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LE DOUBLE SUICIDE D^MOUR

elle fit connaître les causes de sa résolution dans les termes suivants : « Voilà notre destinée à tous les deux : mourir; c'est notre délivrance. Mes chers enfants, je ne peux reculer, je n'ai pas la force de trahir mon serment ; nous avons assez soufiTert, nous demandons grâce, pardon à Dieu. )>

Il y a quelques mois, un homme marié, qui avait quitté sa femme pour vivre avec sa maîtresse, s*est asphyxié avec elle; dans récrit quïls ont laissé, les deux amants déclarent qu'ils sont forcés de se tuer et ajoutent : « Nous nous s^imons et nous aimons mieux mourir ensemble que de nous séparer.

« Nous ne regrettons rien, car nous avons été malheureux par notre amour !

« Nous ne demandons qu'une chose : être enterrés cdte à côte. »

Le mari avait écrit aussi à sa femme pour lui demander pardon.

Les suicides de maris qui ont abandonné leur femme et leurs enfants pour suivre leur maîtresse sont plus nombreux qu'on ne le croit ; c'est le remords et le dégoût de leur maîtresse, la pensée de leurs enfants et le souvenir de leur mère qu'ils recommencent à aimer qui les conduit au désespoir et au suicide. Un professeur écrivait à sa femme avant de se tuer : « Je cède à l'excès de ma peine. Mais il faut que tu saches que ma dernière pensée sera pour toi, que mon dernier soupir sera le soupir d'un amant que je t'enverrai en fermant les yeux. Peut-être y a-t-il de ma faute ; dans tous les cas, je l'aurai bien expié et tu me pardonneras. )>

Le plus souvent, la femme adultère reste insensible aux reproches et même à la générosité de son mari, lorsque celui-ci lui pardonne. Uans quelques cas très exceptionnels cependant on la voit se suicider de remords, comme dans le cas suivant : « Mon cher L.. ., mon mari, toi qui as toujours été si bon pour moi, pardonne-moi, excuse la peine que je t'ai faite ; je ne peux plus vivre, c'est plus fort que moi. Je meurs en pensant à toi, en pleurant. Je n'ai plus que la force de te redemander pardon,

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toi Qioii L... qui étais si bon pour moi. Adieu, je ne te reverrai plus. Ne m'en veux pas, pardonne-moi, je te demande pardon, mille fois pardon. Mon cher petit mari, mon cher L..., adieu; il est 6 heures, adieu je rentre dans ma chambre, adieu pour la vie. Ta femme qui t'aime. »

Lorsque la femme mariée, qui abandonne son mari et ses enfants pour suivre un amant, se donne la mort, plusieurs mois ou plusieurs années après^ elle n'agit pas seulement sous Tempire des remords qu'elle éprouve, mais parce qu'elle est à son tour abandonnée par son amant. La femme mariée qui a vécu publiquement avec son amant^ qui a bravé le scandale, s'est habituée à la honie ; elle n'est plus assez sensible à la déconsidération pour se suicider par remords, et surtout elle n'a plus assez d'empire sur son amant pour Tentraîner avec elle dans la mort. Comme dans les doubles suicides que j'ai personnellement connus, on voit, dans les célèbres affaires Bancal et Ghambige, la femme mariée se suicider avec son amant, quelques heures ou quelques jours au plus tard après sa fuite de la maison conjugale. La maîtresse de Bancal et la maîtresse de Ghambige, enivrées par leur passion, mais soucieuses de leur honneur, ne pouvant supporter les deux alternatives de leur fausse situation, la séparation ou la honte publique, s'abandonnent à leur amant et réclament ensuite la mort pour échapper à la déconsidération et au remords.

D'après le récit, qui me paraît exact, de Téludiant Ghambige, M"" X... lui aurait dit en se rendant à la villa où les deux amants se donnèrent la mort : « Je me donne à toi, mais jure-moi sur tout ce que tu as de plus sacré que tu me tueras tout de suite après... Promets-moi seulement de me mettre dans la main droite la rose que tu as cueillie ce matin et de m'embrasser après. » Lorsqu'elle se fut donnée à lui (1) elle réclama la mort à grands cris : « Tu es un lâche, lui disait-elle, tue-moi tout de suite, tu m'as promis de me tuer aussitôt déshonorée. )> Alors,

(1) Les constatations médico-légales établirent que des relations sexuelles répétées précédèrent la mort.

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elle appuya elle-même le revolver sur sa tempe droite et ne le trouvant pas bien placé, elle l'assujettit en donnant l'ordre de tirer.

L'étal d'esprit de M"»* X... est le même que celui que Balzac a décrit dans la Femme de trente ans et A. Dumas père dans Antony, Dans Taffaire Bancal, les deux amants se tuèrent quelques jours après le départ de M™' X... de la maison conjugale; mais le projet du double suicide était arrêté depuis un mois avant cette fuite. Avant de partir avec le D' Bancal, M"' X... lui avait fait jurer de se tuer avec elle. Sa conscience ne s'était pas réveillée seulemenl après la faute; bien qu'elle fi'it assoupie par rivresse de la passion, qui lui faisait trouver de la volupté à se perdre, à tout sacrifier à son amour, il lui restait encore assez de sens moral pour avoir peur du scandale et désirer la mort après la faute.

M. Sighele pense que la pensée du double suicide vient le plus souvent de la femme. Cette assertion me paraît trop absolue ; elle est exacte, quand il s'agit d'une femme mariée, honnête jusque-là, qui ne se livre à son amant qu^à la condition de mourir avec lui, pour ne pas survivre à sa honte; alors, il est vrai, la femme se voyant déshonorée réclame la mort avec énergie tandis que Tamant, qui avait promis de mourir pour arriver à la possession, regrette sa promesse quand il a satisfait sa passion ; retrouvant alors le calme de Tesprit et des sens, n'ayant pas les mêmes raisons que la femme pour désirer la mort, il voudrait vivre pour conserver la possession de sa maîtresse.

L'assertion de M. Sighele est encore exacte, quand il s'agit d'une femme plus âgée que l'amant dont elle craint de perdre l'amour; c'est le cas de la célèbre tentative de double suicide de Lamartine avec M"' X..., dont il s'était épris à Aix-les-Bains. Cette femme malade, mariée, étant rappelée auprès de son mari, prévoyant en outre qu'étant plus âgée que Lamartine elle cessera bientôt d'être aimée, n'ayant aucune croyance religieuse, lui avait suggéré la pensée de mourir ensemble.

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Dans le cas de double suicide cité par M. le D' Brierre de Boismont el invoqué par M. Sighele, à Tappui de sa thèse, il s'agit encore d*une femme mariée, plus âgée que l'amant et ayant pris sur lui un grand empire, elle avait trente-neuf ans et le jeune homme vingt-six quand ils se suicidèrent; le jeune hommen'avaitqueseizeanSjlorsquelafemmeàl'âge de vingt-neuf ans éprouva pour lui une violente passion et la lui fit partager. — Dans l'affaire Bancal, la femme mariée était aussi plus âgée que l'amant, c'est par erreur que le D' Lombroso écrit que la maîtresse du D' Bancal était une jeune fille. — Dans l'affaire Chambige, la femme était aussi plus âgée, elle avait beaucoup de cheveux blancs. Dans un cas récent de double suicide qui s'est produit à Paris, c'est encore la femme la première qui en a eu la première pensée, c'était une femme de vingt-quatre ans, maîtresse d'un jeune homme de dix-neuf ans. Cette femme avait vécu déjà plusieurs années avec un autre amant qui était allé faire son service militaire et qui lui avait laissé un enfant. Ce soldat devant revenir prochainement avec l'intention de reprendre la vie commune avec son ancienne maîtresse, celle-ci, effrayée de ce retour et ne pouvant se décider à quitter son nouvel amant dont elle était très éprise, préféra mourir avec lui ; elle plaça sa fille en garde chez une voisine, acheta du charbon et revint se placer sur son lit à côté de son amant; on les trouva asphyxiés.

Dans quelques cas très exceptionnels, des amants très jaloux font tant souffrir leur maîtresse par leurs soupçons, leurs reproches, leurs querelles, que celle-ci, indignéede ces soupçons, énervée par d'injustes reproches, dégoûtée de la vie misérable qui lui est faite, propose à son amant de mourir avec elle pour lui prouver son amour ; l'amant accepte et ils se tuent. J'ai observé dernièrement un cas semblable à Paris.

Lorsque l'amant d'une femme mariée, jaloux du mari, veut mourir avec sa maîtresse, s'il ne parvient pas à lui faire accepter ce projet ou à le lui faire exécuter, dans le paroxysme de la jalousie, il tue sa maîtresse sans son consentement et se tue

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ensuite. Ce cas s*est produit à Paris 1 année dernière. Le nommé L..., âgé de trente-six ans, veuf, père d'une jeune fille, avait noué des relations avec la femme d'un ami, mèrede quatre enfants. Les deux amants ne pouvaient se voir fréquemment et souffraient de cette gène. L..., très jaloux, devint très malheureux ; la mort lui parut préférable à la vie qu'il avait. Dans un rendez-vous qu'il donna à sa maîtresse, il lui dépeignit ses souffrances, son désir de mourir et l'engagea à partager sa résolution ; il y parvint et lui fit signer une lettre où les deux amants annonçaient leur intention de se suicider ensemble. Mais, au moment où ils allaient exécuter leur projet, ils crurent que le pistolet qu'ils avaient était insuffisant et sortirent pour aller en acheter un de plus fort calibre. Une fois qu'elle se trouva dans la rue, la femme reprenant possession d'elle-même changea dldée et courut à son domicile pour échapper à son amant. Celui-ci la poursuivit ; trouvant la porte fermée il escalada la grille, s'élança dans l'escalier, atteignit la femme dans sa chambre à coucher et lui tira un coup de revolver ; la voyant tomber, il se tira un second coup qui le tua. Lorsqu'on le releva, on constata qu'il sentait l'absinthe ; il en avait bu pour s'exciter à commettre l'acte qu'il avait prémédité. Il avait eu la singulière idée d'écrire au mari de sa maîtresse la lettre suivante: « Pardonnez à deux malheureux qui s'adorent depuis longtemps et qui aiment mieux mourir que de vivre séparés. Nous sommes deux lâches. Pardonnez-nous, occupez-vous de nos enfants. » Dans une autre lettre adressée à un de ses parents, il disait : « Ne pouvant avoir légitimement la femme que j'aime, je préfère la mort à l'existence que j'ai. Ne me blâmez pas^ plaignezmoi. Je suis un lâche d'abandonner ma fille, mais je ne peux plus vivre. »

Mais en dehors de ces cas, je crois que la pensée de mourir ensemble vient plutôt de l'homme que de la femme. Celui qui impose sa volonté est celui qui est le plus fort, le plus énergique, celui qui subit la suggestion est le plus nerveux, le plus impressionnable. Or, la nervosité est plutôt chez la femme, et la

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force de la volonté chez Thomme. On voit assez souvent rhomme très épris de la femme dont il est séparé par des obstacles insurmontables, torturé par la séparation et par la crainte de la voir passer dans les bras d'un autre, désirer la mort et dissimuler Thomicide dans Texéculion d'un double suicide dont il arrache le consentement à la femme. En voici un exemple: Une jeune fille des Basses-Alpes avait noué des relations avec un chapelier; ses parents l'ayant appris voulurent réloignér. Informé de ce projet, Tamant désespéré, craignant de la perdre pour toujours, lui fit signer un écril par lequel la jeune fille et lui exprimaient leur résolution de mourir ensemble. Quelques jours après, il se rendit chez sa maîtresse, et, après l'avoir embrassée, il lui dit : « Thérèse, il faut mourir, le moment est venu » ; en même temps il lui tira trois coups de revolver qui la tuèrent et se tira quatre coups qui ne lui firent pas de graves blessures.

Lorsque des jeunes gens, débauchés, paresseux, déçus dans leurs projets, criblés de dettes, comme Tony Auray et Soularue se suicident avec leur maîtresse, c'est Tamant qui acculé au suicide entraîne avec lui la femme par jalousie, pour qu'elle n'appartienne pas à un autre. M. Sighele invoque à l'appui de sa thèse l'exemple de Tony Auray, mais il se retourne contre elle ; en effet, l'accusé avait avoué qu'il avait tué la jeune fille avant de se suicider lui-même, afin qu'elle n'appartint pas à d'autres. Cette jeune fille n'avait que quinze ans; il l'avait enlevée à ses parents en lui promettant un brillant avenir. Après avoir mené avec elle une joyeuse vie pendant quelques mois, quand il eut épuisé toutes ses ressources et dissipé l'héritage que son père lui avait laissé, il songea, comme Rolla, au suicide. Seulement, au lieu de se donner seul la mort après une nuit d'orgie, comme Rolla, il décida la jeune fille à mourir avec lui. Il lui lira, pendant son sommeil, cinq balles dans la tôte ; au premier coup elle se réveilla et se tournant vers son amant elle l'appela par son nom : Tony! Lui continua à tirer; une balle traversa les deux lobes du cerveau; puis il se

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tira dans la bouche le sixième coup de revolver, se frappa cinq fois d'une canne à épée et se jeta de la fenêtre dans la rue.

Dans ces doubles suicides imposés par Tamani à iafemmo, pour appeler les choses par leur vrai nom, il faut dire que Tamant fait précéder son suicide de l'assassinat de la femme.

Comment se fait-il qu'un amant qui a des raisons particulières de désirer la mort parvienne à communiquer ce désir à l'autre amant qui n*a pas les mêmes raisons pour songer au suicide ? Cette communication s'explique par la communauté d'idées et de sentiments qui règne entre deux amants, qui sont très épris Tun de l'autre et par l'ascendant que le plus passionné ou le plus énergique exerce sur l'autre. Si le contact prolongé et presque exclusif de deux personnes, si une longue cohabitation suffit assez souvent à les faire penser de même, à leur faire vouloir la même chose, à les identifier, combien cette communication d'idées et de sentiments n'est-elle pas plus prompte et plus intense entre deux amants qui s'absorbent l'un dans l'autre! Ce que l'un veut, l'autre lèvent, ils le disent eux-mêmes dans les écrits qu'ils laissent ; voici ce que je lis dans une lettre écrite par deux amants qui se sont asphyxiés : « Nous ne nous entraînons pas l'un l'autre, c'est d'un commun accord que nous prenons la résolution de mourir ensemble. »Lorsque l'un des deux amants a plus d'ardeur et de passion il prend sur Pautre un ascendant considérable par la vivacité de ses sentiments, par la véhémence de ses paroles; il le suggestionne, en un mot, par la vue, la parole, le contact, fait taire ses scrupules, ses hésitations par un mélange de prières, de menaces, de sophismes et finit par lui faire accepter l'idée dudoublesuicide,en lui représentant qu'il est beau, qu'il est doux, qu'il est poétique de mourir ensemble. Cette suggestion se produit surtout avec facilité sur les natures nerveuses, impressionnables, qui obéissent volontiers aux personnes qui les dominent. La suggestibilité est encore accrue par l'état d'exaltation, de surexcitation des sens et de l'imagination, qui est celui des amants surchauffés par la passion.

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Lorsque, sous Tempire de croyances ardentes, la vocation religieuse remplaçait au moyen âge le suicide, celui qui par désespoir d'amour se jetait dans un couvent cherchait aussi à y entraîner la personne aimée. Lorsqu'Abélard se décida à entrer au couvent il força Héloïse à prononcer ses vœux avant qu'il eût prononcé les siens.

M. Sighele pense que, dans le double suicide par amour, « celui qui décide l'autre à se suicider n*est presque jamais Fauteur matériel de sa propre mort et de celle de Tautre ; c'est la plus faible, celui qui ne voulait pas mourir et qui s'est laissé entraîner à ce parti extrême qui frappe d'abord Tètre aimé et se donne ensuite lamort » (i). « Il y a la, ajoute-t-il, un phénomène de division de fonctions ; dans le couple suicide, comme dans le couple criminel, Tun pense et Tautre agit, h Je n'aiobservériende pareil ; dans presque tous les cas, la femme, craignant de se manquer ou de se défigurer, prie son amant de la tuer avant de se tuer. Je n ai jamais vu, dans un double suicide, la femme frappant son amant et se donnant ensuite la mort. Ce cas ne se produit que lorsque la femme commet un meurtre par jalousie ou par vengeance et se suicide ensuite par remords, mais alors il ne s*aglt pas d'un double suicide. L'exécuteur du double suicide par arme à feu est toujours l'amant; la raison est bien simple, elle est donnée par M"** X..., lorsqu'elle dit à Ghambige : « Tu me tueras et tu te tueras après ; tu es l'homme, tu dois avoir le plus de courage ». La femme n'a pas assez de courage pour donner la mort à son amant avec son consentement et se frapper ensuite. Dans un cas exceptionnel une femme énergique qui voulait se tuer avec son amant disait : a Ce qui me contrarie, c'est de me défigurer, mais n'importe, si Fernand manque de courage, je prendrai le pistolet^ je me le placerai sous le menton et je me ferai sauter la cervelle. Quand Fernand me verra morte à ses pieds, il n'aura pas le courage de supporter la vie. »

(1) Sighele. — le Crime à deux, p. 47.

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L'asphyxie et la submersion donnent aux amants le moyen de mourir ensemble, sans que l'un d'eux soit obligé de faire précéder son suicide de l'homicide de l'autre ; après avoir allumé un réchaud, ils s'étendent au lit les bras entrelacés ou bien se jettent ensemble à l'eau. On a vu aussi des fiancés s'armer chacun d'un pistolet, à la détente duquel est fixé un ruban ; le jeune homme tient le ruban du pistolet de la jeune fille, et celle-ci tient le ruban du pistolet du jeune homme ; ils tirent tous les deux en même temps à un signal.

L'amant, qui ne tremble pas pour tirer sur sa maîtresse plusieurs coups de revolver, a la main moins sûre quand il tourne l'arme sur lui-même ; il ne manque pas sa maîtresse, maià jl se manque souvent lui-même. Alors assez souvent le sentiment de la conservation le reprend, son exaltation s'apaise et il n'est plus tenté de recommencer : « Nous voulions mourir tous les deux^ disait un amant; je suis malheureux, je me suis manqué, et je n'ai pas eu le courage de me donner encore un coup de revolver. » C'est parce que l'amant se manque assez souvent et n'ose pas recommencer la tentative de suicide, que la justice^ se trouvant en présence du cadavre de la jeune fille et de l'amant qui s'est manqué, lui demande compte de sa conduite. Toutefois j'ai vu un cas où l'amant s'était tué et avait manqué sa maîtresse. — Lorsque la femme survit à ses blessures, si Tamant a reculé devant la mort, elle ne lui pardonne pas son défaut d'énergie. Dernièrement, un professeur au collège de P..., quoique âgé de trente-sept ans, marié et père de famille, avait noué des relations avec une femme mariée, âgée de trentedeux ans et mère d'un jeune enfant. Ne pouvant continuer leurs relations, les deux amants résolurent de se tuer, l'homme par un coup de pistolet, la femme avec une forte dose de laudanum. Celle-ci but le poison, mais elle fut ramenée à la vie par des soins énergiques. Apprenant alors que son amant n'avait pas tenu sa promesse de se tirer un coup de pistolet, elle en conçut une si violente colère qu'elle acheta une bouteille d'acide sulfurique et la lui jeta au visage.

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La femme, même la jeune fille, lorsqu'elle est bien décidée à mourir avec son amant ou avec son fiancé, persbte pins que rhomme dans cette pensée ; elle recommence ses tentatives de suicide, quand les premières ont échoué. Une jeune fille, qui avait voulu se donner la mort avec son fiancé, parce que ses parents s'opposaient à son mariage, ayant reçu à la tête un coup de pistolet, qui n'avait fait que la blesser, supplia son fiancé de lui en tirer un second. Mais l'exemple le plus saisissant de l'extraordinaire ténacité de la femme dans son dessein de mourir avec son amant est celui de M"* X..., la maîtresse du D' Bancal ; pendant sept heures Tamant a saigné, charcuté, empoisonné sa maîtresse, administrant du poison après des coups de bistouri, revenant au bistouri après le poison, sans que M** X... ait exprimé un regret ou ait manifesté le désir de voir cesser cette boucherie ; on aurait dit qu*elle était heureuse de recevoir la mort de la main de son amant. Les deux amants avaient choisi un singulier genre de mort : ils avaient formé le projet de s'ouvrir les veines. Voici le récit que fit le D' Bancal à la Cour d'assises :

(( Cest dans la nuit du 23 au 24 que L... me demanda de mettre fin à ses jours, en me disant : « Il faut commencer. » Je lui ai répondu : « Nous avons bien le temps. » Elle reprit : « Mais tu ne te rappelles donc pas que tu m'as dil que ce serait peut-être un peu long... ; il faut commencer. » Je lui pratiquai deux saignées aux jambes, et elle perdit beaucoup de sang.... elle s'évanouit. Lorsqu'elle reprit connaissance Je lui demandai si elle voulait continuer à vivre. « Non, » me répondit-elle. Je lui parlai de mon bistouri, mais elle me dit qu'elle ne voulait pas qu'un fer lui entrât dans le cœur. Je lui demandai si elle voulait boire de l'acétate de morphine que j'avais apporté avec moi. « Oui, » me dit-elle. Je partageai le poison en deux portions, je lui en donnai un verre et j'en bus un autre verre... puis je lui pratiquai l'ouverture de l'artère du bras gauche. Sur ces entrefaites, le jour parut; je lui demandai encore si elle voulait vivre, elle me répondit : « Non, » et me pria d'en finir. <« Tu m'as parlé

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d'un moyen, emploie-le, me dit-elle ; il faut en finir, il faut en finir ! » Je lui portai avec mon bistouri un premier coup qui fut trop faible ; je m'en portai un aussi ; nous restâmes ainsi pendant quelques instants, pensant que notre dernier moment était arrivé. L... se réveilla : « Je ne me sens pas mourir, dit-elle, il faut recommencer; tâche que celui-ci soit le bon... » Je lui portai un second coup; elle me dit : a Ah ! celui-là est le bon ! » et elle me serra la main. Depuis ce moment, elle n'a plus fait un mouvement. Je me portai alors trois coups de mon bislouri; je perdis du sang, mais je ne me tuai pas. J'enfonçai de nouveau et à trois reprises l'instrument dans mes plaies, je le tournai et le retournai sans plus de succès. » Quand on pénétra dans la chambre des deux amants on trouva M"* X... morte et le D' Bancal baigné dans son sang. On lui mit des compresses, il chercha à se les arracher en disant qu'il voulait mourir; il ne voulait pas laisser enlever le cadavre de sa maîtresse et s'écriait qu'il irait bientôt la rejoindre. Quelques jours après, pendant qu'on le pansait^ il introduisit son doigt dans la plaie pour Télargir. Pendant l'instruction, il tenta encore deux fois de se suicider.

L'opiniâtreté incroyable avec laquelle le D' Bancal a voulu donner la mort à sa maîtresse, le courage avec lequel celle-ci a subi volontairement ces sanglantes opérations s'expliquent par Texaltalion amoureuse qui les enivrait. L'exaltation amoureuse, comme toute autre exaltation mystique ou politique, donne une énergie particulière qui rend insensible à la douleur.

II semble que s'il y a une profession qui doive guérir l'esprit de l'exaltation romanesque, c'est la profession médicale. Cependant le D' Bancal n'est pas le seul docteur qui ait voulu mourir avec sa maîtresse. En 1864 notamment, à Berne, le D' Demure et sa fiancée s'empoisonnèrent.

Aucune profession ne met à l'abri de ce délire amoureux, si voisin de la folie, lorsque la passion est arrivée à son paroxysme, et si proche du suicide, quand elle est conti^ariée.

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« Même l'homme du peuple et le moindre garçon, « A qui certes jamais Zenon ne flt leçon, « Même la jeune fille, humble enfant qui s'ignore, « Qui se sentait dresser les cheveux hier encore c Au seul mot de mourir, tout d*un coup enhardis, c Ils vont oser régler ces apprêts si maudits. « Méditer longuement, d'un œil plein de constance, « Le poison ou le fer, leur unique assistance (i). •

(1) Leopardi, traduction de Sainte-Beuve.

Louis Proal.

Congrès international de médecine légale

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