arcatures se reproduisent dans les nefs latérales, la chaire et le ciborium sont dans le style septentrional; mais les voûtes manquent encore à cette église, et cela au xmc siècle, lorsqu'elles étaient en usage chez nous depuis quatre cents ans et y avaient pris un développement déjà si remarquable.

Rome n'eut de l'art roman que quelques détails sans importance; on y a vu précédemment un puits, gravé à la page 20, sous le n° 32 1; puis des clôtures de chœur au n° 379, page 129. Une porte s'éleva, en 1 191, à la façade de l'église de Saint-Antoine-Abbé; mais le style antique des colonnes et de leurs chapiteaux, les sphinx égyptiens qu'on trouve mêlés aux cintres multiples du roman, indiquent assez que dans cette ville vint s'éteindre l'influence de l'art septentrional, parce que là dominait encore une école basée sur les principes de l'art antique et national de l'Italie; école latine qui, dans les premiers siècles de l'Église, s' appuyant sur les prescriptions apostoliques, avait, par la voie des évêques, donné à toute la chrétienté les premières basiliques, mais se trouva, au moyen âge, refoulée vers son berceau par les innovations septentrionales, qui se propageaient du nord au midi.

Il résulte de l'ensemble des faits qui précèdent que l'art roman, déjà bien apparent en Neustrie aux vmc et i\° siècles, se serait de là répandu en Allemagne, puis en Angleterre; que, franchissant la Loire et s'étendant sur l'Aquitaine et la partie septentrionale de l'Espagne, il aurait gagné le Rhône, en exerçant peu d'influence au delà de ce fleuve; que, par les fréquentes relations qu'établirent, à l'époque carlovingicnne, la France et l'Allemagne avec l'Italie, il aurait franchi les Alpes,

INSTRUCTIONS. III. ik

au pied (lesquelles on en trouve les plus anciens exemples , ce qui l'aurait fait attribuer aux Lombards. Après y avoir pris, pendant deux siècles, peu de développements en comparaison de ceux qu'il recevait dans le Nord, il aurait laissé quelques traces en Toscane, puis dans les Etats du pape, pour s'arrêter à Rome devant le style latin , toujours en faveur dans la capitale chrétienne. Enfin les conquêtes françaises et allemandes dans le royaume des Deux-Siciles l'y auraient amené, comme naguère au nord de l'Italie, mais cette fois sans avenir, parce qu'alors chez nous il disparaissait déjà devant le style gothique. Les croisés en auraient laissé un exemple en Grèce à Patras, le seul que nous ayons vu dans cette contrée.

N° 417. Porte romane à Palras.

L'arl roman ne serait pas une dégénérescence de l'architecture romaine; il a complété, au contraire, et fait progresser les combinaisons de l'arc en plein cintre, xju'il a entièrement affranchi de l'architrave. Il a revêtu de formes inconnues au paganisme les grandes conceptions qu'il substitua aux timides et premiers essais des chrétiens occidentaux; il a osé beaucoup plus que l'art byzantin; le premier il sut donner à nos temples une distribution et une physionomie en rapport avec leur but, avec la grandeur du culte; il a trouvé les moyens pratiques de réaliser ces effets, et les études les plus récentes sur cet art ont démontré qu'il était basé sur des règles établies d'après un module au moyen duquel l'architecte préparait l'ensemble et les subdivisions d'un même édifice l. On peut donc le considérer comme représentant la grande période d'invention et de progrès de l'art du Nord.

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