RENTRÉS DKS COURS ET TRIBUNAUX
De l'homicide en Corse, tel est le litre du discours prononcé devant la Ck>ur de Bdstia par M. Arrighi, substitut du procureur général. Ëtude locale curieuse écrite par un Corse qui aime su belle île et qui aime par-dessus tout la justice et la grande patrie française.
C'est M. de Casabianca, un autre Corse, qui, en sa qualité de substitut du procureur général, a parlé devant la Cour d'appel d'Aix. Dans son discours sur la déchéance de ta puissance paternelle, il s'occtipe de la criminalité de Tenfance et il parle en termes émus du relèvement des malheureux abandonnés.
C'est un discours littéraire sur la moralité en littérature qu*a prononcé, à Chambéry, M. l'avocat général Orsat. Il examine à ce point l'œuvre d'Alexandre Dumas, celle de Bourget, celle de Zola et il conclut, après d'intéressants aperçus, que « notre littérature n'est pas un foyer de démoralisation », comme l'ont prétendu nos rivaux.
M. Lefresne, substitut du procureur général, s'est livré, devant la Cour de Reunes, à une très consciencieuse étude du secret professionnel, qu'il a terminée par l'indication d'utiles réformes de détail sur la question.
11 y a quelques années, j'avais déjà eu l'occasion de parler d'un très intéressant discours prononcé par M. René Béchon, substitut du procureur général de la cour deRiom. Cette année, le même magistrat, devant la même cour, a été chargé du discours de rentrée. La divination et sa répression dans Vhistoire, tel est le sujet qu'il a pris. Longue, minutieuse et savante dissertation historique, bourrée de documents ; douloureuse constatation des abominables forfaits judiciaires dus à l'ignorance, à cette ignorance que, comme le dit très bien M. Béchon, la République a tenu à honneur de combattre.
Gooéle
La Cour de Limoges, cette année, a eu à s'occuper d'une très délicate question, celle de la responsabilité civile des instituteurs, M. le substitut Bernardbel, en parlant devant cette cour, ne pouvait donc choisir un sujet de plus pressante actualité.
L'honorable magistrat voudrait qu'au budget figurât un crédit pour allouer des indemnités aux instituteurs, auxquels des responsabilités de l'article 1384 incomberaient, lorsque aucune faute personnelle, même de surveillance, n^ ayant été relevée contre eux, le jugement leur serait favorable.
Quel serait l'avantage de cette disposition légale pour l'instituteur ?
M. Bernardbel nous le dit, en un très noble langage :
L'instituteur appréciera que la responsabilité civile est la conséquence d^une responsabilité plus haute, la responsabilité morale.
En dépit de son caractère pécuniaire, la responsabiliié civile rehausse l'autorité du maître.
La partie intellectuelle de renseignement lui échappe ; mais elle demeure intimement liée à l'éducation physique et morale de Tenfant.
Ce n'est plus Finstruction qui manque aux jeunes générations : elle est répandue à profusion ; c'est Téducation de la jeunesse quil faut, sous notre régime démocratique, perfectionner sans relâche.
Le maître, a dit le législateur de 1804, est investi d'une partie de la puissance paternelle. .Que Tinstituteur se pénètre de la grandeur de ce mandat qui honore sa profession, qu'il travaille à devenir Téducateur irréprochable de nos enfants, et qu il puise dans sa conscience et dans son cœur, plus encore que dans sa science et dans ses livres, les moyens de combattre et de prévenir le mal ! Avec Ténergie virile de nos pères, pour le salut de la famille et de la France, qu'il entreprenne, par la parole et par lexemple, la guerre sainte contre les deux ennemis : la corruption de l'enfance et l'alcoolisme, ces pourvoyeurs de l'anarchie, de la folie et du crime, qui nous conduisent, si on n'y prend garde, à la dégénérescence de notre race, à la décadence et à la ruine.
Nous ne pouvons mieux finir cette analyse que sur ces mots inspirés par la foi civique et par la foi républicaine.
Alexaivdrb Bérard
Annales de l'unisexualité, par André Rapfaloyich. — Un projet et un fragment (Tannales unisexuelles. — La morale des honnêtes gens. — Revue critique des livres et des hommes : James, Maudslbt, Dallemagne, Clément Dukbs, Mabbl Hawtret, Hayblock Ellis, Edouard Carpenter, Howard, Hoche, Rurella, Krafft-Ebing, Naeke, Peiwa, LiNO Ferriani, Pelandi, Laupts, Legludic, Féré.
Appendice A : Unisexualité française. — Appendice B : Unisexualité anglaise. — Appendice C : V affaire Cordes (Berlin). — Appendice D : Les livres et la littérature frivoles.
Quand pourra-i-on inaugurer l'entreprise que je vais indiquer aujourd'hui ? On connaît V Année psychologique de MM. Binet et Beaunis: un énorme volume contenant quelques articles originaux, beaucoup de comptes rendus, et une vaste bibliographie. On connaît aussi le journal homosexuel tenté autrefois par le peu judicieux Ulrichs Je ne propose ni le ton d'Ulrichs (et de ses nombreux imitateurs) ni ses égarements théoriques (1), ni le poids de V Année psychologique ; je ne demande point de plaidoirie mal intentionnée, point de publication trop touffue, mais je voudrais chaque année un volume sérieux et nourri donné tout entier à l'unisexualité. Je voudrais ce volume empreint de cette psychologie saine et mâle qui peut seule nous faire connaître et comprendre l'unisexualité. Il y a déjà assez de penseurs et d'observateurs à même db s'apercevoir que les invertis ne sont nécessairement ni des dégénérés (2), ni des malades, ni des
0) Son tempérament, sa conduite, les circonstances, ses mésaventures, Tont mené aux pires extravagances ; mais ce déclassé, ce révolté, ce sexuel, ce sensuel aveuglé, a joué un rôle d'une importance reconnue^ d'une utilité encore problématique mais indubitable.
(2| Excepté dans le sens qui ferait de toits les hommes des dégénérés : Fabsolue harmonie physique et morale ne se rencontre pas ; sur ce point le déterminisme et le christianisme pourraient s'entendre. Mon très loyal et sympathique adversaire et ami, M. Dallemagne, dans son intéressant article sur mon livre (Uranisme et Uniseanialité, A.Storck, 1896) dit que je dois avoir «une opinion bien personnelle € sur la dégénérescence — et je le crains bien isolée — pour croire qu'il puisse c exister des invertis sexuels qui ne dont ni des dégénérés ni des déséquilibrés. » {Annales de la société de médecine légale de Belgique, 8* année, n« 2). Citerai-je par contre les quatre articles de M. P. Naecke sur ce même livre {Zeitschrift fur psychiatrie, Jrrenfreund, Centralblatt de Kurella, Archivio délie psicopatie
criminels ; ils découvrent même que les invertis ne se divisent pas en passifs et actifs, la distinction entre l'inverti mâle et Tinverli femelle n'expliquant qu'un nombre restreint d'unions unisexuelles ; ils entrevoient sous une forme ou sous une autre ma classification, ma division ; passifs, efféminés, virils, ultra-virils. Il n'y aurait donc pas dans ces annales de l'inversion sexuelle à se soumeltre aux assertions surannées et rétrogrades. On se passerait de clichés ; on ne parlerait point d'antiphysiques, on n'invoquerait plus la nature pour prétendre qu'elle se contredit continuellement; on se garerait bien contre les épithètes infamantes (1), on ne les mettrait qu'à leur place, et on se souviendrait que le point de vue scientifique et moral n'est ni hétérosexuel ni homosexuel (2). On ne se laisserait pas effaroucher
sessuali de Tenta) qui certes croit que des invertis sexuels peuvent ne pas être dégénérés ? Citerai-je Havelock Ellis. d'autres encore ? Si M. Dallemagne consent à considérer tous les hommes comme des dégénérés je dirai avec lui que tous les inverUs sexuels sont des dégénérés. La dégénérescence me semble ressembler de plus en plus au péché de la théologie et un esprit sceptique pourrait s*amuser à faire ressortir cette ressemblance. Un psychologue aussi délicat que W. James a pu surmonter assez sa pudeur instinctive et acquise pour avouer la probabilité, la possibilité de Tuniversalité de Tunisexualité. Il admet que tous les hommes en sont capables {Psychoiogy, volume 2, page 439). Et c'est à contre-cœur que le professeur James s'est contraint à parler ainsi et à appuyer de son autorité une vérité que tant d'écrivains sans mesure peuvent crier trop haut. Son exquise prudence sur ce sujet donne d'autant plus de prix à son téinoignage. Je crois que beaucoup de penseurs et d'écrivains commencent à réagir contre une application ou trop étendue ou pas assez de la dégénérescence. H. Maudsley par exemple dans ÏAlienist and Neurologist a reproduit son discours prononcé au mois d'août 1895 d»*vant la section psychologique de l'association médicale britannique, et il se plaint de l'abus que l'on fait de la théorie de la dégénérescence* Elle a eu, dit Maudsley, un sens et de la valeur, mais on a beaucoup gâté le sens du mot en lui faisant sigliifier toutes les espèces et tous les degrés de déviation d'un modèle idéal, toutes les déviations d'une façon de penser et de sentir idéale, et ces déviations vont depuis de mauvaises habitudes de penser ^t de sentir jusqu'à la pire idiotie, et quelques-unes de ces déviations ne sont pas plus sérieuses que la longueur du nez ou des jambes. Et il signale le danger des mots que tant de gens emploient comme s'ils avaient un sens défini. Chacun tire le mot un peu à soi, et une sérieuse confusion est inévitable. M. Tarde a excellemment dit cela du mot hérédité.
(1) C'est bien difficile souvent. Il y a des glorifications de l'hyperesthésic sexuelle écrites par des hommes distingués et citées par des médecins tellement révoltantes. Et Ton ne parvient à garder son sang-froid qu'en se rappelant les grossières inconvenances hétérosexuelles. Dès que l'érotisme s'exprime hautement les sexualités se valent et se ressemblent.
(2) Je renvoie à mon livfe {Uranisme et Unisexualtté) et à celui de M. Legludic {Attentats aux mœurs). J'espère que le temps est proche quand je n'aurai plus k me citer et quand je n'aurai que l'embarras du choix pour savoir à qui renvoyer le lecteur.
par ceux qui affirment Timpossibilité de n'être pas guidé par l*équa. lion personnel le, par la réaction individuelle. Il y a tant d'épouvantails dont il faut se rendre compte et qu'il faut éviter. On tiendrait au courant des livres parus, de ceux qui se rattachent à l'unisexualilé, de ceux qui l'éclain nt d'une façon ou d'une autre. On réagirait contre la grande conspiration,conlre la vérité. On ne dédaignerait pas plus certains livres frivoles(l) que l'on ne dédaigne les confidences d'hommes frivoles quand on sait s'en servir, et l'on aurait le temps et la place nécessaires pour s'appesantir sur des ouvrages considérables et lourds. Si on veut s'emparer des vérités méconnues ce n'est ni légèrement ni superficiellement qu'il faut attaquer. Et il ne faut craindre ni d'ennuyer ni d'amuser. On ne négligerait pas non plus les recherches historiques, les documents si vastes, et un jour on ne serait plus forcé de lire ces étonnants aperçus historiques qui ignorent Tunisexualilé des époques chevaleresques, et dans lesquels le patriotisme intervient pour appeler italien, français, allemand, grec, anglais, asiatique, ce qui est de tous les temps historiques, de toute la terre habitée. Les biographies des morts nous seraient de plus en plus intéressantes fS). Les observations contemporaines seraient accueillies ; les observateurs qui ne se décident pas encore à écrire leurs romans ou à publier leurs mémoires pourraient venir en aide. Les journaux mêmes fourniraient une moisson abondante bien que difficile à estimera sa juste valeur, mais dont Tactualité com()enserait en quelque sorte le mélange. Au commencement un volume suffirait pour l'Europe et l'Amériflue; mais peu à peu chaque grande nation à elle seule pourrait produire un volume pareil et annuel. Les documents ainsi réunis, compulsés, comparés, contrôlés, ofl*riraient aux légistes, aux médecins, aux éducateurs, aux parents, aux hommes qui en la modifiant préservent et représentent la conscience de la civilisation les matériaux nécessaires, les conclusions inévitables.
En attendant je vais modestement ébaucher pour un fragment de l'année 1896 ces annales tellement au-dessus des forces d'un seul homme mais qui demandent pour être vraiment utiles et graves une direction.
Avant de commencer je voudrais qu'on lise avec attention ce que Sainte-Beuve a dit de la morale des hoyinêies gens ; elle nous aidera à comprendre une des grandes difficultés de l'étude de la sexualité en général, de l'unisexualité en particulier :
(1 ) Voir Appendice D.
(2) J'en ai côtoyé plusieurs dans mon livre mais j'en connais beaucoup qui attendent des recherches consciencieuses et pénétrantes.
« Cette morale des honnêtes gens n'est pas la vertu, mais un « composé de bonnes habitudes, de bonnes manières, d'honnêtes « procédés reposant d'ordinaire sur un fond plus ou moins généreux, « sur une nature plus ou moins bien née. Etre bien né, comme on « dit-, avoir eu autour de soi d'honorables exemples, avoir reçu une « éducation qui ait entretenu nos sentiments, ne pas manquer de « conscience, se soucier surtout d'une juste considération, voilà, avec « mille variantes qu'on suppose aisément, avec plus de feu et de « générosité quand on est jeune, avec plus de prudence et de calcul « bien entendu après trente ans, voilà ce qui compose à peu près « cette morale des relations ordinaires,' telle que nous l'offre tout « d'abord la surface de la société d'aujourd'hui, et qui même y « pénétre assez avant... Il y entre des résultats philosophiques, il y « reste des habitudes et des maximes chrétiennes ; c'est un compro- « mis qui par là même suffit aux besoins du jour. Dans ce qu'elle a « de mieux, je dirai que c'est du christianisme ralionnalisé ou plutôt « utilisé^ passé h l'état de pratique sociale utile. On a détruit en « partie le Temple, mais les morceaux en sont bons, et on les emploie, « on les exploite sans trop s'en rendre compte. Cette forme nouvelle « de l'esprit et des habitudes publiques doit-elle être considérée « comme un progrès? socialement, à coup sûr; intérieurement et « profondément parlant, c'est plus douteux. Pascal a dit : Les in- « ventions des hommes vont en avançant de siècle en siècle : la bonté « et la malice du monde en général reste la même. Or, cette morale « des honnêtes gens rentre plutôt dans les inventions des hommes, « et si elle est un progrès en ce sens, elle va peu au delà ; elle n'affecte « guère le fonds général de bonté ou de malice humaine... Un des « procédèSy une des ressources commodes de cette morale est « d'ignorer volontiers tout le mal quelle ne voit pas directement et « qui ne saute pas aux yeux. La société, dont la façade et les prince cipaux étages ont en général, aux moments bien ordonnés, une « apparence honnête el convenable, cache dans ses caves et ses souec terrains bien des vilenies; et quelquefois c'est une bien mince « cloison... qui en sépare. Quand tout cela ne déborde pas visible- « ment, la morale des honnêtes gens n*en tient nul compte, et ne € suppose même pas que cela soit. »
On ne pourrait mieux définir l'état actuel de la morale inefficace (sous tant de rapports) des honnêtes gens. Ce sont ces honnêtes gens qui ont manqué à leurs devoirs, et qui ne s'amendent pas encore ; ce sont eux qui ont été des parents et des éducateurs si au-dessous de leur tâche. Ce sont eux aujourd'hui qui ne veulent pas voir, c^ui ne veulent pas que l'on voie. Ce sont eux qui font échouer les efforts que
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l'on fait pour moraliser Tenfance, la jeunesse. Ce sont les gardiens de bien des turpitudes, les dépositaires de bien des pourritures. On a, si Ton veut secourir Thumanité, à lutter avec ces honnêtes gens (i) comme avec des malhonnêtes gens. D'un côté les sexuels honnêtes (hétérosexuels ou homosexuels)» de l'autre côté les sexuels malhonnêtes. D'un côté ceux qui ne veulent pas de révélations désagréables qui donnent à réfléchir, à agir. Dç l'autre côté ceux qui trouvent plus facile de satisfaire leurs vices dans l'obscurité et l'incurie bourgeoise. Et pourtant c'est de l'Angleterre où fleurit l'unisexualité et oii sévit également la morale des honnêtes gens, qu'arrivent de sérieuses menaces contre la tranquillité des honnêtes gens qui sont pères ou instituteurs. Et c'est à une femme que nos félicitations sont dues d'abord.
Une femme d'expérience et de grand sens, Miss Mabel Hawtrey vient de publier un petit livre à propos de la coéducation des sexes (2), et non seulement je me range de son avis, mais je recommande à tous ceux qui s'occupent d'éducation, ou qui s'y intéressent, les calmes et judicieuses pages de Miss Hawtrey. Elle écrit avec une clarté rare chez une femme et qui serait admirable chez un homme. On devrait traduire ces trois chapitres en français et en allemand.
Miss Hawtrey qui est fort au courant des dessous de l'éducation anglaise divise le blAme avec beaucoup de justice entre les maîtres incompétents et les parents qui ne veulent pas choisir les maîtres compétents, a II y a un maître, dit-elle, dans une de nos ptib lie schools « (on connaît le système anglais de maisons dirigées chacune par un f maître et formant le collège) qui se vante d'être si bien installé qu'il « peut ne pas même s'apercevoir s'il y a des élèves dans sa maison « ou s'il y en a pas. On ne peut que s'émerveiller de voir des parents t envoyer leurs fils n un tel homme, mais on ne peut pas non plus « considérer de telles maisons ou de tels maîtres comme typiques du « système anglais. Les autorités souvent n'ont pas fait leur devoir, c elles sont arriérées, mais les parents peuvent jusqu'à un certain t point les forcer de se corriger. » Et elle en donne des exemples. Nous trouvons constamment, dit-elle, qu'un garçon est envoyé à une public school parce que son père et son grand-père y ont été. On sacrifie ainsi l'éducation et la santé de l'enfant à une tradition de
(1) Je n'exagère pas; et je regrette infiniment la vérité de ce que je dis. Havelocit Ellis dans VAlienist and Neurologist du mois de juillet parle très sensément et très ouvertement de la mauvaise volonté des hommes chargés de l'éducalion anglaise. Les médecins ont beaucoup à apprendre, beaucoup à enseigner. Mais les parents doivent sentir un peu mieux leur propre responsabilité.
(2) Publié par Kegan Paul, Londres, 1896.
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famille, car les collèges ne se ressemblent pas, et tel garçon qui se trouverait dans de bonnes mains dans tel collège où ses ancêtres n'ont pas été élèves, se gâte ou perd son temps là où on Tenvoie par un respect presque chinois, où on l'envoie par snobbishness ou paresse. C'est ainsi qu'Eton et Harrow reçoivent tant d'enfants à tort et à travers. Le docteur Clément Dukes, médecin de Rugby, a parlé fort sérieusement en ce sens. 11 a parlé en médecin et il a montré la culpabilité d'exiler des enfants névralgiques ou poitrinaires ou rhumatisants, etc., etc., justement là où le climat, l'humidité, le sol, lui seront néfastes. Les associations historiques, dynastiques pour ainsi dire, n'empêcheront pas les petits de souffrir dans un endroit célèbre et insalubre, etc. Le docteur Dukes a aussi haussé la voix contre les parents qui abandonnent aux maîtres ou aux médecins (qu'ils n'ont pas choisis, en qui ils n'ont pas le droit de mettre une confiance aveugle) tout le soin de la sexualité de leurs fils.
C'est naturellement aussi l'opinion de Miss Hawtrey. Comme dans certains collèges on ne garde pas les enfants dont les progrès sont trop lents (et on n'a pas tort de ne pas laisser ensemble des enfants d'âges trop éloignés) il vaudrait bien mieux envoyer certains enfants là où on s'occuperait mieux de leur santé. A Uppingham, Thring le dernier proviseur voulant venir en aide aux enfants fatigués par la croissance, n'avait pas institué d'examen préliminaire et s'occupait de la santé physique avant de demander au cerveau ce qu'il ne pouvait pas encore. Je ne peux m'arrêter sur tous les conseils que donne Miss Hawtrey, mais les rapports qu'elle trace entre l'hygiène des écoliers et leur sexualité (leur unisexualité puisque c'est du collège qu'il s'agit, d'internes) sont instructifs pour nous tous. Les nouveaux collèges anglais sont plus hygiéniques que les anciens, mais comme ils n'ont pasde prestige ancestral les parents continuent à envoyer leurs enfants à des établissements dont ils connaissent l'état antihygié* nique, anti-sanitaire. On voit que les reproches adressés si souvent aux parents sont bien mérités. Dans certains collèges (et des meilleurs) les dortoirs ne sont pas assez aérés, les enfants sont insuffisamment nourris. On ne leur donne ni assez ni ce qu'il faut leur donner. Imaginez-vous de la viande froide, de la bière et du fromage, immédiatement avant d'aller se coucher. Pour donner une idée de la façon dont le système anglais est pratiqué, Miss Hawtrey assureneconnaître qu'une seule maison dans tous les collèges anglais où elle pourrait être certaine que les enfants auraient une alimentation suffisante et hygiénique.
Des précautions hygiéniques, dit-elle avec raison, pourraient diminuer l'unisexualilé des collégiens anglais, et elle cite tel trait anti
hygiénique d'£ton qu'on n'aurait pas deviné en France où l'on admire, à la légère souvent, l'éducation anglaise. Miss Hawtrey a trouvé que les mœurs étaient surtout dépravées dans les maisons où le maître ne nourrissait pas assez les enfants et ne tâchait pas de leur procurer un sommeil indispensable. Ainsi un des plus horribles scandales unisexuels engloba les enfants d'une certaine maison où ils avaient à manger du porc et de la viande conservée. Ces malheureux étaient constamment renvoyés chez leurs parents avec des blessures à la jambe causées (disait le maître) par des coups de pied au football. Les médecins finirent par découvrir dans ralimentatiou de ces enfants la cause du mal.
Comment voulez-vous que des garçons mal nourris, dormant dans des chambres mal aérées, soient chastes ?
Miss Hawtrey voudrait aussi protéger les enfants contre des tentalions auxquelles ils peuvent échapper. 11 ne faudrait jamais leur mentir, dit-elle ; et elle s'élève contre la tragique couardise des pères qui envoient leurs fils courir des dangers, évitables en partie, sans la moindre préparation, sans le moindre secours.
Quant aux enfants qui depuis leur première enfance, soit congénitalement, soit sous l'influence de malencontreuses aventures, montrent de trop bonne heure certains instincts, certains appétits, il ne faudrait pas les envoyer dans une public schooL Ils ont besoin d'un traitement spécial et d'un soin individuel. El ce traitement ne peut leur être donné que par des personnes ayant étudié la pathologie morale et ayant clairement profité de leur étude.
J ai laissé parler Miss Hawtrey. Comme j'espère voir son petit livre traduit en français je m'arrête en la félicitant de son œuvre utile et belle (1).
A ce propos, je ne peux passer sous silence le témoignage de M. Kegan Paul, l'éditeur bien connu (traducteur aussi d'En Boute) contre Eton. Il y a sans doute, dit-il (Con/essio viatoris, 1891), des natures privilégiées dont la révolte instinctive contre tout ce qui est impur les préserve et les défend.
Ces jeunes âmes passent à travers les périls de la première adolescence ignorants et innocents; jnais d'habitude le garçon anglais nest ni ignorant ni innocent, 11 a fallu pour arracher cet aveu à
(1) On désirera savoir ce qu'elle pense de la coéducaiion des sexes. Il peul, diteUe, ne pas y avoir d'inconvénient à élever ensemble des petits enfants, ou des jeunes hommes et des jeunes filles déjà grandes, mais à l'époque qui précède la puberté et pendant Téclosion de la puberté il ne peut y avoir que des inconvémtiïin et des dangers à mélanger les deux sexes.
M. Kegan'Paul, Téveil de sa conscience, le courage de la vérité. Car rien n'est plus désagréable à la morale des honnêtes gens d'Angleterre que la vérité à propos d'Ëton. Quand le Jeune garçon anglais quitte sa mère, continue M. Kegan Paul, personne ne lui enseigne les rapports de la religion avec la morale. Excepté du lointain d'une chaire qui n'a que peu d'action pratique, personne ne lui parle de son âme : on ne s occupe pas de lui individuellement, on ne le secourt jamais quand il est tenté, on ne lui donne pas la main pour se releser quand il succombe.
Le père a peur de son fils ; les maîtres ont le tort de traiter toutes les transgressions morales comme des délits scolaires, un tort si grave, si répandu ! Ils ont aussi l'habituelle ressource commode (Tignorer volontiers tout ce qui ne saute pas aux yeux. Chaque enfant est ainsi rejeté sur lui-même, et n'a pas coutume de sortir à son avantage de ses difficultés. M. Kegan Paul, à Eton de treize à dixhuit ans, ne trouva pas un seul homme pour le guider, pour l'aider. Sa mère lui parlait bien de temps en temps de religion, mais comme elle ignorait absolument les dangers de Tadolescence, elle n'était pour lui d'aucun secours.
Quelques excellents articles d'Havelock Ellis dans VAlienist and Neurologist contenant des cas d'unisexualité anglaise et aussi des réflexions sur le traitement de l'uranisme, réflexions qui le montraient influencé par ma manière de voir, ont fait attendre son livre (Das Kontraere Geschlechtsgefîihl von Z)' Havelock Ellis und J.-A. Symonds, Leipzig, Wigand, 1896) sur l'inversion non sans quelque impatience. L'impossibilité de le publier en Angleterre, la difficulté de le lancer d'abord en Amérique, sa première apparition en Allemagne, traduit par l'énergique Kurella, sont des faits curieux. Avant de parcourir le volume chapitre par chapitre je vais en indiquer la caractéristique la plus frappante, et ce qui en est la force et la faiblesse : il a été entrepris en collaboration avec un inverti dont la réputation littéraire a été grande, la valeur surfaite, et dont la vie privée a été rendue publique depuis sa mort par ses amis avec une candeur qui nous révèle comme par une lucarne l'enfer des sodomites intellectuels. C'est cet inverti littéraire, marié, père de famille, insatiable en tout ce qui concerne Tunisexualité, qui a fourni au médecin intelligent, instruit, un peu étonné, tant de matériaux, de documents ; il les lui a donnés péle-méle ; il lui a aussi donné toutes les vieilles et vilaines erreurs, ou presque toutes. Par considération pour son ami et pourcequ*ila pu lui offrir de précieux, le médecin a accepté aussi des aperçus faux et déshonorant la raison
humaine, des mensonges à la Oscar Wilde (\)y des vantardises unisexueiles, des polissonneries d'efféminé : et tout ceci est relié et réuni par le consciencieux et intelligent HaveiockËllis. Ses matériaux auraient pu être excellents, sa manière de les traiter très louable, sans cette malheureuse association, il est possible que sans cette collaboration le livre n'aurait pas paru si tôt, et alors nous aurions eu d'Ellis quelque chose de mieux, car il aurait profité du nouvel élan de la psychologie sexuelle et il ne se serait pas embarrassé des opinions et des aventures d'un ami à plaindre et à craindre. Pourtant le livre d'Kliis aidera au progrès de la science psychosexuelle, et bien qu'il ail trouvé depuis dans mon livre (comme son article de VAlienist and Neurologiat du mois de juillet l'indique) et dans ses propres observations bien des correctifs à John Addington Symonds, on ne peut l'accuser de défendre son collaborateur outre mesure. Mais i^ le subit et il n'a pu s'empêcher de se laisser envahir par ses enthousiasmes incontinents. Mais au bout du compte les conclusions d'Ëllis et les miennes cadrent fort bien ensemble.
Je passe son livre en revue. Le premier chapitre énumère rapidement quelques faits d'unisexualité chez les animaux (chiens, pigeons, etc.), puis s'arrête un peu sur l'universalité de l'unisexualité . On soupçonne John Addington Symonds quand on lit que les races guerrières sont plus unisexuelles que les autres : les Carthaginois, les Scythes, les Celles, les Normands, les Tarlares, les indigènes de
{\) Ainsi c'esl à Oscar Wilde se défendant devant un jury, à John Addington Symonds roucoulant des vers unisexuels qu'il faut laisser David et Jonathan. Toute allusion équivoque aux types de l'amitié dévouée est un manque d'égards psychologiques. L'amitié peut exister à son plus haut point en dehors de la sexualité, et c'est aux sodomites pratiquants, ù tous, les bruyants qui veulent non seulement être des onanisles à tous les étages, mais qui prétendent légaliser^ légitimer l'onanisme buccal, périnéal, anal, qu'il faut abandonner ces calomnies et, tran<:hons le mol, ces indécences. Havelock Ellis s'est laissé surprendre. Il en est de même du docteur Laupts.
t L'amilié n'est pas une manifestation de l'instinct sexuel, même quand elle se
• trouve ressembler le plus à certaines manifestations de cet instinct. Ne pas c confondre l'amitié enthousiaste et complète et romanesque avec Punisexualité « larvée ou cachée est de la plus grande utilité, et à un certain point de vue, c pour certaines personnes, d'une grande diflicullé. Les mêmes règles ne s'ap-
• pliquent plus suivant les époques, les pays, les personnes, les âges. La c Bruyère disait que le cœur qui s'est épuisé sur l'amitié n'a encore rien fait
• pour l'amour (hétérosexuel) ; l'amitié est un instinct aussi naturel et spontané
• que l'amour maternel et qui doit être aussi à l'abri de calomnie, de soupçons.
• L*amitié -passion (ou Tamitié-goût ou l'amitié-fantaisie) comme la passion « religieuse ou artistique ou scientifique ou patriotique, se manifeste de la t môme manière chez Tunisexuel que chez l'hétérosexuel. • {Uranisme et Uni' sexualité.)
la Nouvelle-Calédonie, les Sioux d'aujourd'hui, les habilants de r Albanie contemporaine. Chez les peuples guerriers, héroïques, runisexalité serait une vertu, un lien. Par contre au Mexique, au Pérou, chez les Perses, en Chine, chez les Juifs, chez les Mahomélans, les lois seraient formelles contre la sodomie: mais comme la coutume Ta emporté sur la loi tout ce que l'on peut affirmer est l'universalité de l'unisexualité.
On a beaucoup observé les pratiques unisexuelles des Indiens de TAmérique, depuis les Esquimaux d'Alaska jusqu'aux Brésiliens. Chaque race a pu avoir son point de vue différent, mais partout l'unisexualité a été soufferte ou encouragée. Holder en 1889 a publié de bien intéressants détails sur l'inversion des Indiens de l'Amérique du nord. Chez ceux de Montana on nomme l'inverti Boiéy c'est-à-dire ni homme ni femme; chez ceux de Washington c'est un Bui^daSy c'està-dire mi-homme mi-femme. Holder trouva que le Bote porte des vêlements de femme et depuis son enfance s'habitue a une démarche féminine. Ce n'est qu'a la puberté qu'il a des rapports sexuels (unisexuels bien entendu) et alors c'est en fellator qu'il pratique le coït buccal. Ce n'est pas un sodomite anal bien que ces Indiens pratiquent aussi la sodomie. Ces Bote semblent aimer beaucoup leur occupation. La passion de tant d'Européens pour le coït buccal n'est pas le triste apanage de l'Europe. Le Bote examiné par Holder n'avait jamais eu de rapports avec une femme. Un petit garçon Indien (Holder le raconte) qui allait a l'école mettait en cachette des vêtements de femme. On le punissait en vain. 11 finit par s'enfuir et devint un Bolé. Ellis a raison de dire que nous ne savons pas si ces Bote sont des uranistes de naissance ou d'éducation; mais comme selon moi Tunisexualilé est à la fois congénitale et acquise, cela n'est pas facile à connaître. Les races inférieures, dit Ellis, jugent avec tolérance les goûts homosexuels, et un uraniste de naissance ou resterait inaperçu ou ferait partie d'une caste sacrée qui donnerait une sanction à des goûts exclusivements unisexuels.
En Europe, continue-l-il, on trouve dans les classes inférieures un étonnant manque de répugnance vis-à-vis de l'inversion. En Angleterre le soldat se prostitue sans faire de difficultés au monsieur payant. Carlier, paraît-il, donné de saisissants détails sur l'unisexualité française apprise a Alger. Je ne puis vérifier ceci mais je ne crois pas grandement aux vices appris a l'étranger. Ellis raconte Tanecdote d'un soldat anglais ayant ainsi appris avec ses camarades à l'étranger des pratiques unisexuelles, mais qui les conserva à son retour en Angleterre parce que les femmes de sa classe étaient si peu attrayantes. C'était une excuse peut-être plus qu'une causé. John Addington
SymoDds a raconté à Ëliis quMi n*a pas rencontré dans le peuple plus de répugnance pour les pratiques unisexuelles que pour les héréro • sexuelles. Un inverti aurait pendant quatorze ans fait des avances à plus de cent hommes du peuple et n'aurait eu qu'un seul refus (d'un individu qui plus tard se serait offert de lui-même) et qu'une seule fois à craindre le chantage; et il aurait conservé avec la majorité de c«s homme» des rapports amicaux. Cet inverti cependant avait dû se charger de ces hommes, leur procurer des places, les aider à se marier, leur donner de l'argent, etc.
Ce révoltant monsieur qui rénovait le droit du seigneur vivait probablement dans un monde assez restre^t où c'était de l'intérêt de ses vassaux de se prêter* à ses exigences, à ses offres de voluptés complètes et prolongées. Quelques-uns étaient sans doute flattés. J'ai déjà appuyé sur la différence de classe, et sur son rôle sexuel. La plupart étaient probablement surtout curieux, amusés, venais. Mais quelle source de pourriture sociale que cet homme achetant ainsi des sexualités mâles, des vertus ou des demi-vertus, des corps consentants ou indifférents. Il V a une grande différence morale entre les actes sexuels commis par des individus de la même classe et des individus de classes distinctes. Peut-être ceci avait-il lieu en Suisse où Symonds trouva 'que les rapports unisexuels avant le mariage n'étaient pas rares et étaient appelés des sottises. On se souvient de ce que Platen dit des Suisses dans son journal. Symonds avait l'intention d'écrire sur l'unisexualité suisse.
Havelock EUis appuie également sur l'unisexualité des criminels et des hommes remarquables. Selon moi c'est comme celle des peuples guerriers et des peuples non guerriers. Le docteur Wey, d'Elmira (le pénitentiaire) dans ses moments pessimistes trouve tous ses prisonniei*s « pervers sexuellement », mais croit 80 ^/q plus près de la vérité. Malgré l'universalité de Tunisexualité on ne peut nierque l'opinion publique maltraite les unisexuels. Le consentement de tant d'hommes du peuple, leurs goûts mêmes, leurs habitudes, ne changent pas les • conventions sociales, les jugements publics. L'opinion publique, dit Ellis, telle qu'elle est à présent est cause que les uranistes se divisent en deux catégories : une minorité qui croit l'uranisme sublime, admirable, supérieur, et une majorité qui agit suivant ses désirs et suivant les circonstances. Son collaborateur sans doute faisait partie de la folle minorité ; sans cela on ne lirait pas dans le livre d'Ellis que la sainteté et la charité des grands maîtres de la morale reposaient sur leur uranisme. C'est un blasphème. Je n'ai jamais rien sous-entendu de semblable quand j'ai dit que l'Eglise trouvait une bonne place pour les uranistes supérieurs qui s'élevaient au-dessus a* Annke, nm. 9
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de leur sexualité. H Q*est pas impossible que certaines vertus soient plus faciles pour un urajiiste de génie que pour un hétéro-sexuel mais dès que la charité, dès que le point de vue moral qui n*est ni hétéro-sexuel ni unisexuel est atteint, il ne peut y avoir de différence entre la sainteté de l'un et celle de Tautre. EUis néglige curieusement Tunisexualité du moyen âge, si touffue, — probablement parce que son collaborateur avait étudié la Renaissance. 11 ne devrait cependant pas dire que les contemporains de Michel-Ange ne le soupçonnait pas. G^est tout le contraire de la vérité, et Michel-Ange se montrait fort sensible à ces soupçons. Il ne faut pas oublier le souflQet (le anub comme oi^a dit en anglais) infligé par Walt Whitman, peu de temps avant sa mort, à John Addington Symouds. Il s^emporta contre les questions queSymonds lui posait, questions qu'il est permis de croire indiscrètes si Ton en juge par l'indiscrétion habituelle de Symonds. Le noble vieillard ne se laissa pas attendrir. Walt Whitman trouva très vilain de prendre de ce côté ce qu*il avait dit des sommeils à deux, des intimités masculines, de l'amour viril. Walt Whitman avait voulu élever l'amour entre camarades, entre égaux, l'amour des forts et des forts, non pas l'hystérie du monsieur qui brame avec la même volupté s'il a le visage entre les cuisses d'un inférieur ou sur sa poitrine en sueur (\). L'amour physique le plus intime entre hommes forts ou braves qui partagent les mêmes dangers, entre le jeune homme et l'adolescent, entre soldats ou pionniers, ne nuit pas au développement de la race, au mariage, à l'amitié, mais que peuton dire des passions d'un poitrinaire pour des guides, des cochers, des gondoliers? Il n'y a là rien de Platon, rien de Shakespeare, rien de David et de Jonathan, bien peu de Whitman, bien peu d'August von Platen.
£liis cite une erreur assez retentissante de sir Richard Burton qui a joué un rôle curieux dans l'histoire des perversions sexuelles. Burton croyait à une zone sotadique comprenant le midi de la France, l'Espagne, ritalîe, la Grèce, la côte de l'Afrique, l'Asie mineure, la Mésopotamie, la Chaldée, l'Afghanistan, le nord-ouest de l'Inde (Sindh, Rendschab, Kaschmir), la Chine, le Japon, le Turkestan, les îles de rOcéan Pacifique, le nouveau monde. Mais Burton avec son expérience aurait dû le savoir, cette zone sotadique aurait à comprendre les Normands, les Celtes, les Scythes, les Bulgares, les Tartares ; et la Russie, l'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche, la Suède doivent être comprises dans toute énumération de ce genre. Cette théorie de Burton n'a donc pas de signification. Symonds prétendait
(1) Voir le livre d'Ellis.
que le nord de Tltalie était bien moins unisexuel que le midi. Son gondolier lui avait dit que les soldats italiens étaient forcés de dormir en caleçon pour éviter les attaques obscènes des Siciliens et des Napolitains. Je demande pardon de citer de si lourdes plaisanteries. Un prostitué dit à Symonds à Naples qu4i avait été obligé de quitter Venise sa patrie parce qu'il ne trouvait de clients que parmi les Anglais, les Russes et les Suédois, tandis qu*à Naples il pouvait vivre en excellehle compagnie et gagner beaucoup.
L'uniselualité anglaise est, dit Ellis a la fin du premier chapitre, le véritable sujet de son livre. £t comme la société et la loi sont contraires à Turanisme il faut bien, dit-il, que ceux qui osent résister soient vraiment naturellement unisexuels. Les mœurs grecques permettaient de devenir unisexuel par mode; en Angleterre, en Allemagne, aux Etats-Unis, il n'en serait pas ainsi selon Ellis. C'est une erreur, je crois, car la mode joue un rôle aujourd'hui aussi. Dans le monde du théâtre, des cafés-concerts, des soldats, des prisons, dans le monde d'Oscar Wilde, dans bien d'autres encore, on devient unisexuel par des causes sociales. Tout petit monde, toute coterie, peut ressembler à la Grèce sous ce rapport. Mais tout ceci demande une analyse trop longue et trop compliquée. « L'homosexualité des Grecs, conclut Ellis, ne peut éclairer celle des Européens d'aujourd'hui. » Le troisième chapitre est entièrement écrit par Symonds. 11 est exclusivement dévoué à l'inversion grecque et commence à la page 37 poiir s'achever page 126.
Le second chapitre court de Westphal à Raffalovich à travers Hœssli, Gasper, Ulrichs, Tarnowsky, Kraffl-Ebing, Moll, Schrenck Notzing, Chevalier, Lydston, Kiernan. Je me contenterai d'exprimer mon étonnement quand Ellis me déclare enclin à avoir de la sympathie pour l'inversion mais cependant atteignant, comme récompense de mes efforts, un point de vue impartial et scientifique. Si tous ceux qui ont à cœur la réforme sociale sont probablement des uranistes, cette phrase (qui fait songer aux aménités disparues des discussions scientifiques et littéraires) aurait probablement son excuse aux yeux d'Ellis ; autrement c'est assez anti-scientifique et plutôt digne de John Addington Symonds que du médecin intelligent et habile.
Le quatrième chapitre est surtout intéressant par les nombreux cas d'unisexualité anglaise. J'en ai déjà parlé dans les Archives : m Ce sont des unisexuels anglais » (ai-je dit de la trentaine d'Anglais qu'Ellis fait défiler) « robustes pour la plupart (seize au moins se portent fort bien), comprenant des hommes fort distingués, connus. On est frappé en lisant ces cas par le nombre d'invertis, d'unisexuels,
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d'hétérosexuels complaisants que cette trentaine d'Anglais ont rencontrés. Ils se plaignent bien plus d'avoir à mener une existence double que de ne pas pouvoir satisfaire leurs goûts, chastes, ou sensuels, ou obscènes, à la maison, dans le lit de l'oncle ou dans celui du frère aîné, ou couché avec l'officier qui est en visite, avec les grooms, ou entre petits garçons ; au collège surtout, au collège vraiment, au collège où Tunisexualité est si répandue; à l'Université; dans le monde, avec des hommes de sport ou de théâtre, avec des artistes comme avec des soldats, avec des membres du clergé comme avec des médecins ou des sergents de ville ou des ouvriers ; après le mariage, oh I alors avec véhémence, avec obscénité ; à toutes les époques, à tous les stages de la vie, ces Anglais unisexuels se trouvent tentés, enlacés, groupés. S'il y en a de platoniques, c'est parce qu'ils veulent bien 1 élre. Ce qui déroutera les observateurs qui n'ont pas assez longuement étudié Tinversion sexuelle, ce sera de trouver la sodomie technique dans ces cas angljis bien plus fréquente qu*on ne s'y serait attendu. Ainsi elle figure treize fois sur trente, mais, elle ne constitue l'acte préféré que six fois sur trente. Je n'oserais affirmer que Tacte sodomique est préféré par le cinquième des invertis, mais même si c'était la proportion usuelle, cette préférence ne signifierait pas que la sodomie est le but sexuel de tous ceux qui la préfèrent. J ai déjà fait observer que sans être le désir normal ou prépondérant de l'inverti, la sodomie, néanmoins, est surtout détestée parce qu'elle est réprouvée, difficile, aussi désagréable souvent pour Tactif que pour le passif, etc. En un mot en Europe la sodomie est la volupté des ignorants, des violents, des criminels, des cruels, des masochistes, des sadiques, de ceux qui croient que c'est l'acte nécessaire commode ceux qui le recherchent après avoir tout essayé. Il n'est pas invraisemblable que ces gens représentent le cinquième des unisexuels. Les autres Anglais de M. Havelock Ellis qui ont aussi pratiqué parfois la sodomie ou même qui ne Tout pas pratiquée, semblent la considérer comme une grande preuve d'amour. J'aurais dit de complaisance ; c'est peut-être ce qu'ils veulent dire. Mais à côté de la facilité des rapports, des liaisons, des attachements, ce qu'il y a de plus sensationnel, de plus sérieux dans ces observations, c'est la prépondérance des sentiments mâles, virils, de la recherche du mâle par le mâle, du semblable par son semblable, de l'homme pour l'homme (1). »
(1) Pour le cas de Guy Olmstead qui (à Chicago au mois de mars 189i) tenla d'assassiner son ancien amant W. Clifford, je renvoie mes lecteurs au livre d'EUis, s'ils n'ont pas lu cette histoire intéressante dans le Journal of mental science. Beaucoup de documents Tiennent d'Amérique.
Peut-être y a-t-il tant d'aveux de sodomie parce que ces cas étaient plutôt confiés a un ami qu*à un médecin ?
Les lecteurs d'Ellis, je l'espère, seront frappés de la décadence morale que les sexuels éprouvent s'ils ne font pas halte, s'ils se laissent glisser sur la pente de leurs penchants physiques. C'est une leçon pour tous ceux qui désirent légaliser les facilités unisexuelles ou du moins aplanir les difficultés ; ils n'hésiteront pas à s'agiter pour faire changer les lois mais ils apprendront peut-être que l'éducation morale est encore plus importante que la réforme judiciaire.
Le cinquième chapitre, sur l'inversion chez la femme, est le meilleur du volume ; est-ce parce que le collaborateur n'y a pas sa part? Ellis fait ressortir que Tunisexualité n'est pas moindre chez la femme que chez l'homme, et aussi ce que j'ai déjà dit, que les femmes ayant une telle familiarité entre elles permise, encouragée par les habitudes sociales, sont à la fois plus à l'abri d'être découvertes ou trahies, et aussi plus tentées de satisfaire platoniquement à Paide d'intimités licites leurs penchants sexuels ou unisexuels. Plus d'un inverti, plus d'un hermaphrodite psychique, croit qu'il pourra se contenter d'une intimité féminine avec les hommes qu'il aime. On ne peut nier que nous permettons aux femmes ce que Platon appelait les satisfactions de l'amour unisexuel honorable.
L'universalité de l'unisexualité féminine semble n'avoir qu'à être recherchée pour être démontrée.
Les hôtels, les grands magasins, sont d'après Ellis le théâtre de pratiques unisexuelles féminines dues à l'existence anti-hygiénique, à la promiscuité nocturne, ou encouragées par ces mauvaises conditions. Nos mœurs facilitent l'unisexualité féminine, cela n'est pas douteux, et elles la font passer inaperçue ; et je me demande si, avec la lumière qui se répand aujourd'hui sur ces questions, les convenances sociales ne finiront pas par rendre aussi mal vues les caresses féminines que les caresses masculines. Autrefois un homme embrassait les femmes par politesse ; le temps viendra-t-il quand les femmes n'oseront plus s'embrasser devant le monde (1) ? Ellis raconte le cas intéressant d'une demoiselle B... âgée de S6 ans (père Allemand, mère Anglaise, frère inverti, sœur nerveuse aimant être avec des femmes mais ayant des principes religieux stricts). Mlle B... s'est fiancée une fois avec un homme qui lui plaisait mais l'idée d'avoir avec lui des rapports intimes lui fit rompre avant le mariage. Les femmes l'attirent de diverses façons. Il y a d'après elle des femmes
(1) Voir Uranisme et Unisextialité, section des satisfactions unisexuelles
pour hommes et des femmes pour femmes. Elle a beaucoup d*amitiés féminines mais n*a eu qu'une seule intimité passionnée. Elle connut une jeune fille qui se laissa couvrir de baisers et de caresses, qui ne vit dans cette liaison aucun empêchement à se marier mais qui se garderait bien d'en parler à son mari. Je crois ce cas typique. L'histoire de Mlle X... est plus compliquée; elle est surtout utile parce qu'elle nous résume la vie d'une femme sensuelle, immorale, mais pas folle du tout, pas nymphomane, et qui a traversé les phases communes à tant de personnes inverties. AH ans elle avait la passion de dormir avec une cousine, mais sans sentiment sexuel. A 17 ans, passion pour une camarade, passion idolâtre, malsaine, mais sans sexualité. Â 49 ans, au sortir de la pension, amitié pour une jeune fille très féminine, amitié qui, grâce à l'attachement de cette jeune fille et grâce au plaisir de Mlle X... à dominer, à exercer son pouvoir, devient corporelle et réciproque. Cette liaison dure plusieurs années; puis l'amie a des scrupules religieux et moraux et met fin à Fintimité physique. MlleX... qui avait été heureuse et satisfaite pendant ces années, est démoralisée par cette rupture ; ses désirs sexuels se surexcitent. Une jeune fille très voluptueuse lui fait des avances et Mlle X... se lance dans une véhémente passion physique dont elle a de grands remords et une grande honte. Quand sa première amie revenue de ses scrupules veut renouer Mlle X... refuse. Elle demeure quelques années ferme contre les tentations et se précipite dans le travail intellectuel. Puis une nouvelle liaison Tunit pendant plusieurs années à une jeune fille qui lui ressemblait. Elle ne s'est jamais masturbée, dit-elle, mais l'onanisme psychique semble avoir joué un rôle important. Elle est plus tendre d'ordinaire que passionnée ; elle caresse le corps dévêtu de sa favorite, se laisse caresser, mais par pudeur ne pratique pas le sa phisme complet : une distinction qui corres[>ond peut-être à la différence entre le coït périnéal et le coït anal. Elle peut, dit-elle, contrôler son penchant mais non pas le détruire.
C'est sans doute une invertie supérieure. Elle trouve mal que des femmes hétérosexuelles deviennent unisexuelles par libertinage, par caprice. Elle a beaucoup d'énergie; son tempérament est nerveux. Elle paraît être allée aussi loin sur le chemin de l'amélioration qu'on le peut sans véritables principes, sans religion pratique, sans savoir que la chasteté est une vertu positive et non pas négative.
(A suivre)
Bévue des thèses (année scolaire 4895-1896).
Si parmi les nombreuses thèses qui se soutiennent chaque année devant les différentes Facultés, une bonne partie ne présentent aucun intérêt, il en est quelques-unes pourtant qui sont neuves, originales» ou qui constituent des monographies bien faites et utiles à consulter; d'autres fois elles sont le reflet des idées d*un mattre, Texposé de recherches faites sous sa direction. Parmi ces dernières j'en ai retenu un certain nombre concernant la psychiatrie et la médecine légale et je vais les analyser aussi succinctement que possible pour les lecteurs des Archives. Il y a là pas mal de choses à glaner.