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déposer en terre sainte, selon les rites de TEglise, les corps des « criminels-nés » qui devraient être éliminés sommairement de ce monde, d'après les vraies doctrines lombrosiennes n'admettant ni culpabilité ni responsabilité, — dans les intérêts de la « défense sociale », aussitôt qu'il est scientifiquement constaté qu'on a vraiment affaire à un criminel-né, à un être anti-social?
On parlait beaucoup de science positive au Congrès de Genève. Et cependant que peut-on se représenter de moins positif que le rapport de M. Enrico Ferri sur le tempérament criminel, un des clous de ces séances?
« Le crime, dit M. Ferri, est toujours un acte anti-social puisqu'il trouble les conditions d'existence du groupe collectif à un moment donné de son évolution. Tous les auteurs des actes anti-sociaux sont des tempéraments criminels. » Ces définitions s'appliquent, d'après lui, également aux crimes de droit commun comme aux crimes politiques.
Eh bien, des affirmations pareilles d'après lesquelles même tous les martyrs de la pensée et de la science, tous les représentants du patriotisme le plus élevé, devaient être doués de tempéraments criminels, puisqu'ils ont cédé à l'impulsivité d'un système nerveux déséquilibré par le fanatisme ou le monoïdéisme, — ces affirmations, dis-je, sont en désaccord flagrant avec les faits les mieux observés et sur lesquels l'humanité a acquis une très longue expérience.
Qui est-ce qui ne comprend pas maintenant que pour devenir criminel il n'est pas besoin d'être possédé du démon ou de se distinguer en quoi que ce soit du reste des mortels? Les hommes qui commettent des crimes sont constitués comme tous les autres. Ils sont doués de la faculté propre à toute l'humanité de réagir à certaines excitations du monde extérieur lorsque celles-ci ont atteint le degré d'intensité correspondant. Il existe des organismes qui réagissent plus facilement cédant d'un coup à la tentation, aux passions, etc., d'autres le font plus lentement. Mais ce qui distingue les criminels des honnêtes gens ce sont plutôt les circonstances au milieu desquelles ils agissent et le point de vue juridique et moral auquel la société envisage leurs actes, que les traits physiologiques et psychologiques qui leur sont inhérents à eux-mêmes. Et ce n'est pas parmi les crimi-
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nels reconnus officiellement pour tels qu'il faut, peut-être, chercher les plus grands coquins. Car ceux-ci savent parfaitement adapter leurs instincts inhumains et rapaces aux « conditions d'existence du groupe collectif à un moment donné de son évolution » et ils savent profiter de ces conditions.
La théorie de M. Ferri est une négation décidée de toutes les observations exactes. En soutenant la conception d'hommes criminels qui soi-disant se distinguent tous physiquement des hommes normaux — et pour être un homme normal il faut ne pas « troubler l'équilibre actuel de la vie sociale », ce qui en ferait une mare d'eau stagnante — M. Enrico Ferri nous ramène en plein moyen âge. Son « tempérament criminel •> dont on a hérité et dont on ne peut se défaire et qui a empêché les hommes à toutes les époques et en tous lieux de conformer leurs agissements à la loi écrite et à la morale vulgaire, ce « tempérament criminel » est quelque chose comme une transformation de ridée du diable incarné dans la personne d'un homme, de la possession par le démon. Peut-être les théories de M. Ferri sont-elles si chères à Tabbé de Baets parce qu'elles lui ouvrent un vaste champ pour des exorcismes... Mais tout cela est-ce vraiment de la science et encore plus de la science exacte ?
Dans le cours des débats du Congrès, M. Ferri a encore émis une idée qui ne doit pas passer inaperçue. Comme il me parais-* sait, à moi du moins qui ai lu tous les ouvrages de M. Ferri et d'autres savants anthropologistes dont les larges concepts doivent régénérer le monde, tout ce que disait M. Ferri au Congrès se trouve inséré dans ses écrits et a été réfuté maintes et maintes fois, surtout par ses éminents compatriotes, ce dont cependant la majorité des congressistes et le public des tribunes ne paraissaient pas se douter. Cette majorité et ce public prenaient évidemment tout ce que proclamait M. Ferri avec tant de biio pour la révélation de grandes vérités inconnues jusqu'à nos jours.
Cependant ceux qui sont au courant des travaux de M. Ferri doivent savoir qu'il est un adversaire implacable de l'institution du jury. Selon lui, le jury représente la phase médiévale et instinctive de la justice pénale. Les jurés sont des ignorants, des premiers venus, imbus des préjugés et des passions de la
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foule et qui se laissent dominer par les faits isolés, avec le sentiment seul pour guide, et réservent toute leur pitié pour les criminels en oubliant souvent le crime et ses victimes. Us sont complètement incapables d'exécuter un travail inlellectuel très délicat qui exige une compréhension vive des intérêts de la société et avec cela de la science, beaucoup de science, surtout de la science. M^me les juges actuels ne sont pas à la hauteur de leur mission. Etant par-dessus tout imbus des préceptes du droit romain, ils ne connaissent rien du tout à la psychologie, à l'anthropologie, à la sociologie, à la psychiatrie. Gomment peuvent-ils donc prononcer des arrêls sensés? Il faut réformer tout cela : remplacer ces jurés ignares, ces magistrats ineptes, par les représentants de la science, par des anthropologistes, des médecins-aliénistes, des psychologues assistés de quelques juges, accusateurs, avocats-bureaucrates, car Tavocat doit être fonctionnaire,et par quelques employés administratifs. Celle commission mixte, où la science régnera, sera chargée de Texamen périodique des criminels qu*on aura expédiés préalablement « au grand air » sans un jugement qui les ait prévenus combien de temps on les gardera sous clef. La commission susdite jugera principalement d'après les données <( scientifiques n, d'après les indices socio-anthropologiques si ses patients peuvent être relâchés ou s'il est bon de prolonger leur « ségrégation » indéfiniment.
Cette belle idée de réforme sociale créée par M. Ferri était déjà connue. Mais ce que le savant italien a présenté au Congrès de Genève comme primeur, c'est sa proposition de renforcer l'organe de la justice psycho-socio-anthropologique future par quelques représentants du peuple élus certainement par le suffrage universel et d'octroyer à la société la garantie de la publicité des débats de la commission mixte. Figurez-vous ces jurés expulsés des tribunaux ordinaires pour cause d'incapacité qui viendront siéger au sein de la commission scientifique et qui émettront en présence de nombreux reporters et d'un public anxieux leurs doctes opinions sur l'angle facial, l'indice céphalique, les caractères de la dégénérescence, etc.
Une idée de cette importance devait produire un effet formidable sur certains congressistes et sur le public des tribunes