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LE DOUBLE SUICIDE D*AMOUR S

tiré un coup de pistolet à la tempe (où nous voyons encore la balle) ; j'ai senli que jetais blessée et me suis évanouie. Je me suis ensuite réveillée couverte de sang et j'ai aperçu mon amant étendu mort sur le lit. Il s'était tiré deux coups de revolver. Je regrette bien d'avoir été manquée. »

Quinze jours après la même femme, redevenue plus calme, ayant reçu les visites de sa mère et de ses sœurs, délivrée de Tempire que son amant exerçait sur elle, m'exprimait des sentiments contraires ; elle regrettait \u folie qu'elle avait commise en se suicidant : « Ah ! si c'était à recommencer, s'il me suppliait de mourir avec lui, je lui dirais : « Si tu veux te tuer, vas te tuer, mais moi je n'ai pas envie d'en faire autant. » Elle ne pensait plus qu'à son mari ; elle n'avait plus qu'un seul désir: se réconcilier avec lui, obtenir son pardon, recevoir sa visite; elle me demandait avec anxiété s'il viendrait bientôt la voir.

Schopenhauer ne comprenait pas que deux êtres qui s'aiment et peuvent trouver dans leur amour la félicité suprême ne préfèrent pas rompre avec les bienséances sociales et subir toute espèce de honte plutôt que de renoncer à la vie et au bonheur de vivre ensemble '1). Il est cependant facile de comprendre que des femmes mariées ou des jeunes filles, quoique très éprises de leur amant, reculent devant la honte d'une fuite avec lui, et que voyant ensuite son désespoir elles finissent par accepter la pensée de mourir avec lui. L'amant exerce dans ce cas, sur sa maîtresse, une sorte de suggestion ; si elle hésite, il parle de se tuer tout» seul, et par cette menace parvient à vaincre ses hésitations; s'il n'ose pas lui proposer nettement de mourir ensemble, il laisse deviner son projet de se tuer seul, afin qu'elle ait la pensée de se suicider avec lui. La vanité, la jalousie, l'égoisme se joignent à l'amour pour lui faire désirer ce double suicide : si elle lui survivait, le mari ou tout autre pourrait la reprendre; en lui sacrifiant sa vie, elle flatte son

(1) Schopenhauer. — Pensées, p. 73.

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orgueil car elle lui donne la plus grande preuve d'amour; enfin, puisqu'il doit mourir, il éprouve un violent plaisir à l'entraîner avec lui, pour finir dans ses bras sa vie et ses tourments. Cet état d'esprit de l'amant qui veut se tuer et entraîner avec lui la femme qu'il aime parce que des obstacles insurmontables les séparent est celui que J.-J, Rousseau prête à Saint-Preux dans la promenade qu'il fait à Meillerie avec M™^ de Wolmar. Saint- Preux est violemment tenté de précipiter avec lui M"*® de Wolmar dans les flots du lac ; il parvient à surmonter cette tentation^ mais beaucoup d'amants y succombent. Dans des cas analogues, la femme mariée, plutôt que de fuir et de vivre déshonorée, préfère accompagner son amant dans la mort.

La crainte du déshonneur détermine aussi des jeunes filles h ne pas survivre à leur faute et à mourir avec leur amant. En voici un exemple que jai observé, il y a quelques mois, à Marseille, complétant les renseignements du commissaire de police par des renseignements que j'ai recueillis auprès des parents des deux suicidés. Un jeune employé, âgé de dix-neuf ans, voulait épouser une jeune fille de son âge dont il était très épris, qui avait une conduite irréprochable et appartenait à une famille honorable ; mais sa mère le trouvant trop jeune pour se marier, lui refusa son consentement. Les jeunes gens continuèrent à se voir, à se promener ensemble; la jeune fille aussi vertueuse que jolie et gracieuse sut néanmoins rester pure malgré tout son amour. De plus en plus désireux de l'épouser, le jeune homme s'efforça par ses prières et ses menaces d*obtenir le consentement de sa mère, sans pouvoir y parvenir. Il persuada alors à la jeune fille qu'elle devait consentir à son enlèvement, pour forcer sa mère à donner son autorisation. La jeune fille, qui aimait beaucoup ses parents et redoutait le scandale, hésita longtemps; puis vaincue par les supplications de son amant, elle quitta en tremblant la maison paternelle, pouvant à peine se soutenir, mais espérant y rentrer bientôt au bras de son fiancé. Après l'avoir conduite à un hôtel, le jeune homme écrivit à sa mère qu'il avait enlevé sa fiancée, qu'elle s'était donnée à lui, que le mariage

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était dès lors nécessaire et il la suppliait de consentir. La mère refusa. Son fils lui écrivit de nouveau que sa fiancée se voyant déshonorée voulait mourir, qu'elle lui demandait la mort comme une grftce^ mais qu'il ne se sentait pas le courage de la tuer ; il suppliait une dernière fois sa mère de donner son consentement. La mère le refusa encore ; alors les deux amants acculés à la honte ou à la mort choisirent la mort : le jeune homme tira d abord sur la jeune fille un coup de revolver et s'en tira ensuite un second sur lui-même ; ilsmoururent le lendemain. Quand on pénétra dans leur chambre et qu'on demanda au jeune homme l'explication de ce drame, il répondit plusieurs fois : (( Il le fallait. » Ce furent les seules paroles qu'il put prononcer. Les lettres qui furent écrites par ces deux désespérés avant le suicide ne laissent aucun doute sur la cause de leur mort volontaire; la jeune fille a voulu se soustraire à la honte et le jeune homme éviter le scandale. Voici la lettre qu'elle écrivit à sa famille :

« Mes CHERS Parents,

« Pardonnez à votre Jeanne Tacte qu'elle va commettre. Mais, aimant sans espoir d'avenir, elle préfère mourir avec celui qu'elle aime que de vivre sans lui ; je vous embrasse tous. A vous mes dernières pensées.

« Votre Jeannette qui vous aime beaucoup et qui pense que vous lui pardonnerez. »

Elle avait aussi écrit à sa mère une lettre particulière :

« Ma bonne Maman,

« J'ai attendu jusqu'à ce jour pour mourir. J'avais encore espoir, mais la mère de mon bien-aimé n'ayant rien voulu entendre, nous sommes forcés de mourir. Il vaut mieux mourir que de vivre avec le mépris du monde, avec les sourires ironiques des voisins. Cela serait pour moi une torture sans égale, cela est pour beaucoup dans ma résolution de mourir. — Chère mère, pardonne à ton enfant tout le mal qu'elle te fait. J'aurais

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voulu pouvoir te rendre heureuse, mais que veux-tu! Nul n'est maître de sa destinée et j'ai toujours eu le pressentiment que je finirais ainsi.

« Adieu pour toujours. »

Le jeune homme de son côté avait adressé à sa famille les lignes suivantes :

(( Chère Mère, ghkrs Frères, « Pardonnez-moi. Je meurs désespéré. J'aime sans espoir d'avenir et crains le scandale. Priez pour moi. »

Il avait aussi adressé aux parents de la jeune fille une lettre ainsi conçue :

« Vous allez sans doute me maudire, quand vous apprendrez la mort de votre Jeanne bien-aimée, mais pardonnez-moi, nous nous aimions tant que Tidée d'une séparation a été plus forte que nous. »

Un romancier distingué, qui est en même temps un pénétrant moraliste, M. E(l.Rod,dans son dernier romdin le Dernier Refuge, a fait mourir avec son amant une femme mariée longtemps après qu'elle a quille la maison conjugale. Les deux amants se tuent parce que la société les repousse, parce que les devoirs qu'ils ont violés prennent leur revanche en leur rendant la vie insupportable parle remords, parce que pour la femme surtout, qui a conservé le sentiment de la dignité, la déconsidération dont elle se sent frappée lui parait plus intolérable que la mort. Le double suicide de la femme mariée et de son amant devient la conséquence de leur fausse situation.

Ce n'est pas seulement dans les romans que Ton voit des femmes adultères et leurs amants acculés au double suicide, et ce n'est pas uniquement dans les rangs élevés de la société que ces doubles suicides se produisent. Tout dernièrement, une femme de la campagne, qui avait quitté son mari et ses enfanls pour suivre son amant à Paris, finit par se suicider avec lui;

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