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ET EXÉCUTÉ

Le 6 septembre 1638, M. Baillet, président à la Chambre des Comptes de Dijon, déclarait à plusieurs personnes qu'il se rendait chez son cousin germain. M. Giroux, président à mortier au Parlement, pour lui faire une visite d'adieu. M. Giroux devait partir le lendemain pour Rennes afin d'y soutenir un procès que lui avait intenté le conseiller Saumaise de Chasans.

Sur les huit heures du soir, plusieurs témoins virent entrer à rhôtel Giroux le président Baillet suivi de son valet Neugot, dit Baudot. De ce moment la trace des deux hommes disparut.

Le lendemain matin le président Giroux se mettait en route, emmenant quatorze domestiques et, chose étrange, se faisant accompagner jusqu'à Plombières (1)par la femme du président Baillet.

La disparition d'un homme de l'importance de Baillet, dans une ville où il comptait de nombreux parents, ne pouvait manquer de passionner le public. L'opinion générale était qu'il y avait eu crime et bientôt on prononça tout bas le nom de Giroux comme étant celui deTassassin.

On savait que Giroux était l'amant deM"' Baillet, qu'il avait plusieurs fois exprimé le désir de l'épouser si elle devenait veuve. C'était dans ce but qu'il s'était rendu criminel. Il avait déjà empoisonné sa femme et comme Baillet était le seul obstacle qui s'opposât encore à son mariage, il l'assassina. Son amour pour Marie Baillet était profond et ne se démentit jamais. La complicité de cette femme dans Tassassinat de son mari était flagrante. Jamais Giroux ne la dénonça et ne voulut la reconnaître complice. Vicieuse, adroite, corrompue, elle dominait

()) Village à 4 kiloojètres de Dijon.

entièrement Giroux. C'est elle qui conçut le crime, qui encouragea Giroux. L aimait-elle? Non, elle voulait être débarrassée de son mari et elle employa Giroux à cette besogne. C'est tout ce qu'elle voulait de lui. Au lendemain du crime, dans un moment de terreur, elle envoya une de ses confidentes déposer que jamais Giroux n avait eu l'idée de Tépouser parce qu'il savait bien qu'elle avait eu la vérole. C'était faux, mais tant de cynisme montre de quelle boue était pétrie Tâme de cette femme •

Comme nous Tavons dit Topinion publique accusait Giroux. Une enquête qui fut ouverte le 9 mars 1639 ne produisit aucun résultat. Personne ne voulut parler. Enfin sur la plainte de la mère deBaillet« Tinstruction définitive fut ouverte le 5 mars 1640 et confiée aux conseillers Jacquot et Millière. On leur adjoignit une délégation de quatorze conseillers qui durent prêter serment sur Tévangile de ne parler à personne de ce qui se ferait pendant Tenquête. La tâche des commissaires enquêteurs était hérissée de difficultés. Giroux occupait une situation très élevée dans la magistrature. Il était le beau-frère du premier président de la Berchère et comptait de nombreux parents dans le Parlement. Cette situation à part obligeait les commissaires à n'accuser Giroux qu'avec des preuves indiscutables. D'autre part Giroux inspirait une terreur qui rendait muets les témoins. Dès qu'il se vit menacé, il mit en œuvre toutes les ressources de son esprit. D'abord il essaye de Tintimidation. Il se rend devant la cour assemblée, en grand costume de président à mortier, et demande des juges. Il intente un procès pour viol au conseiller SaumaisedeChasans, qu^il redoute. Les témoins reçoivent des lettres les menaçant d'assassinat ou d'empoisonnement s'ils parlent. Les hôteliers en reçoivent de semblables, si bien qu'ils refusent d'héberger les témoins et que la cour est obligée de les prendre sous sa protection. Mis en prévention le 11 mai 1640, écroué au château de Dijon le 11 juillet de la même année, Giroux continua ses tentatives du fond de sa prison. Il réussit à fabriquer et à déposer au parlement de fausses lettres patentes du roi renvoyant l'affaire devant le Parlement de Pau. De ce fait l'instruction éprouva un retard de trois mois et ne fut reprise que lorsqu'on eut reconnu que ces lettres

étaient fausses. Enfia quand il se vit perdu, Giroux proposa à un prisonnier de guerre de s'emparer du château, de bombarder la ville, d'enlever le prince de Condé et de livrer Dijon aux Impériaux. Dénoncé par le prisonnier qui était un gentilhomme comtois du nom de du Magny^ Giroux furieux essaya de Tassassiner à coups de ciseaux.

On voit qu'avec un tel homme il fallait agir à coup sûr. Des dépositions importantes furent recueillies grâce à un monitoire rendu par Tofficial de Langres, le 21 mars 4640.

Ce document fut lu à toute» les paroisses de Dijon ; il frappait d'excommunication tous ceux qui, les sachant, ne révéleraient pas les faits se rapportant à la disparition de Baillet.

Enfin l'heure était venue où des preuves indiscutables allaient accabler Giroux.

Le conseiller Jacquot, se trouvant chez des amis, y rencontra la fille Eléonore Cordier, alors domestique de Giroux.

Naturellement M. Jacquot lui parla de la disparition de Baillet, lui posa quelques questions auxquelles elle répondit par des contradictions ou par des explicalions évasives.

Ce fait frappa le conseiller, qui obtint du Parlement un arrêt disant que, « pour soustraire la fille Cordier aux menaces de son maître^ elle serait déposée à la conciergerie du palais ».

Cette arrestation était de la plus haute importance.

Un greffier du Parlement, envoyé à Langres, avait appris qu'au mois de décembre 1639, le messager Jayet avait apporté de Dijon un coffre envoyé par Eléonore Cordier à M"* Humblot, femme du bailli de Langres, chez qui elle avait été en service; ce coffre, qui fermait à clef, renfermait : une épée, une baïonnette et un chapeau.

Une particularité frappa le bailli Humblot. C'est que le chapeau de forme basse portait une estafilade comme l'aurait faite la pointe d'une épée.

Plus tard la fille Cordier fit rapporter ce coffre à Dijon, où on le retrouva. La lumière se faisait dans Tesprit des commissaires enquêteurs. Pour eux, l'objet important contenu dans le coffre était le chapeau et toutes leurs investigations se rapportèrentà cet objet. C'est que le bailli de Langres avait déclaré avoir vu un chapeau à forme basse percé d'une estafilade, comme le ferait

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la pointe d'urne épée. Or Baillet portait habituellement un chapeau à forme basse et des témoins confirmèrent qu*il le portait dans la soirée du crime. Tout faisait donc supposer qu'on se trouvait en présence du chapeau de Baillet. Or, quand on eut ouvert le coffre on trouva un chapeau de forme ordinaire. Dans cette circonstance, ou le bailli de Langres avait mal vu, ou il y avait eu une substitution. Le bailli fut très affirmatif et confirma sa premièi'e déposition. Alors c'était que G iroux, n'osant délruire ces objets que plusieurs témoins avaient vus, avait opéré une substitution. D*abord il nia et fut forcé de reconnaître qu'il avait emprunté lui-même, sous un prétexte quelconque, le chapeau de forme ordinaire à un conseiller au Parlement qui se montra, d'ailleurs, furieux du rôle que Giroux avait fait jouer à son chapeau. A ce moment deTinstruction, les commissaires savaient donc que le coffre envoyé à Langres de chez Giroux avait contenu primitivement un chapeau a forme basse, tel qu'en portait Baillet, que ce chapeau était déchiré par la pointe d'une épée et qu'en dernier lieu, Giroux, lui-même, lui avait substitué un chapeau de forme ordinaire. C'était grâce à une partie du vêtement démontrer, presque indubitablement, que Giroux avait assassiné Baillet chez lui et avait essayé de faire disparaître les traces de son crime.

Mais une preuve bien autrement terrible et accablante allait foudroyer l'accusé.

Quelques domestiques de Giroux, mis à la torture, firent des révélations. On apprit ainsi que le père de l'accusé avait fait transporter de Thôtel de son fils chez la mai*raine de ce dernier, M"* Du Vigny, une sorte de coffre d'assez grandes dimensions.

Le 8 avril 4641, les commissaires, accompagnés de Benoît Giroux père, firent une descente chez M"' du Vigny. Ils découvrirent dans un cabinet un saloir fermé à clef, qu'ils firent ouvrir devant Benoît Giroux. Ce saloir renfermait deux sacs de loile, des ossements, des débris d'habits d'homme, une botte, des souliers et un éperon.

Les magistrats enquêteurs résolurent de tirer parti de cette découverte. D'abord, ils commirent deux chirurgiens pour déterminer si les ossements étaient ceux d'un ou plusieurs êtres bttnrMiins, leur Age aproximaiif et si les sujets étaient de

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grande taille. Il esl bien certain que les commissaires ne pouvaient supposer, à cette époque^ qu'on pourrait un jour à Taide d'un ou de quelques os reconstituer la taille dun individu à quelques centimètres près. Mais les questions qu'ils posaient aux chirurgiens n en sont pas moins remarquables et montrent quelle importance la justice attachait déjà à la médecine judiciaire. Les chirurgiens, d'après les notes d'audience d'un des commissaires, reconstituèrent les corps c< os par os ». Ils déclarèrent qu'ils se trouvaient en présence de deux corps d*hommes presque entiers, que les sujets étaient dans la force de Tâge et de grande taille. Or Baillet et son domestique avaient une quarantaine d'années ; ils étaient de grande taille et d'une force peu commune. Les conseillers Jacquot et Millière, laissant de côté toutes les traditions et se livrant à leur propre initiative, tirent porter leurs recherches sur les débris de vêtements découverts dans le saloir. Le chapeau trouvé dans le coffre envoyé à Langres leur avait déjà donné de précieux renseignements et Ton comprend qu'ils cherchèrent à tirer parti de ces débris d'habits. Voici ce qu'ils résolurent de faire établir :

l"" Se trouvait-on en présence des vêtements de une ou de plusieurs personnes?

2' Les vêtements avaient-ils appartenu à Baillet ou à Neugot?

C'est donc dans Tesprit de deux magistrats dijonnais du xvu* siècle que prit naissance Tidée de l'identification par les vêtements. Tout d'abord, les tailleurs déclarèrent que les vêtements avaient appartenu à un seul individu. On sut depuis que Giroux avait brûlé ceux de Neugot immédiatement après le crime. Un tailleur, nommé Deloigny, affirma avoir fait ces habits pour Baillet et en donna comme preuve que pour rendre le collet du pourpoint plus rigide, il avait cousu entre l'étoffe et la doublure une carte à jouer qui était le roi de pique. La doublure fut décousue à l'instant et la carte révélatrice retrouvée. Enfin une femme Canablin reconnut avoir vendu le chap. du pourpoint à Baillet en août 1638 en présence de Deloigny. Les déclarations des cordonniers ne furent pas moins concluantes que celles des tailleurs. L'un deux, Ribourg, reconnut la botte et les souliers pour les avoir faits pour Baillet et son domestique.

Ces charges accablaient Giroux, et cependant les commissaires

enquêteurs ne se déclarèrent pas encore satisraits. Il leur fallut en plus que le vieux président Benoit Giroux avouât qu'il avait trouvé les cadavres dans le jardin de son fils et qu'ils les avait fait porter chez M^* du Vigny à qui il avait remis la décharge suivante : « Je vous ai confié, Madame, un dépôt de très grande imporiance. Je vous conjure de ne déclarer cet important secret à personne; et s'il arrivait que Dieu disposât de mes jours avant de vous revoir, alors vous prendriez soin, vous-même, de les remettre aux mains de celui de mes gens que vous jugeriez capable de plus de fidélité et de prudence ! »

La lumière était faite tout entière, car on avait, d'autre part, reconstitué pas à pas Titinéraire de Baillet dans la soirée du 6 septembre 1638.

Les commissaires triomphaient, car ils avaient retrouvé le corps du délit j sans lequel, suivant un principe rigoureux du Parlement de Dijon, les déclarations les plus directes pouvaient ^tre affaiblies, sinon écartées de la cause/G*est donc à bon droit que Jacquot et Millière dirent dans un moment de satisfaction^ qu'ils avaient fait des preuves géométriques et à pas comptés. Les vêtements et les deux squelettes furent déposés au greffe.

Comment avait été commis le crime? On ne le sut qu'après la condamnation de Giroux, grâce aux révélations d^in certain Aubriot, dit La Valeur, qui avait été son domestique et qui s'était sauvé tant son maître lui inspirait de terreur.

Nous citerons la partie de sa déposition qui se rapporte à la perpétration du crime et qui a été, pour ainsi dire, sténographiée à l'audience même par un des conseillers. C'est le 6 janvier 1646 que Ija Valeur fit sa déposition devant le Parlement assemblé. Nous copions textuellement : « A déclaré que Devilliers (1) lui a dit du sieur Giroux : C/est lui qui a tué M. Baillet avec Saint- Denis (2). Giroux en voulant prendre congé de celui-ci, Ta pris du bras gauche par la tête, puis l'a poignardé de Tautre avec Saint-Denis qui s'était jeté aussi sur lui. M. Baillet étant ainsi tué, le valet entra. Saint-Denis lui porta un coup d'épée au ventre, lequel étant blessé et Giroux avec lui Devilliers s'en

(4) Domestique de Giroux.

(2) Autre domestique de Giroux.

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élanl approché, il s'était retourné vers eux et les avait renversés en crtant. En ce moment Saint-Denis, qni tenait un couieau de table, s'est jelé sur ledit valet et lui a coupé la ^orge; a déclaré ({ne Baillet et son domestique étant tués, Giroiix commanda à Saint-Denis de voir s'il n'y avait pas de lumière du côté de la maison de M. de Gand, de crainte qu'on ne reconnût ce qui se faisait en sa maison, et que Saint-Denis ayant rapporté qu'il n'y avait point de chandelles, lesdits sieurs Giroux, Devilliers et Saint-Denis, résolurent d'enterrer les corps dans une des caves du côté de la maison Delaunay, et comme Saint-Denis fit entendre à Giroux qu'il n'y avait pas assez de terre pour faire le creux assez protond, ils résolurent de porter les corps aux petits privés, du côté du jardin, et en même temps le corps dudit sieur Raillet fut mis en la casaque de son valet et porté aux privés par lesdits sieur Giroux, Saint-Denis et Devilliers. lui répondant, portant la chandelle, et que comme ils furent aux privés et le corps de Baillet ne pouvant passer par le trou de Tanneau, ils levèrent la haie et jetèrent le corps, après quoi, ils retournèrent quérir le valet qui y fut jeté aussi, tous deux la tète devant, vfMus, et le sieur Baillet épéronné ;

« Dit qu*en portant le corps du sieur Baillet, le chapeau de ce dernier étant tombé dans la cour, le répondant le jeta avec le pied sur la galerie, et ledit sieur Giroux commanda de jeter aux privés les manteaux, casaques et.ëpéea:

« Qu'il avait nettoyé la chambre où les corps venaient d'être assassinés et que ce fut une chose qu'il promit au sieur Giroux pour sauver sa vie, ce qui dura jusqu'à Taube du jour; après quoi le sieur Giroux se mit au lit dont les rideaux étaient encore tout froissés et humides;

« Que profitant alors de l'absence de son maître et ne sachant pas au vrai quelles étaient les personnes qui étaient assassinées, il descendit dans les privés et reconnut que c'étaient M. Baillet et son valet ; sur quoi s'étant mis à genoux proc^he les corps, il récita quatre Pater pour leurs âmes, puis fouilla dans les poches, ayant dessein, s'il y avait de l'argent, de le prendre et de l'employer pour faire prier Dieu pour eux! »

Ce fut le 2 mai 1643 que Giroux comparut devant la grand chambre. En quittant le château, Giroux fit ses adieux à tout le

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monde, et communia après avoir prêté par deux fois serment qu'il élail innocent.

Il faut signaler, en effel^ que, pendant sa détention, Giroux affectait daccomplir ses devoirs religieux.

Mais» dans un moment dexpansion, il confia à du Magny qu'il ne croyait ni à la foi, ni aux saints, ni aux reliques, ni à la vie future, ni à la religion.

Pendant le trajet de Giroux au palais, la cour entre en séance. Elle est composée de seize juges. Tous les parents de Taccusé ont été exclus. Les portes du palais sont fermées à clef et les clefs déposées au greffe. Le lieutenant du château, Comeau, garde les portes, car une foule inouïe se presse dans les rues.

Enfin, Giroux parait devant ses juges. Il est vêtu d'une soutane et d*un long manteau. La cour lui a laissé le choix entre ce costume et le manteau court, mais lui a défendu de paraître en robe et en bonnet. Il va s'asseoir sur un escabeau plus élevé que la sellette ordinaire et attend silencieusement que le président lui adresse la parole.

Il regarde impassiblement les pièces à conviction, qui sont terribles pour lui. Ce sont les deux squelettes de Baillet et de Baudot, reconstitués os par os.

Les magistrats ressentent une sensation pénible et douloureuse en voyant comparaître devant eux cet accusé qui a été leur supérieur, tout au moins leur égal.

C^est au milieu de cette émotion que le président de Lamothe commence Tinterrogaloire.

Le président. — Connaissez- vous ces ossements?

Giroux. — Non, Monsieur.

Le président. — Ce sont ceux du président Baillel, votre cousin, et de son valet de chambre Baudot, que vous avez assassinés. Pouvez-vous le nier après tant de preuves concluantes au procès, et n'est-ce point vous qui avez empoisonné votre femme, dans le dessein d*épouser la dame Baillet après la mort de son mari? N'est-il point vrai encore que vous avez empoisonné jusqu*à douze personnes <;ui avaient été complices avec vous de ces meurtres et empoisonnements, et n'avez-vous pas chargé, méchamment et injurieusement, M. Saumaise de Cbasans, con-

seiller au Parlement, de viol sur la personne d'Hilaire Moreau. dans l'inlenlion de le perdre?

Girotix ne répondit que par des lamentations; il se prétendit persécuté, viciime d*ennemis puissants. Mais il n'avoua rien et quand il fut confronté avec ses domestiques, il leur inspira encore une telle ferreur que plusieurs se rétractèrent et que les autres se refusèrent à le charger. Mais tout était inutile. La conviction des juges était faite, et le 8 mai 1643, ils rendirent Tarrôt suivant ;

a Rapport desdits commissaires et conclusions du Procureur général du Roi, Ouïs :

« La Cour, les chambres assemblées, a déclaré et déclare ledit Giroux fils dûment atteint et convaincu d'avoir cruellement et proditoirement assassiné et tué ledit maître Pierre Baillet, président à la chambre des comptes, son cousin germain, et Philippe Neugot, dit Baudot, domestique dudit Raillet; d'avoir attenté à la personne de Jacques Simon, sieur du Magny, pour Tassassiner, supposé des violences et des excès à sa personne, aux commissaires de ladite cour procédant à l'instruction du procès, improféré plusieurs injures atroces contre leur honneur et contre le respect et l'autorité de ladite cour et de ses arrêts, d*avoir par noms, faussetés, subordinations, déguisements de noms et de personnes, supposé à M, Pierre Saumaise, sieur de Cbasans, conseiller à la cour, un crime de rapt et de violement à la personne d'Hilaire Camusot, dite Moreau, et un larcin domestique à Claude Lucia, dit Champagne et à Honoré Maire, témcrins audit procès, pour se préparer des reproches contre eux, corrompu par argent les nommés Mathieu Bailly et Roch Provins, pour supposer à Marc-Antoine de Saumaise fils un assassinat à sa personne, fait écrire un faux exploit sous le nom d'un sergent, portant significations audit Saumaise père de prétendues lettres d'évocation :

« Pour réparation dexquels crimes et autres cas des procédures, a privé ledit Giroux de tous honneurs, charges et dignités; ordonne que les habits de président lui seront levés et ôtés par les huissiers de la Cour, en présence du substitut du Procureur général, ses provisions et arrêts de réception audit Etat tiré des registres; Ta condamné à ^tre par Texécuteur de la haute justice

conduit en pourpoint au devant de la principale porte et entrée du Palais, et là nu-lête, à genoux sur le perron, tenant à la main une torche ardente du poids de quatre livres, faire amende honorable, demander pardon desdits crimes à Dieu, au Roi et à la justice, et audit Saumaise père; dire et déclarer que méchamment et calomnieusement il lui a supposa) ledit rapt; ce fait, mené au champ du Morimonl de cette vilte de Dijon, et y avoir pai* ledit exécuteur la tête tranchée; le condamne, en outre, en 10,000 livres d'amende envers le roi, 4,000 livres d'aumônes envers les pauvres de Notre-Dame et du Saint-Esprit de ladite ville; 300 livres à chacun des couvents des religieux Cordeliers, Jacobins, Carmes, Uinimes, Capucins, Bernardins de Dijon et Feuillants de Saint- Bernard de Fontaines, pour faire prier Dieu pour les âmes desdits Baillet et Neugot; 20,000 livres d'intérêt à la dame Burgat; pareille somme à Marie, veuve de Pierre Baillet; autres 20,000 livres audit M. Pierre Saumaise ; desquelles deux sommes, iceux de Saumaise seront payés par préférence à toutes autres adjudications, après, néanmoins', les frais des procédures, deniers consignés et autres, nécessaires pour Tinstructiôn et jugement desdits procès; à Jeanne Neugot, femme dudit Jean Grumier, vigneron à Gevrey, sœur dudit feu Neugot, 600 livres aussi d'intérêts; et en tous les frais et dépens des procédures; le surplus de ses biens acquis et confisqués à qui il appartiendra. Ordonne que les factum dudit Giroux, saisis de l'autorité de la cour seront lacérôs et les propos injurieux contenus en ses requêtes et autres actes dudit procès, contre Thonneur dudit Saumaise père et de sesdits enfants, biffés et rayés en présence desdits commissaires, et les ossements desdits Baillet et Neugot portés en Téglise Notre-Dame pour y être inhumés; . . . .

u Fait à Dijon, en Parlement, lesdites chambres assemblées, le 8 mai 1643. Signé : De Lamothe. président, Milliëre et Jacquot, rapporteurs. »

Plusieurs conseillers avaient opiné pour le supplice de la roue ou du feu.

Suivant Tusage d'alors, l'arrêt devait être exécuté le jour même où il avait été rendu.

Dans la nuit du 7 au 8 mai, Giroux avait reçu des avis secrets de sa famille et de ses amis, et s'attendait à mourir.

32 * CHARTIEB

Il se leva de bonne heure et écrivit Irois lettres : une au prince de Condé ; une à son père, et la dernière à son beau-frère, le président Sayve. Puis, il fit ses adieux à tout le monde et demanda pardon à ceux qu'il avait offensés.

A midi il fit son entrée au palais, escorté d'une garde de 2000 hommes placée sons le commandement de Comeau. On le conduisit à la grand'salle, où, devant le Parlement assemblé, il subit un dernier interrogatoire.

De là on le conduisit à la conciergerie du palais, où un greffier, en présence de Deschamps, substitut du procureur général, lui donna lecture de Tarrét. Il Técouta à genoux sans témoigner d'émotion.

Ensuite les huissiers lui demandèrent où il avait mis sa robe d'écarlale, son mortier et son bonnet carré. Il leur répondit que, depuis le temps qu'il était arrêté, il l'avait oublié' Au moment où il vit entrer le bourreau il eut un mouvement de trouble. Il s'écria : « 0 forluna hominum et quantum in rébus inane. »

Mais se remettant rapidement, « Mes pères, dit-il, ce vers d*un auteur profane m'est venu à la bouche sans y penser ; changeons et disons : Benedic anima meaDominum et nolioblivisci omnium retributionem ejus ! »

Pendant ce temps l'exécuteur lui liait les mains. On Taffubla d'une robe quelconque qu'on lui enleva dans la chambre des huissiers. Ainsi s'exécuta sa dégradation.

Puis, les bras et les mains attachés on le conduisit devant la grande porte du palais pour y faire amende honorable. Là il eut un instant de faiblesse.

— « La mort, dit-il, me serait moins sensible que cet acte humiliant. »

11 faisait effort pour retenir ses sanglots et plusieurs fois il s'écria :

« — Ah ! ma main^ faut-il que tu te soumettes à porter cette torche ! 0 mon père, mon fils, mes parents, mes amis ! Que ne souffrirez-vous pas de cet affront qui va rejaillir sur vous. »

Mais là encore son énergique nature eut raison de ce mouvement de faiblesse.

« — Allons, il faut obéir, » dit il.

Et il fil une satisfaction plus complète que celle que le greffier avait lue. Il en fut dressé procès-verbal.

ÉTUDE DB CRIMmOLOGlE RÉTROSPECTIVE 33

Pendant ce temps le Parlement restait en permanence pour parer aux incidents qui pourraient se produire,

A cinq heures et demie du soir, Giroux, tète nue, en simple pourpoint, accompagné de deux pères minimes et du curé de Notre-Dame, sa paroise, se mil en marche vers le Morimont. Les cloches de toutes les églises sonnaient le glas. En tête du cortège^ marchaient le syndic de la compagnie bourgeoise d'escorte, le substitut du procureur général et les huissiers à cheval.

Suivant un témoin occulaire, on s'étouffait dans les rues et Giroux, ayant repris tout son calme, saluait les personnes qu'il reconnaissait. Il souriait à tout instant et ne témoignait aucune émotion. Si bien que des gens qui n'étaient venus là que par curiosité ne pouvaient s'empêcher de pleurer.

Eniin^ Giroux arriva au Morimont. Il entra dans la chapelle, plaça sur Tautelle crucifix qu'il avait entre les mains, dit sa prière et fit proMettre aux religieux qui l'accompagnaient de conduire son corps à Marigny , pour qu'il y fût enterré sans aucune cérémonie.

Il se releva sans trouble, monta sur l'échafaud et se mit à genoux pendant qu'on chantait les litanies. Il répondit avec les assistants.

A ce moment le substitut Deschamps monta près de lui.

« — J'ai ordre, lui dit-il, de savoir si vous avez tué M. Baillet ? »

« — J'ai dit tout ce que je savais, répondit Giroux. »

« — Madame Baillet était-elle du complot? demanda le substitut. »

Giroux répondit comme précédemment :

« — J'ai dit tout ce que je savais et je persiste dans mes déclarations. Pour tout service, je vous prie de dire à M. Bossuet père, dont j'ai cru avoir à me plaindre, que je meurs son serviteur. »

Après quoi, il se confessa à M. Chaudot, curé de Notre-Dame, et reçut l'absolution.

Gomme le bourreau voulait lui enlever son pourpoint, il le repoussa et se déshabilla lui-même.

Tant de courage devant la mort mit les spectateurs en émoit si bien que lorsque le bourreau enleva la perruque de Giroux pour lui bander les yeux, ils poussèrent un cri de compassion.

Le condamné s agenouilla et recommanda au curé Chaudot de lui tenir le crucifix sur le cœur.

Tout à coup^ le bourreau Perrier lève son sabre et frappe Giroux. Mais, soit émotion, soit maladresse, l'exécuteur n'a fait que blesser le condamné.

Il le frappe d'un second coup, sans plus de succès.

La foule, àlavuede ce malheureux, qui montre tant de courage devant la mort, se met à huer le bourreau.

De toutes parts retenlit ce cri :

— Pendard de bourreau...

Des menaces de mort sont proférées contre lui.

Affolé, terrorisé, l'exécuteur est encore obligé de frapper Giroux de deux nouveaux coups avant que la tête roule à terre.

Alors la foule en fureur lance des pierres sur le bourreau, qui se sauve et se cache. Elle veut le tuer, lui faire expier sa maladresse, et son élan est tel qu'elle mettrait son dessein à exécution si la force armée ne la chargeait et la dispersait.

Après l'exécution, les demoiselles Cazotte allèrent jusque sous Téchafaud ramasser la tète de Giroux, où elles la trouvèrent souillée de sang et de boue^ puis elles l'apportèrent ainsi que le corps dans la chapelle, où elles procédèrent à Tensevelissement.

Une heure après, les restes du président étaient, selon son vœu, transportés dans sa terre de Marigny, dont il était le seigneur.

Et pendant que Giroux expiait ses crimes sur Téchafaud, Marie Baillet, cachée chez un religieux de la ville, tremblait de peur, ne trouvait ni un mot de pitié, ni une prière pour ce malheureux qui s'était perdu pour elle, mais n'avait qu*un désir^ c'est que l'exécution fût faite pour être assurée que Giroux n'avait pas parlé.

Alors elle se sentit soulagée et, pour mieux jouer son rôle^ elle se mit à diffamer de toutes les façons son ancien amant.

Telle fut l'épilogue de cette sinistre affaire. Giroux était certainement un homme énergique, courageux et intelligent. Il eût suivi sa voie honnêtement si un mauvais génie ne s'était Hressé sur sa roule.

Il rencontra Marie Baillet, et de ce jour il fut perdu. Il Taima comme un fou et pour la posséder seul il devint criminel.

L'influence de M"* Baillet sur Giroux élait considérable ; elle l'aurait maintenu dans le chemin de l'honneur comme elle le poussa dans celui du crime. Mais elle n'avait ni âme ni cœur. Elle ne voulut que la mort de son mari et elle joua avec Giroux la comédie de Tamour.

Il s'y laissa prendre et au moment même où il refusait au substitut Descbamps de la déclarer complice, elle le traînait dans la boue et souhaitait que la mort vienne la débarrasser de lui. Assassin par amour, celle qu'il avait aimé, qu'il aimait encore de toute son âme, s'éloignait de lui et le repoussait.

L'expiation était juste et Baillet complètement vengé.

D' Chartier

36 A. L4CASSAGNB

L'AFFAIRE DE LA RUE TAVERNIER Strangulation par les mains ou suffocation

Un cadavre dans une malle : levée de corps. — Autopsie : Importance du siège des lividités cadavériques . — Preuves de la mort rapide . — Les expériences . — La strangulation a été faite dans la malle . — Observations de MM. les professeurs Brouardel et lourdes. — Conclusions de la thèse de M. Fadeuilhe, — Le procès devant la cours d'assises de Vlsère, — Acte d'accusation. — Verdict,

Par A. Lacassagne

Je soussigné, J.-A.-E. Lacassagne, professeur de médecine légale, médecin-expert près les Tribunaux de Lyon, sur la réquisition de M. Benoist, juge d'instruction, en date dw M février 1896, me suis rendu le même jour vers 5 heures du soir, rue Tavernier 42, pour y examiner avec le parquet et M. le ly Jamin, la chambre où a été trouvée la malle dans laquelle se trouvait le corps du nommé Badoil Etienne.

Un réquisitoire du commissaire de police du quartier Pierre- Scize nous avait requis d'examiner à la morgue le corps de cet homme « trouvé mort ce matin dans une malle où il s'était caché pour ne pas être surpris par Tamànt de la femme Elise Piot, chez laquelle il s'était rendu. Le D' Jamin prévenu a fait retirer le corps de la malle. »

Les renseignements fournis par la fille Elise Piot, par Matillon, la femme Badoil et le témoin Nugier nous apprennent que le dimanche vers deux heures et demie, Badoil a dîné chez lui. Il a mangé de la salade, du veau et du fromage ; sa femme l'a aidé à s'habiller, il a mis une chemise propre et elle se rappelle bien que sur le corps de son mari il n'y avait aucune blessure apparente.

Vers 3 heures, Badoil s'est rendu dans un café où il avait rendez-vous avec la fille Piot. Ils ont bu deux bouteilles de vin, du café, de l'eau-de-vie de marc, de la bière et mangé des œufs d.urs, puis sont allés rue Tavernier. Vers 6 heures, Badoil entendant rentrer Matillon s'est caché sous le lit. Matillona pris sa veste et est allé souper. Il est revenu peu de temps après.

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