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TRIBUNAUX ÉTRANGERS

Le roman d'un jeune homme riche

Il faut avoir assisté aux audiences de celte affaire pour savoir quelles énormes quantités de liquides peuvent être absorbées par un Anglais. Les héritiers naturels de M. Charles Stuart Gonningham — dont le testament est actuellement en question — ont ouvert une enquête minutieuse sur la façon de vivre de leur parent pendant son voyage avec la petite fleuriste anglaise qu'il avait rencontrée à Monte- Garlo et qu'il se proposait d'épouser pour peu que le dieu des ivrognes lui en eût laissé le temps, ils ont amené à Londres les hôteliers de Gorse, de Provence et d'Italie qui ont hébergé les amoureux, et ceux-ci sont venus déposer devant la cour munis de leurs livres comme de pièces à l'appui.

A Nice, M. Gonningham occupait une chambre de 5 francs par jour et prenait à table d'hôte deux repas coûtant l'un 4 et l'autre 6 francs. En tout 15 francs par jour. Or, sa dépense quotidienne s'élève régulièrement à plus de 100 francs, la différence étant représentée par les libations de la journée. A Ajaccio, M. Gonningham buvait le matin de son arrivée, avant de se mettre à table, trois bouteilles de Champagne, une bouteille de wisky, quatre absinthes, deux verres de kirsch et deux verres de rhum. A Gènes, là où le testament fut dicté devant témoins et signé, sa consommation quotidienne en liquides revenait à une centaine do francs. A Monaco, en une semaine, il boit pour 785 francs de vins de Bordeaux et de Porto. A Florence, il a une addition de restaurant ainsi libellée :

Vermouth 4 fr.

Porto 6 >)

Absinthe 1 20

2 déjeuners iO »

4 bouteilles Chianti 5 »

3 — Asti i8 »

Café 1 50

8 cognacs 4 »

Soit une addition de 49 fr. 70 où la nourriture est représentée par une dépense de 10 francs seulement.

Ces beuveries extravagantes avaient pour résultat d'entraîner M. Conningbam à des écarts qui le faisait remarquer de ville en ville. A Ajaccio la police lui dresse procès-verbal parce qu'il s'amusait, de la fenêtre de Tbôtel, à vider des siphons d'eau de Seltz sur les dames qui passaient dans la rue. A Gènes, il insultait tous les voyageurs qui se trouvaient à table d'hôte avec lui. A Rome, il se présenta à la porte du Vatican, muni de sa lettre d'audience, mais ivre au point de ne pouvoir se tenir debout. Et comme les gens de service lui refusaient l'entrée, il se répandait en injures exaspérées contre le pape. A Naples, quelques semaines avant son décès, il ne se levait même plus et passait toutes ses journées dans son lit, à vider force bouteilles.

11 n'en est pas moins établi que, malgré ces excès répétés, M. Conningbam donnait à de certains moments l'impression d'un homme parfaitement maître de lui. Ce fut celle du consul d'Angleterre à Gènes, lorsque ce fonctionnaire reçut sa visite. M. Conningbam lui parla de son projet formellement arrêté d'épouser la petite fleuriste de Monte-Carlo et lui demanda tous les renseignements relatifs à sa mise à exécution. Dans une seconde visite, il fut question du testament aujourd'hui contesté. M. Conningbam dit au consul qu'il entendait laisser toute sa fortune à miss Plummer et qu'il ne se souciait nullement de ses collatéraux. Au cours de ces deux entrevues, le consul remarqua bien chez son interlocuteur des signes non équivoques d'alcoolisme, mais le jeune homme riche n'était pas ivre et raisonnait avec lucidité. Même déposition du consul d'Ajaccio. Celuici savait que M. Conningbam se livrait aux alcools, mais il l'a vu souvent de sang-froid et l'a entendu, dans ces moments-là, parler de ses projets à Tégard de miss Plummer.

Pas de cause, on le voit, plus embrouillée ni plus délicate.

Après trois heures de délibération, le jury a rendu un verdict en faveur de miss Plummer et débouté de leur demande les héritiers naturels de M. Conningbam.

Cette décision a été chaleureusement applaudie par les assistants.

{Le Temps.)

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