TIMBRES, CLOGHKS ET CLOCHERS
Un nouvel élément de décoration des façades d'églises se développa durant les vu'' etviii^ siècles, peut-être même avant cette époque : c'est le clocher. L'Italie paraît en avoir possédé avant les autres contrées, ce qui s'expliquerait par la tradition qui attribue à saint Paulin, évêque de Nola enCampanie, Tinventiondes cloches. En admettant cette tradition , on doit penser que l'invention de saint Paulin ne put se répandre immé* diatement dans le monde chrétien, et la fonte des cloches n'était pas le moindre obstacle; on devait donc faire usage, dans la plupart des contrées éloignées de l'Italie, d'un moyen simple pour convoquer les fidèles à la prière. Les anciens qui ont fabriqué des clochettes [tintinnabala) ne sont jamais allés au delà des dimensions restreintes que ce mot exprime chez nous; mais ils faisaient des disques en métal au moyen desquels ils pouvaient, en les frappant avec un marteau, rassembler la foule ou donner un signal à une grande distance. On a trouvé àPompeia, aux angles des rues étroites , de ces disques percés d'un trou pour les suspendre. Lorsqu'un char s'engageait dans une des rues, celui qui le montait frappait sur le disque avec un marteau pour prévenir ceux qui auraient eu l'intention d'entrer dans la rue, qu'ils devaient attendre que le premier char fût passé. C'était un instrument analogue à celui-
' Eusèbe, de jEdificiis a Const. Constr.
' Saint Jérôme, épit. de sainte Fabiola, pénitente de la basilique de Saint-Jean-de- Latran.
ci qu'employaient les premiers moines, et qui depuis Torigine de leur société est encore en usage dans FOrient.
Lorsque les solitaires habitaient un même lieu, soit dans des grottes naturelles ou factices, voisines les unes des autres, soit dans des cellules construites à des distances peu considérables, ils s'assemblaient quelquefois pour des cérémonies religieuses ou pour toute autre cause; ils durent avoir un moyen de se prévenir de Theure de la réunion générale, et de s'appeler pour y assister. L'ancienne peinture grecque, publiée par d'Agincourt, et que nous avons déjà citée en commençant, représente un grand nombre d'ermites dans des grottes; sur le devant a lieu la cérémonie funèbre de saint Éphrem : un ange placé au fond du tableau marche et tient à la main une planche sur laquelle il frappe avec un marteau pour convoquer les solitaires, et déjà on en voit un grand nombre auprès du saint; les autres, placés dans leurs cavernes, écoutent le bruit du timbre et interrompent leurs travaux.
Cette peinture nous transmet sans doute le moyen employé originairement par les solitaires pour s'assembler; on peut d'autant plus le croire, i** que l'instrument, par sa simplicité, pouvait être fabriqué en tout lieu, puisque c'était un bout de planche; 2** que les moines ou caloyers de l'Orient, chez lesquels les traditions les plus anciennes ont été conservées, se servent encore, de nos jours, de pareils morceaux de bois au lieu de cloches. On peut voir dans les nombreuses gravures représentant des monastères du mont Athos, et dont une est reproduite au n^ 20, qu'en tête des processions marche un moine portant une planche sur laquelle il frappe avec un marteau. Le moine maronite appelle, par le claquement de deux planches suspendues à la cime d'un arbre\ l'étranger que la
' Géme da Christianisme, IV* partie, liv. lU, chap. y.
msTRCCTioNS. — 11. ao
nuit a surpris dans les précipices du Liban. Ces timbres, de fabrication facile , ne sont pas toujours en bois et de forme allongée : on en a fait de variés et en métal; dans ce cas, leur poids ne permettant pas de les porter à la main, ils sont suspendus dans une arcade du cloître ou dans une de celles qui ornent le porche de l'église. Nous en avons recueilli plusieurs dans le Fanar, quartier grec de Constantinople : nous les reproduisons ici par la gravure.
N"()4, 95, 96 et 97. Timbres dessinés à Constantinople.
L'Occident fit usage de ces timbres, mais, comme ils furent abandonnés de bonne heure pour les cloches, les monuments n'ont pas survécu; l'usage en fut longtemps conservé dans l'intérieur des monastères pour régler certaines parties du service. On lit ces mots dans les Us et coutumes de l'abbaye
N* 98. Bombulam.
On plaçait des timbres dans les réfectoires pour régler les repas, donner le signal de la prière, du départ, etc.'
Des sjmandres composées de grands ais de bols que frappaient des maillets mus par des machines suppléaient, dans quelques localités, les cloches ordinaires pendant la semaine sainte; à Bourges, la symandre se compose d'un cylindre armé de pannetons qui soulèvent des marteaux placés en bascule; en tournant sur son axe au moyen d'une manivelle, le cylindre fait arriver tour à tour les pannetons qui pèsent passagèrement à l'extrémité des manches de marteau; de longues planches sont frappées d'une manière continue. On voit à Burgos une de ces machines, nommée la matraca ; elle est formée de caisses en bois doublées de tôle, sur lesquelles la rotation fait arriver successivement les marteaux {pi. 99). Celle qui lui est adjointe, pi. 100, se voyait il y a peu d'années dans un département de l'Est.
' UiuM el eomueludinet monatlmi Smcii Gtrmani a Prutâ.
N* gg. La matraca à Bur^os. ÎN* loo. Symandre.
En OccideDt, les cloches ont prévalu; elles ne s'introduisirent en Grèce que fort tard, mais leur origine et leur premier emploi dans l'Église latine laissent encore de l'incertitude. Nous citerons ici un passage de la notice publiée par M. l'abbé Barraud sur cette question '.
• Il y a plusieurs opinions sur le temps auquel on a commencé à se servir des cloches dans les églises d'Occident. Les uns veulent que ce soit aussitôt après que Constantin eut rendu la paix aux chrétiens (commencement du iv* siècle). Ils se fondent sur ce que déjà employées par les païens, et convenant mieux pour donner le signal des l'éunions que les trompettes et les autres instruments de bois ou de fer auxquels on aurait pu avoir recours, on dut dès lors s'en servir de préférence. C'est le sentiment de Baronius (ann. 58), de Jérôme Magius [cap. ii libelli de TintinnabaUs) , et de François Bernardin de Ferrare (lib. 1, de Sacra concione).
■ D'autres auteurs regardent le pape Sabinien (an 6o4). successeur immédiat de saint Grégoire, comme le premier qui ait prescrit l'usage des cloches pour annoncer les saints ofBces.
' Ifvtu* tar In eiaeka , par l'abbé Barraod , 1 844 . p- k-
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« f >; ffp^Àn^. de Saint 'Gail « auteur da vnT siècle, dans un ^ftêff»^/'. infitole. f>e eccUfiastica cura CanH majgmi^ caqp. ULXI, fi^tÂfU%0', )#r f;iiif stiiynuX : « Un ourner araît fonda nne ckMrhe, ^^afujpannm tjmflmil^ dont le $00 plaisait beaacoop à Cfaarie-
* msêfi^ffi'., C>» h^fff$me dit qn'il en ferait une dont le son serait
* ff\u^ H\i^ri*HhUt ^ju'/^n %\ on lui donnait cent livres d^argent ^ «If li#ni dVi^t^in. Aydnt reçu ce qu'il avait demandé, il garda 1 ïaryi^i^M jffmr lui et employa de Tétain comme de contome. f \éH rJoche^ n/?dn moins, plut au roi; on la plaça dans le clo- "^ /'Jfitr; imin lor/^|ue le gardien de Téglise et les autres chape-
u lains voulurent la mettre en branle, ils ne purent jamais en « venir à bout. L'ouvrier, en colère, prit alors la corde et tîra « lui-même la cloche pour la faire sonner, mais le battant de « fer lui tomba sur la tête, et le tua. »
« Bède, qui vivait à k fin du vu® siècle, rapportant dans son Histoii* ecclésiastique (lib. IV, c. xxiii) la mort de labbesse Heldtt, dît qu'une religieuse entendit novum campanœ sonnm, qno tlàorationes excitari vel convocari solebant.
«£flfin saint Ouen, afchevêque de Rouen en 64o, parle, dan* la Vie de saint Éloi, d'un prêtre qui, voulant célébrer la mesMdans une église interdite par Tévêque, somiâi Iftdbche à l'heure ordinaire sans qu'il pût lui faire rendre aucun son. Il ajoute que ce prêtre ayant fait pénitence, et que le lieu ayant été réconcilié par saint Eloi, mox , signo tacto, sonus protinus rediit in tintinnabulum. n
Deux cloches fort anciennes sont connues : celle de Sainte- Godeberte à Noyon, et le Saufang de Sainte-Cécile à Cologne: toutes deux se composent de feuilles de métal battu, jointes par des clous rivés; elles sont attribuées au vu*" siècle, et leur construction grossière, qui doit remonter à l'origine de l'invention, indique en effet la transition entre les plaques de métal ou timbres employés par les premiers religieux, et les cloches fondues qu'on voit paraître dans le viii'' siècle. La cloche de Sainte-Godeberte est de petite dimension et se portait à la main; les ornements qui la décorent sont dans le style latin, ce qui prouve son ancienneté. Celle de Sainte-Cécile de Cologne est beaucoup plus grande, et dut être originairement suspendue, comme elle l'est aujourd'hui, dans une tour ou clocher, ce qu'indiquent les pièces de fer clouées à sa partie supérieure. (Voir, à la page suivante, la planche n^ loi.)
Clochei de Cologne, du manuicrit de Boul<^e, de Sienne. N* 101. N' loa. N' io3.
Ces cloclies anciennes, qui datent, la première du vu* siècle, la seconde du ix' et la troisième du milieu du xii*, sont extraites des Annales archéologiques; les formes des deux dernières indiquent qu'à ces époques on n'avait pas encore fixé par l'expérience le galbe interne et externe qu'il convient de donner à- une cloche pour qu elle soit dans les meilleures conditions de durée et de diapason. 11 est probable que c'est au xiir siècle qu'on doit la détermination de la forme qui n'a plus été abandonnée depuis, ainsi que les formules établies sur des tringles de bois et dont se servaient les fondeurs pour fixer les épaisseurs en rapport avec les auti>es dimeusions. 11 est inutile de donner ici des dessins des cloches du XIII' siècle et des périodes suivantes; elles ne diffèrent des nôtres que par les ornements et les légendes gravées sur les parties extérieures.