‹ Architecture monastique (volume 2)Chapitre 89 sur 193 · STYLE GOTHIQUE · texte numérisé non relu

STYLE GOTHIQUE

Les artistes de l'époque romane , après avoir substitué l'arc en plein cintre aux dernières architraves dont les premiers chrétiens avaient hérité de l'architecture romaine, semèrent bientôt le germe d'un nouveau progrès réservé à l'art du Nord. L'expérience, et plus d'une ruine anticipée peut-être, leur avaient appris que l'arc en plein cintre pouvait être avantageusement remplacé, pour porteries constructions pesantes, par un arc brisé, qui, selon toute apparence, et après examen des plus anciens monuments, avait été le premier en usage dans l'architecture. L'arc aigu, en effet, vient d'être reconnu

1 On doit à M. Jules Jolivet et à M. le docteur Henzlman cette importante décou verte; le premier la fit en exécutant un travail très-approfondi sur l'abbatiale de Jumiéges , le second , en étudiant des édifices romans de l'Allemagne.

dans les ruines assyriennes ; on le voit sur la plupart des constructions cyclopéennes de l'Asie, de la Grèce et de l'Italie; il se retrouve jusque chez les anciens peuples de l'Amérique; mais il n'a jamais été , sur aucun de ces divers points du globe , admis par l'antiquité autrement que comme une construction facile et énergique.

Les Arabes, donnant à leur architecture une physionomie nationale, reprirent cet élément ancien; mais, tout en étendant ses applications plus que ne l'avaient fait leurs devanciers, ils ne lui donnèrent pas d'autre emploi que celui de remplacer l'arc en plein cintre sur des colonnes ou des piliers de proportions antérieurement admises. Il était réservé aux chrétiens de l'Occident, et d'abord, selon toute apparence, à ceux de la France moyenne et septentrionale, de faire successivement passer de nouveau cet élément primordial par les divers degrés qu'il avait déjà parcourus dans l'antiquité et chez les Arabes, puis d'en trouver les véritables lois statiques, découverte qui leur permit de l'élever sur des vides de proportions nouvelles, et qui devinrent bientôt illimitées en hauteur, ses piliers de support prenant aussi une légèreté sans exemple dans les annales de l'art.

En voyant ainsi chez nous paraître l'arc brisé, d'abord dans les mêmes conditions que chez les plus anciens peuples , puis passer de là par la phase que présenten t les monuments arabes , pour se développer ensuite d'une manière encore inconnue jusqu'alors, n'est-on pas conduit à penser que cet élément a pris naissance dans nos contrées, comme on l'a vu naître dans presque toutes les régions de l'ancien monde, et que l'influence étrangère n'entra ici pour rien dans cette invention, commune à tous les constructeurs; la marche non interrompue qu'elle a suivie chez nous depuis son principe semble en être

la preuve, et les effets brillants qui en dérivèrent, leur harmonie parfaite avec les besoins et la grandeur du but qu'on se proposait, suffirent comme mobile du développement donné à •cette direction nouvelle de l'architecture.

Les édifices des xie et xn° siècles qui nous montrent les premiers exemples de l'arc aigu, le reçurent précisément dans les mêmes conditions que les monuments de la plus haute antiquité, c'est-à-dire épais et lourd, dépourvu de tout ornement, et ne jouant que le rôle de porteur des grands fardeaux. Il y a donc tout lieu de croire qu'il eut ici la môme origine que dans l'Asie ou dans l'Italie primitive, et qu'il n'y fut pas imité des Arabes, dont les monuments ne le présentent point sous cet aspect, mais seulement sous celui de la seconde période de son développement.

La science moderne a constaté que l'arc aigu est celui dont l'exécution est la plus simple, dont la stabilité est la plus grande, dont la poussée est la moindre1.

En inventant, durant la période romane, les nervures de voûtes ou croisées d'ogives, dont on forma l'ossature supérieure des églises, on reconnut qu'en se limitant à la hauteur du plein cintre pour les arcs latéraux, ces diagonales prenaient des formes surbaissées peu agréables a la vue et d'une poussée dangereuse; on en éleva le sommet en faisant des arcs brisés. La conséquence fut la même pour les doubleaux et les fonnerels. Cette combinaison d'arcs aigus apprit que les voûtes d'arêtes ainsi construites avaient une poussée infiniment moindre que la construction analogue dont le plein cintre est le générateur: la proportion est de 3 à 7. On diminua encore la charge de ces nouvelles voûtes, en remplissant par de la

1 Rondelet, t. III, page 28/i.

maçonnerie légère les panneaux courbes que séparent les nervures.

Précisément à l'époque où cette invention si pleine d'avenir pour l'architecture chrétienne naissait des observations et dela pratique, on donnait au plan des églises les développements que nous avons fait précédemment connaître ; le rond-point du chœur s'entourait de colonnes rapprochées, se surmontant d'arcs destinés à se lier aux voûtes de la galerie circulaire et des chapelles de la Choréa. Ces arcades devaient en outre, pour l'harmonie intérieure du temple, garder la même hauteur sous clef que celles de la grande nef, beaucoup plus larges qu'elles ; l'arc aigu pouvait seul satisfaire à toutes ces conditions variées.

Ce fut sans doute en construisant au fond du chœur des églises ces arcades allongées, qu'on reconnut aussi, soit par l'application des sciences mathématiques, soit par l'instinct de la pondération, que l'arc aigu peut surmonter statiquement un vide au moins trois fois égal à sa largeur, tandis que le plein cintre n'en peut couronner un que de deux fois son diamètre : de là naquirent les proportions élevées de l'arcade. L'emploi de l'arc aigu, qui offrait tant d'avantages réunis, se remarque dans quelques rares monuments, dès le xie siècle; mais tout le travail d'inventions successives que nous venons d'indiquer est dû particulièrement au xne. On voit naître d'abord ce système dans les parties basses des édifices : c'était la première place qu'il avait à remplir en raison de sa stabilité ; puis de là, s'étendant successivement sur toutes les parties hautes, il conduisit insensiblement l'artiste à mettre tous les membres de l'architecture en rapport avec les formes élancées qu'admettait le nouvel élément, et de cette étude successive sortit une architecture ascendante, hardie dans ses résultats,

faite par cela même pour impressionner les esprits, et dans laquelle tous les détails nés des combinaisons premières devaient nécessairement s'harmoniser avec l'ensemble.

Une lutte s'ouvrit d'abord entre le plein cintre et l'arc aigu, ce dernier ne se plaçant que là où il était utile au constructeur, l'autre persistant où il ne fallait que du décor. Cette fusion, qui s'établit entre les deux styles chrétiens les plus brillants à tous égards, est une période transitoire. Nous avons indiqué déjà des luttes entre l'art des premiers âges du christianisme et celui des païens; puis, au siècle de Charlemagne, entre celui-là et le style roman, qui tendait à se former; la troisième et la plus importante transition est celle qui s'établit au xne siècle.

Nous n'entrerons pas, à son égard, dans tous les détails tracés aux précédents chapitres : il est facile, après les développements qui y sont donnés à l'architecture romane, de voir, par la pensée, l'arc aigu s'emparant successivement de toutes les places occupées d'abord par le plein cintre, et la substitution sera d'autant plus facile, que, dans l'origine, cette innovation agit peu sur les détails de l'art précédent, lui laissant, en général, les combinaisons d'ensemble, les profils de moulures et les décorations plastiques. L'arc aigu ne paraît donc d'abord dans l'architecture que comme le germe d'un progrès qui devait se manifester un jour; mais ce germe n'étant pas le fruit du caprice, et se basant sur de nouveaux besoins, puis favorisant la marche expressive de l'art, le succès du nouveau style chrétien qui en découla était inévitable.

Quand le xme siècle, grande époque de perfectionnement des larges ébauches du xie, profitant des inventions romanes et de ce que l'arc aigu pouvait y ajouter de nouveau, vint harmoniser toutes les combinaisons, et leur donner une nou-

velle vie plus en rapport avec une société réorganisée, le culte était arrivé au grand développement entrevu dès son origine. Tous les efforts tendaient à l'entourer de splendeur : les moines, qui déjà cédaient le compas aux laïques, contribuaient encore aux progrès de l'art et de la science. La séve rajeunie des associations maçonniques poussait l'étude des formes et des moyens pratiques dans une voie sur laquelle l'émulation et la foi aplanissaient les difficultés. C'est de la réunion de toutes ces forces qu'est sorti complet l'art chrétien du Nord; jusqu'à la fin du xiv° siècle, il conserva sa verve et sa pureté; le xve le vit décliner jusqu'au retour de l'art méridional, à l'époque de la Renaissance.

On a vu dans les divers chapitres sur l'architecture romane, que l'Europe dut en grande partie au génie inventif de la France, à l'affranchissement de ses communes, au mouvement d'art et d'industrie qui en fut la conséquence, la plupart des innovations successives, des améliorations toujours croissantes qui avaient imprimé, jusqu'à la fin du xnc siècle, une marche nouvelle à l'architecture religieuse ; ce fut aussi dans nos provinces septentrionales, et comme conséquence de ces antécédents, que se développa plus brillant que partout ailleurs, le nouveau style chrétien, né de celui qui l'a précédé. Delà sortirent tous les grands artistes qui, après avoir enrichi le sol natal des beaux monuments qui nous restent, furent appelés en Angleterre, en Allemagne, en Hongrie, et jusque dans la Suède, pour y construire de vastes églises rivales des nôtres.

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