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QUELQUES CONSIDÉRATIONS SUR LE CONGRÈS DE GENÈVE

du Congrès et effectivement elle a été saluée par un débordement d'enthousiasme.

Un des faits les plus caractéristiques du Congrès a été le rapport du professeur de droit à Amsterdam, M. van Hamel, intitulé : Vanarchisme et le combat contre ranarchisme au point de vue de F anthropologie criminelle.

Les idées qui forment le fond de ce rapport sont fort justes.

La doctrine anarchiste est une théorie sociale comme toute autre, dit le rapporteur. On peut abhorrer ses conclusions, mais on ne saurait lui interdire le droit d'être formulée et [prêchée comme toute autre théorie. Cependant la théorie anarchiste n'est pas une théorie paisible. C'est une théorie de combat. Elle repose sur des raisonnements de Tintelligence, mais plus encore sur des sensations et des émotions qui poussent ses adhérents à un fanatisme effréné. Ce fanatisme dégénère en crime. Vient « la propagande par le fait », les actes criminels commis dans un double but de destruction et de terrorisme. Sont passibles de punition, non les anarchistes de la pure théorie, mais les auteurs et les fauteurs du crime anarchiste. Trois espèces de crimes méritent d'être punis : l'attentat proprement dit, les actes préparatoires et l'excitation. Doit être qualifié d'acte préparatoire : la fabrication, la détention, le transport et l'usage de matières explosibles.

Le caractère d'une préparation un peu éloignée n'exclut nullement la nécessité de punir, s'il y a intention et connaissance criminelle chez Tauteur. Doit être puni non seulement l'incitation directe au crime anarchiste, mais aussi l'excitation indirecte qui prend le plus souvent la forme de Y apologie. La répression vis-à-vis des anarchistes ne doit différer en quoi que ce soit de la répression de droit commun qui exige le respect pour la vie, pour l'intégrité corporelle et pour les propriétés, ce que les anarchistes violent. C'est donc au droit commun qu'ils doivent être soumis. Même la peine de mort, dans les pays où elle existe encore^ et le droit de grâce partout doivent être appliqués comme cela se ferait si les mobiles n'avaient pas été des mobiles d'anarchisme. Pas de mesures exceptionnelles. Malgré l'apparence spéciale des crimes commis au nom de Tanarchisme, c'est par son droit commun que doit être protégée la société qui défend

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principalement non pas ses institutions actuelles mais révolution paisible de ses institutions.

Tous ces principes sont parfaitement d'accord avec la science juridique et tout juriste naurait pu qu'applaudir aux développements oraux que leur a donnés l'éloquent professeur d'Amsterdam. Mais M. van Hamel avait intitulé son rapport : « Lanar-

chisme au point de vue de F anthropologie criminelle, » Il

fallait donc qu*ii lui donnât absolument une saveur anthropologique. C'est pour cela qu'il parle dans ce rapport de l'embarras que doivent soi-disant éprouver en face du problème anarchiste les adhérents de l'école classique « avec leurs formules traditionnelles d'un crime à venger et d'une peine méritée ». Toujours cette polémique rétrospective contre Moïse et sa peine du talion ! Qu'on nous donne au moins les noms des criminalistes modernes qui s'inspirent des sentiments de vengeance et que M. van Hamel nous dise si vraiment il désire qu'on inSige des peines imméritées aux auteurs des différentes catégories de crimes anarchistes qu'il a établies.

« Puis », continue M. van Hamel, « nous fondons le droit de punir et toute la pénalité sur la nécessité de la défense sociale, »

Ceci, c'est vraiment excessif !

Un juriste de l'importance de M. van Hamel devrait savoir que la « défense sociale » n'est qu'un abus de mots qui ont été employés partout pour justifier les actes les plus iniques, les plus atroces, les plus barbares qui aient été jamais commis toutes les fois qu'on voulait revêtir de pareils actes des dehors trompeurs du bien public.

Et ce n'est, d'après mon idée, que dans une communauté de loups et non d'hommes civilisés que la pénalité peut être basée uniquement sur la « défense sociale ».

La sainte Inquisition n'était-elle pas de la défense sociale? Et la Saint-Barthélemy? Et les massacres de 1793? Et les (Jéportations administratives en Russie? Est-ce que tout cela u'est pas de la défense sociale ? Et les tueries qui ont eu lieu dernièrement dans les rues de Constantinople — n'est-ce pas aussi de la défense sociale ? Ces Arméniens « troublent les conditions d'existence du groupe collectif » turc. N'avait-on pas le droit de prendre des mesures de défense contre eux? Et

QtlstQtBS CÔKSloéRAtlONS Stà tt CONGRES DE GEKlàvB 14S

qu*il serait intéressant de savoir qui des deux partis est affligé du « tempérament criminel? )> Est-ce que ce'sont les chrétiens qui ne peuvent, parait-il, « subir les conditions d'exislence sociale du présent » en Turquie ? Ou bien sont-ce les Turcs qui les exterminent par le couteau, le gourdin et autres instruments semblables pour maintenir « Téquilibré actuel de la vie sociale » dans leur pays? Et quant au Sqltan lui-même qui a ordonné le massacre de ses propres sujets arméniens, a-t-il le tempérament criminel, oui ou non? Ou bien faisait-il, au contraire, preuve d*un tempérament exceptionnellement normal et sain en ayant reeoursàdes mesures énergiques de « défense sociale», en faisant jouer les couteaux et les gourdins pour maintenir « Téquilibre » que lui et ses illustres prédécesseurs ont si bien établi dans leurs Etats? Et les monarques et les hommes d'Etat des pays dits civilisés qui laissent commettre toutes ces infamies dans Tespoir de pécher en eau trouble, ont-ils des tempéraments criminels ou estrce le contraire?

Quelle avalanche de questions que, selon moi, pourrait si bien résoudre M. van Hamel, comme partisan du principe de la défense sociale ; surtout s'il se concertait avec M. Ferri, ce grand spécialiste sur le « tempérament criminel », et encore s'jl s'adjoignait M. l'abbé de Baets qui lui apporterait toute son ardeur. Ces messieurs produiraient^ probablement, quelque chose d extraordinairement beau. Par exemple, un rapport détaillé et approfondi sur la question d*Orient au point de vue de Tantbropologie criminelle. Quel thème superbe pour le Congrès prochain !

Désirant évidemment rester fidèle à la fameuse classification des criminels établie par les anthropologistes et qui doit remplacer la classification surannée des délits, M. van Hamel nous a dit qu'il divisait les anarchistes en trois catégories : les criminels vulgaires pour lesquels lanarchisme n'est qu'un manteau, les pathologiques et les fanatiques. Mais quel est le critérium anthropologique précis sur lequel est basée cette classification ? Peut-on, par exemple, distinguer sérieusement les pathologiques des fanatiques ? M. van Hamel affirme lui- ■léme que le fanatisme anarchiste en est un qui doit envahir facilement les esprits dénotant un état pathologique^ une névrose ou

if Année, N» 68 12

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quelque maladie mentale ? Où donc est la ligne de démarcation t On pourrait proposer bien d^autres classiftcations, d'après Tintelligence, les sentiments, les positions sociales, etc. Et ces classifications seraient aussi simples et aussi vagues que celle que propose M. van Hamel au nom de la science soit-disanl exacte.

L^honorable professeur d'Amsterdam nous a édifiés encore en posant ainsi que suit un troisième principe « anthropologique » : « Nous voulons, dit-il, pour le choix des moyens de prévention et de répression nous laisser guider par Tétude des causes de la criminalité. »

. Il est très clair qu^il faut toujours remonter à la cause quand on veut prévenir Teffet. Mais tout de même il est difficile d administrer équitablement la justice pénale et d'appliquer imperturbablement le droit commun en faisant en même temjps un mélange d'anthropologie, de sociologie, de psychiatrie, etc. Quand on prononce un arrêt de justice il faut connaître les circontances extérieures et les motifs intérieurs qui ont fait agir le délinquant. Mais ce n*est pas en ce moment qu'on fait des lois générales, qu'on organise des mesures de police et qu'on établit des vues d'ensemble.

En un mot dans le travail de M. van Hamel tout ce qui est bon est vieux. C'est tout simplement Tapplication des principes juridiques bien connus au crime anarchiste. Quant aux nouveaux ornements anthropologiques dont il a décoré son œuvre ceux-ci, paraît-il, n'ont pas une valeur exceptionnelle.

Combien il est dangereux d'abandonner le terrain positif de la science juridique et de se laisser entraîner par des envolées socio-anthropologiques ayant pour but la démolition de toute la jurisprudence actuelle a été prouvé encore une fois parla stérilité des débats du Congrès sur les peines indéterminées. Les partisans de la « nouvelle école, anti-classique », ont soutenu, comme une grande idée d'avenir, que la peine, son mode et sa durée, ne peut pas être raisonnablement fixée d avance par le juge mais qu'elle doit dépendre exclusivement des appréciations de l'organe de justice psycho-socio-anthropologique future sur la personnalité « bio-psychique » du délinquant.

Cependant, toute cette argumentation est toujours fondée sur l'analogie grossière qui assimile le crime à la maladie et qui en

QÙELQUlà CONSIDERATIONS StR Lfi CONGRES DE GENEVE ii'?

même temps néglige d*observer qu'on peut commettre. un acte quaifié crime étant un homme parfaitement sain, normal et très honnête moralement et que nonobstant chacun doit subir les conséquences juridiques de ses actions.

La peine se rattache nécessairement au crime dans le domaine du magistère répressif de TEtat. Elle n'est pas seulement une mesure d'hygiène physique et morale mais aussi un moyen de coercition et d'intimidation. Elle ne s'adresse pas exclusivement au délinquant, mais à tous ceux qui seraient tentés de l'imiter et à la communauté en général.

Il ne s*agit donc pas d'une médecine dont on peut régler la portion exacte aussitôt que la santé s'est altérée ou qu'on administre à certaines doses suivant le cours de la maladie. Mais il s'agit de menaces pénales dont l'exécution doit suivre rapidement et surtout inévitablement l'accomplissement de certains actes prévus et défendus par les lois de TEtat qui classifient ces actes d'après leur gravité objective en laissant au juge une grande latitude pour l'appréciation des traits subjectifs de chaque cas individuel.

Dans le rapport officiel que j'ai présenté au gouvernement russe sur les travaux du lY* Congrès d'anthropologie criminelle j'ai émis Tavis que ce gouvernement ferait bien de décliner ultérieurement Thonneur de déléguer ses représentants à des réunions comme celle qui a eu lieu à Genève. Cette fois-ci le ministère de justice de Russie en se faisant représenter par un magistrat qui occupe une position élevée dans le pays croyait rendre hommage à la science. Mais il y a science et pseudoscience. Tant que l'anthropologie criminelle, malgré les Congrès de Paris et de Bruxelles, continuera à s*ideutiiier avec une certaine « nouvelle école », dont les théories n'ont pas résisté à la critique scientifique ; tant qu*à ces réunions toute tentative de discussion libre sera étouffée par les attaques des intransigeants qui posent pour être les seuls représentants de la science positive, non seulement les gouvernements mais aussi beaucoup d'hommes sérieux peuvent ne pas se déranger. En attendant la Russie se recueillera et continuera à étudier chez elle Tanthropologie... dite criminelle, la sociologie et le droit.

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LES FAUX TÉMOIGNAGES d'uNE HYSTÉRIQUE

La lecture du procès Gauvin, où Ton peut voir le rôle joué par une personne hystérique, m'a fait rechercher dans des dossiers que m'avait laissés un vieux confrère, des notes détaillées sur une femme hystérique aussi qui fut un moment célèbre dans la Franche-Gomté. J'ai pu à l'aide de ces documents reconstituer son histoire; elle est tellement intéressante au double point de vue médical et juridique que j'ai pensé qu'elle devait être publiée. Gelte histoire montrera les ruses, les inventions, les ^mensonges que ces sortes de malades emploient lorsqu'ils veulent perdre quelqu'un, et leur absence de remords, leur défaut complet de sens moral, lorsqu'ils commettent leurs crimes; ce sera peut-être, pour quelques confrères qui s'occupent d'hypnotisme, un cas de suggestion criminelle, et pour M. Tarde une observation à insérer dans son traité sur la psychologie des foules.

En 4828 habitait à Mesnay-Arbois dans le Jura, une jeune fille du nom de Julie G... Son père était vigneron; comme presque tous les habitants du pays, il avait Thabitude depuis sa jeunesse de boire du vin de la côte, vin très capiteux, qui monte facilement à la tête ; il passait ses journées du dimanche dans les cabarets à vider des pots avec ses amis et rentrait titubant le soir dans sa demeure. Je note cette particularité, parce que l'alcoolisme a pu jouer un rôle dans la genèse de la maladie de la fille. La mère était une forte femme qui

(i) Dans le procès Cauvin il a été dit par Faccusation que la servante de la victime n'avait pas la force nécessaire pour Tétrangler: sans vouloir prendre parti, je dois dire que peut-être M. Tavocat général s'est trompé dans son appréciation ; une femme non hystérique n'aurait pas eu cette force, une femme hystérique peut Tavoir ; je donne comme preuve Texemple d'une de mes malades, petite, faible et chétive, qui, dans un accès de folie hystérique, tordit un des barreaux de fer de son lit, chose que ne put arriver à faire un^vigoureux f^ardien.

travaillait aux vigaes avec son mari; elle était intelligente, rusée et méchante; ou ne dit pas qu'elle fût nerveuse; aucun renseignement n'existe au point de vue de Thérédité chez les ascendants et les collatéraux. C'est dans ce milieu que fut élevée Julie G..., qui de bonne heure s'occupa des soins du ménage et des travaux des champs. A seize ans c'était une jeune fille forte, de taille moyenne, brune, assez jolie, avec des yeux noirs ; à ce moment son caractère devint très variable, tan tôt elle était triste^ maussade, taciturne et sauvage, tantôt causeuse et gaie avec des rires interminables, elle devenait coquette et cherchait la compagnie des garçons; un jour à ce sujet elle essuya de vifs reproches et des brutalités de ses parents, son émoi fut grand et elle fut prise d'oppression, de sanglots, de boule hystérique, puis tomba en proie à une crise convulsive; ses parents crurent à une attaque de haut mal et coururent chercher le médecin ; lorsqu'il arriva, la malade était couchée dans son lit; elle faisait de grands mouvements avec ses jambes et ses bras ; elle saisit par le cou le docteur qui se penchait pour rexamineret voulut l'embrasser convulsivement, ce qu'on eut beaucoup de peine à empêcher; après quelques minutes la malade ne bougea plus et parut endormie; quelques heures après elle était guérie.

Le docteur Dubois, le médecin appelé, constata de visu un certain nombre d'accès; et sut que d'autres survinrent pendant les dix dernières années qui s'écoulèrent à partir de cette première crise; à la fin, personne ne s'en préoccupait plus. Les grandes crises comme la première étaient assez rares; le plus souvent ces attaques prenaient la forme syncopale, c'est-à-dire que tout h coup la jeune fille perdait connaissance sans convulsions et se trouvait endormie. On avait alors grand'peine à la réveiller; on avait beau la secouer, lui parler, faire du bruit, on n'y parvenait pas. Ce n'est qu'après un sommeil d'une heure ou deux qu'elle se réveillait lentement, se frottant les yeux, ne se souvenant de rien. Des attaques syncopales de même nature survenaient lorsqu'un jeune homme voulait faire l'amour avec elle ; au moment psychologique, elle portait la main à son cou comme pour arracher quelque chose et défaillait endormie dans les bras de l'amant épouvanté.

Quelques jeunes gens lui avaient fait la cour avec des intentions de mariage, mais s'étaient retirés, refroidis par ces évanouissements peu naturels; le temps passait emportant la jeunesse ; l'exaspération de ne pouvoir trouver un époux était grande chez la fille, plus grande encore chez la mère, après tant d'essais infructueux. C'est alors qu'uft jeune homme de son âge, B... dit Cadet, fut attiré par elle et commença à lui parler. La jeune fille en devint follement amou-

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reuse; aidée de sa mère elle essaya de tous les moyens pour arriver à ses fins, je veux dire au mariage. Mais de méchants bruits couraient dans le village au sujet de Julie; des jeunes gens non seule* ment s'étaient vantés de leur bonne fortune, mais avaient raconté les syncopes de la belle au bois dormant ; on en faisait des gorges chaudes; les parents de Cadet, ses oncles, tous les membres de la famille faisaient une violente opposition à ce mariage et en avant mettaient la maladie et l'inconduite de Julie. Un jour celle-ci céda à la passion et tomba dans les bras du jeune homme, au milieu d'un champ éloigné du village; la syncope survint comme de coutume; Cadet perdant la tête, courut au docteur Dubois et le ramena vers Julie, toujours étendue dans la position où il Tavait laissée ; elle ne tarda pas à reprendre ses sens et le chemin de la maison, pendant que Cadet ramenait le docteur et l'interrogeait sur la maladie de Julie; la jeune fille fut délaissée; le bien-aimé ne revint plus.

Pendant longtemps Julie conserva de l'espoir; elle organisa des manœuvres savantes pour l'attirer de nouveau dans ses filets; le beau Cadet riait, plaisantait, mais ne mordait plus à Thameçon, puis un beau jour il alla porter ses amours à une autre jeune fille qu'il demanda en mariage ; alors une colère épouvantable entra dans le cœur de Julie qui transforma en haine mortelle Tamour d'autrefois; la mère attisa ce foyer le vengeance et ne cessa de pousser sa fille à de sinistres aventures; un plan fut concerté pour frapper non seulement Tamant infidèle, mais encore les membres de la famille qui avaient par leur influence empêché le mariage. Pour moi, écrit le vieux docteur, la fille fut le bras qui frappait, mais c'est la mère qui fut le cerveau qui ordonnait; la fille subit complètement l'influence malfaisante de sa mère.

Le premier acte de la vengeance (ut le suivant :

Un jour on trouva dans une vigne des environs un grand nombre de ceps coupés au pied : on sait combien dans les pays vignobles la vigne est respectée; un fait de cette nature est regardé comme un vrai crime, mais l'acte paraissait plus grave encore, parce que la propriété dans laquelle avait eu lieu la mutilation appartenait à M. d'Oursières, un magistrat, conseiller à la cour de Besançon. Julie C... se rendit le lendemain au parquet du tribunal d'Ârbois et déclara que la veille^ passant dans un sentier près de cette vigne, elle avait vu deux individus couper les ceps ; elle s'était arrêtée derrière une haie et au clair de lune elle avait pu distinguer leurs visages; c'était Ca<lel, son ancien amant, et son frère. Comme on lui demandait ce qu'elle faisait hors de sa maison à pareille heure, elle raconta qu'après avoir passé la soirée chez une de ses amies, elle en était sortie très

NOTES ET OBSERVATIONS MÉDICO-LÉGALES lol

lard ; c'était la vérité, sa visite ayant eu pour but de pouvoir lémoiguer en justice; ce qu'elle ne dit pas, c'est qu'elle-même était l'auteur de la mutilation. Appelée devant le tribunal, comme témoin, elle prêta serment sans aucune hésitation, d'une voix égale, sans se troubler, sans paraître émue, elle soutint qu'elle avait vu les deux frères commettre le méfait. Le père et la mère de Cadet déclarèrent que leurs deux enfants, cette nuit-là, étaient restés couchés dans leur lit près d'eux ; on ne voulut pas les croire; ils n'avaient pu prêter serment et leurs dépositions, ne pouvant pas être défavorables à leurs enfants, n'avaient pas de valeur. Sans se dire que ces deux jeunes gens n'avaient aucun intérêt à couper ces ceps de vigne, sans se dire que Julie G... avait un intérêt de vengeance à faire condamner son ancien amant, le tribunal crut à ce seul témoin hystérique ; les deux prévenus condamnés à plusieurs mois de prison eurent pendant de longues années le stigmate de cette honte sur le front. Outre la prison, la condamnation portail des dommages-intérêts considérables à payer à M. le conseiller d'Oursières. Pendant les débats, la mère de Julie G..., aussi méchante que sa fille, ameuta tous les habitants du pays, non seulement contre les présumés coupables, mais encore contre le père, la mère et les autres membres de la famille ; ce fut un toile général contre eux; leurs meilleurs amis s'écartèrent; ils furent regardés comme une race de malfaiteurs.

Les choses duraient ainsi depuis un an ; les jeunes gens sortis de prison avaient repris leur vie de famille, lorsque la femme et la fille G..., préparèrent une nouvelle machination plus grave que la première : Un jour de l'été 4829 on voit accourir des champs dans le village la fille Julie, échevelée, les vêtements arrachés et couverts de sang, poussant des cris terribles, criant : <c A l'assassin, à l'assassin », montrant des plaies sur ses épaules et sur sa poitrine. Elle raconte qu'un oncle de son ancien amant l'a rencontrée, l'a injuriée en lui reprochant son témoignage en justice, puis devenu furieux, s'est précipité sur elle et a voulu la tuer ; qu'elle a reçu de ce forcené plusieurs coups de couteau et qu'elle a eu peine à s'échapper vivante de ses mains. Tout le village est glacé d'horreur; la fille ne cesse de crier, la mère pousse des hurlements que se mettent à répéter toutes les femmes du village; pendant qu'en toute hâte les uns vont à Arbois avertir la justice et chercher la gendarmerie, les autres s'arment de fourches, de fusils et de bâtons et vont procéder à l'arrestation du pauvre diable, que l'on trouve tranquille, travaillant dans sa vigne, ne prévoyant pas l'orage formidable qui va fondre sur lui. — La maréchaussée arrivée, il est arrêté, conduit à la prison d'Arbois au milieu des cris de mort de toute la population ; son procès vient

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en Cour d'assises ; il est triisie de dire qu'il fut condamné à cinq ans de prison ; il est conduit à Ensishein en Alsaee : le chagrin de cette injuste condamnation, Télôignement de sa famille, la privation du travail au grand air amenèrent le dépérissement et la phtisie; lorsqu'il rentra gracié, quatre ans plus tard, dans son village de Mesnay, il n'avait plus que quelques jours à vivre.

J'anticipe sur les événements pour dire comment il fut gracié : pendant les qualre années suivantes, il se passa des fails très graves qui montrèrent les mensonges de la fille Julie; un revirement se fit mais trop lent, dans l'opinion publique ; on finit par croire à l'innocence de Cadet et de sa famille ; les membres du tribunal firent tardivement des démarches pour obtenir la grâce du faux coupable; mais, hélas ! à ce moment le mal était fait; il ne fut plus en leur pouvoir de le réparer: on ne put rendre ni la vie ni l'honneur à ce pauvre malheureux qu'on avait tué et déshonoré injustement.

Mais revenons à l'année 1829 et continuons le récit de la série de crimes perpétrés par Julie C... Cette femme ne regardait pas sa ven* geance comme satisfaite ; elle avait été mise en appétit par la réussite des deux premières machinations; elle avait pour elle, — ellele sentait fort bien, — toute la population d'Arbois et du canton ; on se mon-^ trait dans la ville l'héroTne du crime de Mesnay. Elle avait trompé la justice avec une telle facilité, avec des moyens si grossiers qu'elle crut pouvoir oser davantage et faire accepter tout ce qu'elle imaginerait.

Un des oncles du jeune Cadet était établi a Besançon ; c'était un bon ouvrier d'une conduite irréprochable, avec un certain degré d'instruction. Lorsqu'on lui avait parlé de ce mariage et raconté les crises d*hystérie de la future, il avait pris conseil d'un médecin et d'après son avis il avait mis toute l'opposition possible à cette union. Son titre d'habitant de la grande ville et son expérience des choses lui donnaient une certaine autorité dans la famille; on comprend pourquoi Julie avait ce personnage en haine. Voyant que la machination contre l'oncle de Mesnay avait si bien réussi, elle pensa qu'il en serait de même pour l'oncle de Besançon, et que rien n'était à changer dans la manière d'agir. — Un jour le père et la mère de Julie, en rentrant des vignes, se mirent à pousser des cris affreux : les voisins accoururent; le village fut de nouveau mis en émoi ; Julie était étendue sur son lit, sans connaissance, le corps à moitié nu et couvert de sang ; plusieurs coups de couteau lui avaient percé le haut de la poitrine, les épaules et les bras. Peu de monde, alors, connaissait la facilité avec laquelle certains hystériques se font des blessures. On ne croyait pas la chose possible ; on n'avait pas

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ridée de faire examiner les plaies par un médecin pour en connaître la profondeur et la gravité, Les magistrats d'Arbois accourus reçurent la déposition suivante : t M. B..., de Besançon, dit Julie, Toncle de Cadet, était entré dans la maison, s*était précipité sur elle, et avait tenté de l'étrangler ; il disait d'un air furieux ; « Tu as fait condamner « mon frère et mes neveux je les vengerai et tu passeras par mes « mains. » Voyant qu'elle respirait quoique suffoquée et qu'il ne parvenait pas à lui faire perdre le souffle, il avait tiré son couteau de sa poche et l'avait lardée de coups; elle s'était évanouie; lui, la croyant morte, s'était sauvé.

Un mandat d'arrêt fut lancé contre cet homme ; il fut arrêté à Besançon, on lui mit la chaîne au cou, les fers aux mains au milieu de sa famille en larmes et de s^ camarades épouvantés ; c'est ainsi qu'il fit a pied le trajet de Besançon à la ville d'Arbois, chemin du calvaire s'il en fut. Dans la ville tout le peuple était dans la rue pour attendre et voir ce nouveau membre d'une famille d'assassins, et poussait des cris de mort sur son passage. Le lendemain lorsqu'on le conduisit à Mesnay pour le confronter av^c sa victime, tous les habitants non seulement d'Arbois, mais, encore des campagnes environ* nantes étaient sur pied, prêts à faire un mauvais parti au meurtrier supposé ; la foule était si grande dans le petit village qu'on ne pouvait circuler.

L'accusé se défendit avec une grande énergie ; il adjurait la fille de dire la vérité; lui parlant de la justice de Dieu, il disait qu'on ne pouvait pas le tromper, lui, et qu'elle aurait un jour à rendre compte de son mensonge devant son tribunal. Julie C..., étendue sur son lit, les yeux à demi clos, persistait à raconter que cet homme l'avait frappée; la mère à son chevet ne cessait d'injurier et d'accabler de ses accusations le pauvre homme. Lorsqu'il sortit de la maison pour reprendre le chemin de la prison, la colère du peuple était telle qu'on dut craindre pour sa vie ; il fut frappé par des énergumènes que les gendarmes chargés de le protéger avaient peine à retenir. Rentré dans son cachot, se rappelant le résultat malheureux du procès de son frère condamné dans les mêmes circonstances, il se livrait au plus grand désespoir, ne comptant plus ni sur .son innocence ni sur la justice des hommes. Heureusement pour lui les choses tournèrent autrement, les magistrats chargés à Besançon de faire l'enquête Airoat fort surpris du résultat de leurs démarches ; le jour où le crime avait été commis à Mesnay-Arbois suivant les dires de Jolie, ce jo«r-là, M. B... n'avait pas quitté son atelier et avait travaillé du matin au soir au milieu de ses camarades ; les patrons, les ouvriers, les voisins vinrent témoigner unanimement que M. B..,

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n'avait pas quitté un seul instant Besançon. Il fallut mettre en liberté le pauvre diable ; il fut si heureux d*avoir échappé au sort de son frère qu'il retourna chez lui sans se plaindre et sans songer à attaquer Julie en dommages-intérêts ; j'ai le regret de dire que le parquet et le tribunal d'Arbois qui avaient été indignement trompés par cette misérable fille et qui devaient la faire arrêter et juger comme faux témoin, ne bougèrent pas et ne parurent pas s'émouvoir d'avoir été joués; voyant les mêmes faits se reproduire à quelques mois de distance les magistrats auraient dû penser que Julie ayant porté un faux témoignage dans le procès du second frère, pouvait avoir agi de même dans le procès du premier; que la répétition des mêmes blessures et des mêmes accusations contre le second frère était une preuve de la non-culpabilité du premier. L'innocent aurait dû avoir sa grâce dès ce moment-là; il ne l'eut pas; personne ne s'inquiéta de lui ; ce ne fut qu'après quatre années de prison que, grâce à de nouveaux faits, les yeux du public s'ouvrirent et qu'il fut clair pour tout le monde que Julie était une coquine et que son accusation était une œuvre de fourberie.

Pour le moment Julie loin d'être traînée en prison pour répondre de son faux témoignage devint l'objet d'une véritable apothéose. Au moment où Ton terminait l'instruction de M. B. . . et que Ton parlait de sa mise en liberté, la mère de Julie qui connaissait, paratt-il, la profondeur de la bêtise humaine, ouvrit un matin la porte de sa maison paraissant en proie à une grande exaltation, levant les yeux et les bras au ciel, les croisant sur sa poitrine dans l'allilude d'une ardente prière, appelant ses voisins et les invitant à entrer pour constater une chose merveilleuse que le ciel venait de produire en leur faveur pour réparer l'injustice de la mise en liberté d'un assassin. A côté de la tête de Julie qui dormait étendue sur son lit, on voyait une couronne de fleurs artificielles; sur une ban<lcrole de papier étaient écrits ces mots : « Corona martyri ». C'est un ange, disait la mère, qui avai* apporté cette couronne pendant la nuit; la nouvelle s'en répandait; toute une foule de plus en plus grande remplissait la maison criante au miracle; le curé lui-même venait constater l'intervention divine et chantait : Hosanna I invitant tous ses paroissiens k une messe d'actions de grâce pour célébrer la bonté divine envers cette fille martyre. Le bruit du miracle s'étendait dans les environs ; ce fut bientôt une procession de dévots et de curieux venant voir Julie avec la couronne divine sur la tête ; la mère faisait la quête ; les pèlerins qui apportaient des fleurs et des cierges pour brûler autour d'elle, des chapelets et des objets de piété pour être sanctifiés par l'attouchement de son corps, versaient leur argent dans la bourse qu'on leAir tendait.

NOTES ET OBSEHVATIONS MÉDICO-LÉGALEf 1S5'

Comme tout a ane fin, peu à peu la foule s'éclaircit, les pèlerins devinrent de plus en plus rares, et cessèrent d'apporter avec leur dévotion l'offrande recherchée. Les deux femmes araient pris goût à celte lucrative comédie; voyant les clients ne plus venir, elles allèrent à leur recherche; on les vit commencer une odyssée pieuse dans les villages du Jura, s'arrêter de porte en porte, raconter le miracle et montrer la couronne, tâchant d'arracher quelques sous à la crédulité des gens. Leur conduite n'était pas toujours parfaitement respectable, et les jours de piété se terminaient souvent par des nuits de plaisir. Lorsqu'elles revinrent dans le pays, elles avaient perdu toute considération, et l'on commençait à avoir des doutes sérieux sur leu^r vertu ; le curé lui-même regrettait ses messes et les traitait d'aventurières et de coquines.

L'audace de ces femmes était telle, elles se croyaient si certaines de l'impunité, qu'elles osèrent commettre encore deux crimes pour les imputer au pauvre Cadet et à sa famille ; un jour Julie mit le feu à sa maison ; l'incendie dévora la grange et les écuries ; Julie accusa les B... de ce crime, mais n'osa pas dire qu'elle les avait vus. Comme ils purent invoquer un alibi' non douteux, on ne put rien contre eux; Tesprit reste perplexe en se demandant pourquoi cette fois encore aucune poursuite n'eut lieu contre Julie et sa famille ; on se demande comment des magistrats furent assez aveugles pour ne pas découvrir les véritables auteurs de Tincendie.

Enfin une dernière fois Julie pensa réussir à faire arrêter Cadet» son ancien amant, en coupant les pis de la vache d'une de ses voisines et en accusant Cadet de l'avoir fait; mais elle ne réussit d'aucune façon à faire croire qu'il était coupable ; bien plus, maintenant le revirement était complet ; on plaignait Cadet et sa famille d'avoir supporté tant de maux par le fait de cette misérable, et l'on accablait d'injures et de menaces celle-ci.

BientAt sa position ne, fut plus tenable à Mesnay; elle quitta le pays ; quatre années après on la trouve domestique dans une auberge à Gray (Haute-Saône). Son patron de temps en temps subissait des vols toujours accompagnés de circonstances extraordinaires ; il finit par surprendre sa domestique en flagrant délit et lui fil avouer tous les autres vols. Elle fut condamnée à Vesoul, par la cour d'assises, à plusieurs années de détention .

Mlle Julie passa quelques années en prison ; elle se montra là d'une correction parfaite ; elle apitoya les directeurs et les employés puis enfin fut graciée à l'occasion d'une fête nationale, et revint à Arbois ou ses parents s'étaient réfugiés. Là, elle réussit à trouver un mari ; c'était un solide gaillard, un peu brutal; il ne fut pas heureux;

♦Ô6 D' ROUBY

à la moindre observation sa femme prenait une crise de nerfs ; puis lorsqu'elle «e réveillait elle ne cessait de dire pis que pendre de son mari, l'accusant (ie vouloir la tuer. Il finit par perdre patience et chaque fois que sa femme faisait mine de prendre une attaque, il lui donnait une vigoureuse correction ; de même lorsqu'elle Tinjuriait; comme par ce traitement les crises devenaient moins fréqentes» et les propos moins venimeux, il se félicitait de sa méthode ; mal lui en prit, car sa santé ne tarda pas à décliner et après six mois de mariage, mourait cejl homme vigoureux. Le public ne trouva pas cette mort naturelle ; ^i quelques-uns l'attribuaient à des excès d'amour, la femme comme une goule ayant épuisé le mari, le plus grand nombre assurait qu'il était mort empoisonné, Julie avait voulu trop bien faire les choses en se faisant héritière de son mari par un testament qui était i|d faqx; traduite de ce chef devant la cour d'assises elle fut condan^pée à une détention perpétuelle ; c'est en prison qu'elle mourut.

Nous avons pensé que cette observation devait être publiée bien qu'elle ne soit pas récente parce qu*elle prouve avec quelle rage une personne hystérique poursuit l'individu détesté ; les serments, les faux témoignages, les crimes ne lui coûtent rien pour faire arrêter son ennemi. Ella se fera des blessures comme dans notre cas, elle pourra même sf donner la mort, romme la chose a dû se faire, si par ces moyens, elle espère pouvoir conduire à l'échafaud l'objet de sa colère.

Un témoin reconnu hystérique, malgré son serment, est un témoin suspect ; on ne doit pas tenir compte de son témoignage si d'autres témoignages ou d'autres faits ne viennent pas corroborer ses dires. Sa déposition, malgré toutes les apparences de la vérité, ne doit servir ni de base pour la prévention, ni de preuve pour l'accusation. Les hystériques peuvent toujours induire en erreur jury et tribunal, tantôt volontairement par malice, tantôt involontairement par suggestion ; cette suggestion peut se produire parfois sans être voulue. Julie avec ses syncopes et ses sommeils hystériques était un sujet suggestif à un haut degré ; la mère avait sur elle une grande influence, et elle a dû tenir, sans le savoir, sa fille dans une domination suggestive; la fille a pu inventer les crimes qu'elle a commis, mais lorsqu'elle déposait devant les tribunaux, avec tant de froideur, tant de persistance, sans jamais manquer de mémoire, sans jamais montrer un mouvement de sensibilité, sans jamais être touchée d'un remords, avec une inconscience si absolue du mal qu'elle faisait, il me semble qu*à ce moment, Julie était sous l'influence de la suggestion ; qu'elle répétait les phrases que sa mère avait incrustées dans son cerveau,

NoTks kt ofisickVAtiofis Médico-LégaLès iâl

soit à rétat de veille, soit à Tétat de sommeil, et qu*elie était incapable de déposer autre chose que ce qu'elle avait entendu ; c'était un phonographe qui redit ce qu'il a enregistré.

Dans rétat actuel de la science, il ne faut plus que des inculpés soient condamnés parce que des hystériques ont porté contré eux une accusation quelconque, car on ne peut jamais savoir, d'une façon certaine, si c'est la vérité ou le mensonge qui sort de leur bouche. Un témoin hystérique n'est pas plus digne de confiance qu'un témoin aliéné.

iSà tt. DK HYCKÂR^

REVUE CRITIQUE

ANNIE DYER La tueuse âCenfanU de Reading

Privai d'Anglemont a écrit un livre fort curieux sur les métiers inconnus. Il a roalheurenseroent oublié d*y signaler ceux qui ne doivent leur existence qu'à l'immoralité prise dans Tacception la plus large du mot. C'est là une regreltable lacune que d'autres pourront aisément combler, car il existe, au vu et au su de tous ceux qui se donnent la peine d'examiner atlentivement l'élat social actuel, une foule de petits métiers, — je pourrais même presque dire de véritables industries, ~ non patentés, non offlciellement reconnus, qui ne trouvent leur raison d*étre que dans le déplorable relâchement de nos mœurs actuelles.

Les plus intéressants d'entre eux sont ceux qui visent l'enfant et qui s'attaquent à lui.Pour tous ceux qui ne veulent connaître de la vie que les jouissances éphémères qu'elle peut procurer et <]ui ne s'inquiètent pas des graves devoirs qu'elle impose, l'enfant^ c'est Taccident, c'est l'obstacle. Il faut que ce gêneur dans l'impitoyable struggle for life disparaisse, soit avant, soit après sa naissance. Les moyens employés se transforment et varient, au gré des circonstances, mais le résultat visé est toujours le même : c'est la supression de Tobstacle, c'est-àdire de l'enfant.

Ce besoin existe surtout chez les natures égoïstes, lâches et molles. Il doit être satisfait, et c'estdans ce but que des métiers spéciaux qui fonctionnent régulièrement ont été créés. Tantôt c'est Xavoriemeni^ la faiseuse d'anges qui tue l'enfant dans le ventre de la mère ; tantôt c'est la gardienne d'enfant, la nourrice ou la mère adoptive qui se

ÀNNtB DVBti l!i9

chargent de le faire disparaître plus ou moins brutalement et hypocritement, après sa naissance.

Dès avant sa naissance l'enfant issu de relations illégitimes est fort souvent déjà condamné à mort. Si Pavortement n'est pas tenté ou ne réussit pas, le pauvre petit être disparaîtra sûrement d'une autre façon. Il sera confié, moyennant une certaine somme, à des mercenaires qui comprennent à demi-mot ce que l'on attend d'elles. C'est le même résultat, avec l'hypocrisie en plus.

Et chose effrayante, ce n'est pas seulement la mère naturelle, la fille-mère, ou même la femme adultère, qui recourt à ces tristes métiers, c'est aussi, et plus souvent qu'on ne 'voudrait le croire, la mère légitime, la mère de famille.

L'une a l'excuse fallacieuse de la honte et souvent de la misère ; l'autre n'obéit qu'à son effrayant égoïsme et à sa lâcheté innée.

Lombroso et Ferrero constatent que la pratique de Tavortement, — comme celle de l'infanticide, — est énormément répandue parmi les peuples sauvages et dans l'humanité en général. Parfois chez la femme le soin de sa propre beauté et la jalousie en sont la cause ; d'autres fois, c'est la misère.

Les femmes maories se font avorter de dix à douze fois. A Constantinople les pratiques abortives se sont tellement répandues chez les Turcs que l'on a chaque année 4,000 avortements, 95 0/0 des enfants étant ainsi sacrifiés.

La pratique de l'avortement est très répandue chez les peuples civilisés, principalement en Russie et aux Etats-Unis.

En Russie, ce sont surtout les femmes des hautes classes qui recou* rent à ce délit ; tantôt ce sont des jeunes filles qui cherchent à sauver ainsi leur honneur ; tantôt ce sont des dames qui pour une raison ou une autre ne veulent pas devenir mères.

Aux Etats-Unis, l'avortement est tellement répandu que l'opinion publique ne le considère plus comme un crime. Il suffit de rappeler que les médecins et les accoucheuses spécialistes en avortements font publiquement de la réclame, dans les journaux et sur les murs, pour les établissements destinés à ce genre d'opération. Il y a peu dé temps, disent Lombroso et Ferrero, l'un d'eux faisait distribuer dans les rues une petite feuille contenant une lettre-réclame adressée aux ladiea. Ceci, disent ces auteurs, est dû probablement à la place de plus en pins grande que prennent les femmes dans les professions et dans lea

é60 k. DK RYcKàKi!:

adirés, par suite du développement naturel de l'économie capitaliste, ce qui rend souvent la maternité une véritable disgrâce, et l'avortement presque une nécessité sociale (\ ).

Il y a Certes une très grande part de vérité dans cette observation <le Lombroso et de Ferrero. Les sociétés, a dit excellement Témineni professeur Lacassagne, ont les criminels qu'elles méritent. La société moderne, qui se préoccupe beaucoup plus de la production à outrance des richesses que de leur juste répartition et de leur bon emploi, a une très grande part de responsabilité dans Taccroissement général et effrayant du nombre des avortements.

Il est triste de devoir constater que certains médecins pratiquent Favortement : c'est une vérité devenue banale. Mais le plus souvent ce sont des spécialistes féminins, accoucheuses ou sages-femmes, qui se livrent à ce métier répugnant.

L'adoption et la garde des enfants sont pour ainsi dire exclusivement le fait de femmes : ce qui se comprend aisément. Ce métier s'exerce dans tous les pays, avec plus ou moins d'hypocrisie, selon les circonslances.

En 1870, l'affaire Ëllis-Waters appela vivement l'attention de l'opinion publique en Angleterre sur ce triste métier. Sarah EUis fut acquittée, sa sœur, mistressWaters, fut condamnée à mort et exécutée. Cette abominable mégère qui avait supprimé avec une froide cruauté les petits êtres confiés à ses soins, disait cyniquement : « Quand un père ou une mère vous paie une prime pour que vous adoptiez son enfant, il est implicitement entendu que l'enfant doit disparaître à jamais. »

L'émoi provoqué par cette affaire fut très grand en Angleterre : la Ivresse réclama des mesures énergiques. Peu à peu, au bout de quelques jours, le scandale tomba dans Toubli et bientôt personne n'y pensa plus. Les gardiennes d'enfants continuèrent tranquillement leur métier.

En 4890, M. Benjamin Waugh publia dans la Contemporary Seview un article fortement documenté dans lequel il donna sur l'industrie des faiseuses d'anges et des gardiennes d'enfants des détails effrayants. II signala les procédés employés par ces horribles créatures, les

{{) La femme criminelle et la prostituée^ par G. Lombroso et €. Ferrero, f p. i99 à 201, 487 à 490, Paris, Alcan, 1896.

ANNIE DVEtt <6l

annonces publiées par elles dans les journaux, la façon dont elles entrent en relations avec leurs clientes et la manière dont elles se débarrassent des enfants.

M. Waugh était parvenu à pénétrer un jour dans une de ces t fermes d'enfants » et la description qu'il en fit dans son étude suffit à donner le frisson.

L'opinion publique s'émut encore une fois vivement, mais comme précédemment, ce ne fut qu'un feu de paille qui s'éteignit bientôt.

Et cet épouvantable trafic de poupons vivants, suivi d'infanticides par strangulation, noyade, empoisonnement, etc., fut continué avec une stupéfiante impunité.

Au mois d'octobre 1895, un des grands journaux de Londres, The Sun, publia sous ce titre : Le massacre des innocents , un article très intéressant et remarquablement documenté. L'auteur de cet arlicles'élonnait de l'extrême facilité avec laquelle certaines mères de famille, et surtout beaucoup de filles-mères, confient leurs enfants nouveau-nés à des niercenaires qui disparaissent ensuite pour toujours après avoir reçu la somme fixée pour l'entretien et l'éducation des babies.

< Il est impossible, disait-il, qu'une femme se charge d'élever un enfant pour deux cent cinquante francs une fois donnés. Ces malheureux doivent être supprimés, assassinés ou jetés aux hospices. »

Le rédacteur du Sun fit à ce propos une expérience couronnée d'un plein succès. Il fit paraître dans un autre journal de Londres une annonce rédigée en ces termes :

« Une dame charitable ofi're d'adopter un enfant en bas âge, fille ou garçon, et de le bien élever jusqu'à sa majorité, en échange d'un versement de deux cents à trois cents francs. Bonnes références. »

L'annonce se terminait par l'indication d'initiales et l'adresse d'un bureau de poste pour correspondre.

En trois jours, le rédacteur reçut plus de quatre cents lettres de femmes appartenant tant à la population ouvrière qu'à la petite bourgeoisie. Les correspondantes ofi'raient la sommé demandée et n'exprimaient aucune exigence quant aux références offertes. Beaucoup même priaient la danie charitable de ne pas cherchera les connaître, de respecter un incognito, dont quelques-unes faisaient une condition du marché. Presque toutes s'engageaient à ne jamais revoir leur enfant et même à ne plus demander de ses nouvelles.

!«• Année. N* 68. 13

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Le journaliste ne douta plus dès lors que les annonces du même genre publiées chaque jour dans les journaux, et surtout dans les feuilles à un sou qui ont un grand tirage, n'eussent pour but que de satisfaire l'égoïsme des mères indignes en leur fournissant l'occasion de se débarrasser de leurs enfants. Il s'attacha, dès ce moment, à relever dans les faits-divers tous les cas d'abandon d'enfants et il arriva bientôt à un total considérable de pauvres petits cadavres trouvés, soit dans la Tamise, soit dans les fossés qui bordent les routes.

« Il existe donc, en Angleterre, disait à ce sujet un autre journaliste, une industrie pour la suppression des enfants nés dans certaines conditions de malheur ou de honte, industrie dont les transactions sont rendues plus aisées par la publicité des journaux. Londres fourmille de gardiennes d'enfants, de femmes qui, demeurant toute la journée oisives au logis, gagnent deux ou trois shellings par jour à garder des enfants, au prix moyen de soixante centimes par enfant. Comme il n'est pas rare que douze ou quinze bébés ainsi gardés soient réunis dans une chambrette de quelques pieds carrés, ces nurseries deviennent rapidement de dangereux foyers d'infection, et la mortalité y sévit terriblement (1) ».

Les profits de ce genre d'industrie sont assez réduits. L'entretien de ces pauvres petits, tout en n'étant guère coûteux, diminue pourtant notablement les bénéfices. Aussi la plupart des gardiennes d'enfants/ après avoir tàté pendant quelque temps du métier, trouvent-elles plus lucratif d'adopter des babies. Elles insèrent une annonce dans l'un ou l'autre journal et attendent la clientèle qui ne manque d'ailleurs jamais. Les profits sont plus sérieux : elles reçoivent, en une fois, deux cents, trois cents francs, ou même davantage, par enfant adopté. Mal nourris, mal soignés, entassés dans des chambres peu spacieuses et mal aérées, les pauvres bébés ne résistent généralement pas longtemps au terrible régime auquel ils sont soumis. La mort fait lentement, mais sûrement, son œuvre parmi eux. Personne ne s'inquiète d'ailleurs d'eux : les mères dénaturées qui les ont livrés à ces mégères se gardent bien de jamais les réclamer ou de s'informer d'eux : elles n'ont qu'un seul désir, c'est d'en être débarrassées pour toujours et de ne plus en entendre parler. L'attention de la police, surtout dans

(!) Etoile belge, 16 avril 1896.

ANNIE DV£ti 163

les grands centres, là où la population est fort dense, n'est pas attirée parées décès dVnfants dont les causes semblent toujours naturelles. Les babiea meurent d'inanition ou de manque de soins : aucun soupçon de mort violente ne s'élève jamais. Aussi le métier n'est guère dangereux en général.

Mais, il est possible de lui faire rapporter davantage, en supprimant l'entretien, même momentané, des nourrissons.

La mégère, dont le cœur s'est lentement endurci dans l'exercice de son cruel métier, se décide finalement à abandonner presque aussitôt dans quelque endroit écarté le petit être qui lui est |coniié. S'il est retrouvé vivant, la police est impuissante à établir son identité et le confie à la charité publique ; s'il est mort, Tenquéle ne donne invariablement aucun résultat. L impunité la plus absolue est ainsi presque toujours assurée à l'horrible créature.

Cependant celle-ci finit par trouver plus expéditif et plus sûr de se débarrasser de l'enfant, soit en l'étranglant, soit en le noyant. Lorsque le petit cadavre est découvert quelque temps après, flottant au fil de l'eau, il est dans un tel état de décomposition que toute recherche de la police est devenue vaine et impossible. L'affaire est classée sans suite.

Elles en arrivent presque toutes là, en franchissant successivement les étapes que j'ai indiquées, les sinistres créatures qui se livrent à cette triste industrie. Elles n'y viennent certes pas en un jour, car il leur faut du temps pour acquérir un tel degré de perversité et une telle insensibilité.

Ce serait s'abuser étrangement que de croire que cet état de choses est spécial à l'Angleterre, ou même à Londres.

L'industrie pour la suppression des enfants existe dans tous les pays, sous des formes diverses, d'après les circonstances. Là où la population est moins dense et la surveillance des autorités plus facile et plus efficace, les gardiennes d'enfants évitent de recourir aux moyens violents et expéditifs. Elles atteignent le même but qu'à Londres mais par des moyens différents : le modua operandi change, mais le résultat est le même. La crainte <le la justice leur commande une certaine prudence : c'est à ce prix seul que l'impunité peut leur être acquise.

De loin en loin, quelque fonctionnaire, intelligent et perspicace, jette un cri d'alarme et nous révèle toute retendue du mal, en indiquant les moyens d'y remédier dans la mesure du possible.

loi k. bB hVcRèkê

Voici à ce sujet un document très suggestif concernant Tétat des choses en Belgique.

Au mois d'octobre 1896, M. de Royer de Dour, commissaire d'arrondissement, à Bruxelles, adressa au gouverneur de la province un très intéressant rapport sur la situation des enfants en nourrice dans les communes rurales.

Le Martyre des nouveau-nés tel est le titre qui, d'après la Gazette^ de Bruxelles, résume très fidèlement ce curieux document.

C'est à ce journal (29 octobre 4896) que j'emprunte l'analyse suivante de ce rapport :

Rien de plus profondément triste que la lecture de ces pages où sont exposées en détail les souffrances qu'ont à endurer les pauvres petits nouveau-nés que Ton place en nourrice, dans certaines localités réputées des environs de Bruxelles.

Ces enfants, pour la plupart, proviennent des maisons d'accouchement qui pullulent dans Bruxelles et les faubourgs. Les placements se font par rintermédiaire de placeuses, sorte d'ogresses qui rançonnent la mère de Tenfant elles personnes chez qui l'enfant est placé. Car rien ne leur est plus facile ; ce sont elles qui reçoivent la pension du nourrisson et qui la paient ; aussi prélèvent-elles double commission.

Généralement la mère ne connaît pas les personnes chez qui l'enfant est placé et celles-ci ne la voient jamais. Aussi ne connaît-on ces petiots, au village, que sous le nom d*orphelins. Ce titre seul suffit pour indiquer le sort qui attend les malheureux.

Orphelins, ils le deviennent bientôt, car le plus souvent leur mère disparaît pour ne plus devoir payer ou parce qu'elle est à bout de ressources. Alors commence, pour le pauvre petit, le vrai martyre. N'étant plus payés les nourriciers n'ont plus qu'un seul espoir, c'est de se débarrasser du nourrisson. On devine ce qui arrive.

Chose incroyable : la loi oblige la commune à secourir un vagabond qui échoue par hasard sur son territoire, et elle est muette au sujet des petits enfants abandonnés.

La question a été portée devant les tribunaux, qui ont conclu à la nonresponsabilité des Bureaux de bienfaisance.

Aussitôt, les administrations ont fait placarder des affiches annonçant que tout secours serait refusé aux nourriciers qui n'auraient pas reçu l'autorisation de recevoir tel ou tel enfant.

On a quand môme continué à recevoir les enfants comme avant.

Aussi qu'arrive-t-il ? Ici nous citons, par crainte de déflorer : • Je crois devoir signaler le fait que la mortalité est beaucoup plus grande parmi les nourrissons pris en pension que parmi les enfants nés dans la commune. Elle est de plus du double, m'ont affirmé les échevins de Ternath. Il y a telle femme, m'a-t-on dit, qui prend jusqu'à cinq ou six enfants' en nour-

ANÎSIB DYER 163

rice. Généralement on ne nourrit que fort peu ou pas du tout ces petits êtres au moyen du biberon, parce que cela coûterait trop cher de leur donner du lait et que ce serait trop compliqué. On les nourrit de pommes de terre. Il est aisé de se faire une idée des effets d'une pareille nutrition. Un grand nombre d'enfants succombent à la gastro-entérite. »

Et cela se passe au vu et au su de tout le monde, à une lieue de Bruxelles.

n faudrait que Ton mit un terme à cet odieux trafic, et sans tarder. Et le premier moyen préconisé par le rapport, c'est dlmposer une réglementation des plus rigoureuses aux maisons d'accouchement, de manière à avoir toujours, constamment, des renseignements sur les pensionnaires, momentanées et autres, des maisons d'accouchement.

Une entente à ce propos entre les communes agglomérées (Bruxelles et les communes environnantes) est tout indiquée et la conférence des bourgmestres devrait en être saisie au plus tôt. D'autre part, les communes rurales devraient exiger l'autorisation préalable à l'acceptation d'un nourrisson, et empêcher qu'on en reçoive plus d'un à la fois. Enfin, les enfants devraient être visités régulièrement par les médecins du Bureau de bienfaisance.

Le rapport de M. de Royer de Dour révèle une situation fort triste qui était connue depuis longtemps.

Le Patriote, du 14 janvier 1897, a publié à ce sujet les renseignements suivants qui confirment pleinement Tappréciation de ce distingué fonctionnaire :

On sait que de nombreux enfants sont mis en nourrice dans la banlieue de Bruxelles. Il arrive très souvent que les mères paient la pension pendant quelques mois puis disparaissent. Le nourricier, n'étant plus payé, s'adresse alors à la bienfaisance de sa commune. Celle-ci, régulièrement, refuse d'intervenir, malgré Tobligation que lui impose la loi sur le domicile de secours.

Si le nourricier, rebuté de ce côté, parle de renvoyer Tenfant, la même autorité communale le menace aussitôt de lui dresser procès-verbal du chef d abandon d'enfant.

Toutes les réclamations que les malheureux nourriciers, indigents euxmêmes et quelquefois surchargés de famille, adressent aux autorités, ministre de la justice, gouverneur, procureur du roi, restent sans suite.

On devine ce qui en résulte souvent : l'enfant est une charge, et au bout de peu de temps, on ne sait comment, il meurt.

Le chiffre de la mortalité des nourrissons dans certains villages de l'arrondissement de Bruxelles est effrayant. On cite tel nourricier chez lequel trois nourrissons sont morts en l'espace d'une semaine.

Ajoutez que la spéculation s'en mêle : des femmes abandonnent leurs enfants pour un prix à forfait payé au moment de l'abandon. Le nourricier

166 R. DE RYCRËRE

a, dès lors, intérêt à supprimer le plus rapidement possible la petite marchandise pour pouvoir recommencer cette fructueuse opération.

Le parquet a déjà été amené à faire des descentes dans ces villages, mais il n'est pas parvenu à établir à charge des nourriciers la preuve matérielle du crime.

Cette situation épouvantable et dont des centaines, pour ne pas dire des milliers d'enfants ont été victimes, a depuis longtemps préoccupé la Société des Enfants martyrs, ainsi qu'il résulte de ses nombreux rapports.

V Etoile belge (janvier 4897) ajoutait :

Les nourriciers agissent impunément, car il existe toute une série de méthodes criminelles pour provoquer chez Tenfant une mort aux apparences naturelles.

En Angleterre, le Parlement s'émut vivement des massacres de Reading. Lord Herschell chercha le moyen d'enrayer Teffroyable mortalité des enfants et présenta à la Chambre des communes, en mai <896, un bill de garantie à ce sujet. Aux termes de ce projet de loi, dorénavant toute personne qui, dans un but pécuniaire, adoptera un enfant ou le prendra à sa charge pendant un laps de temps déterminé, devra faire une déclaration dans les sept jours aux autorités locales. L'enfant sera enregistré, surveillé et soumis aux visites du docteur de la paroisse.

En France, la situation ne semble guère plus satisfaisante. Le deuxième Congrès pour protéger et accroître la population en France, qui s'est réuni à Paris en janvier 1897, a été effrayé de l'augmentation toujours croissante de la mortalité parmi les nouveau-nés. Le rétablissement des tours a été signalé par plusieurs orateurs, notamment par M. le D' Dumontpallier, membre de l'Académie de médecine, comme un des remèdes les plus efficaces pour enrayer cette effrayante mortalité. Le Congrès a adopté un vœu dans ce sens.

Voici, d'après la statistique du D' Ledé, quelques chiffres étrangement significatifs :

La mortalité des enfants, qui est pour la plupart des arrondissements de Paris de 13 à 16 p. 100, lorsque l'enfant est confié à une nourrice au sein, varie de îO h 3i p. 100, pour les enfants élevés au biberon en province.

La mortalité des enfants élevés au sein est de 14,54 p. 100 en Seine-et-Oise, de 17,87 p. 100 en Seine-et-Marne, et atteint 24, 62 p. 100 dans la Sarthe, 23, 80 p. 100 dans la Mayenne.

ANNIE DTEB 167

Pour le biberon, cette mortalité est de 28 p. 100 en Seine-et-Oise, et dépasse 35 p. 100 dans la Nièvre, le Cher, le Loiret, l'Eure-et-Loir, la Sarlhe, et le Loir-et-Cher.

Les massacres de Reading comptent au nombre des causes célèbres de l'Angleterre. Rarement peut-être une affaire criminelle passionna à ce point pendant plusieurs mois Topinion publique tout entière. L'émotion produite par les révélations de l'affaire Dyer gagna toutes les classes de la Société et dégénéra même en affolement.

L*attention de la police de Scotland Yard était attirée depuis quelque temps déjà sur les disparitions toujours plus fréquentes d'enfants. On se rappellera sans doute le procès en supposition d'enfant qui fut plaidé en 1895 devant la Cour du Banc de la Reine. Il s'agissait d'une veuve Salisbury qui avait acheté un enfant à une fille-mère d'Edgware Road, comme elle eût acheté une poupée dans un magasin de jouets. Les débats révélèrent qu'elle n'avait eu que l'embarras du choix au milieu des offres nombreuses qui lui avaient été faites.

Quelque temps après, le journal The Sun entreprit une violenlo campagne au sujet du martyre des nouveau-nés et adjura la police de partager enfin ses inquiétudes.

D'accord avec la police de la Tamise, les détectives de Scotland Yard exercèrent une surveillance très étroite sur le fleuve. En quelques mois, entre Wapping et Battersea une quarantaine de cadavres de petits enfants, corps grêles, dépouillés de leurs vêtements, furent repêchés, les uns enfouis dans la vase, les autres flottant au fil de l'eau.

Des souricières furent organisées et aboutirent finalement à l'arrestation d'Annie Dyer, la tueuse d'enfants de Heading.

Annie Dyer, qui était âgée d*une cinquantaine d'années, appartenait à une honorable famille de Bristol où ses parents vivent encore. Elle épousa à l'âge de vingt et un ans, William Dyer et vécut successivement avec lui à Totterdown, Fishponds, Horfield, Easlville et Ashley, aux environs de Bristol. Elle tenait alors une ix>uponnière : le ménage était dans une situation fort gênée et l'argent était rare à la maison. C'était Annie Dyer qui entretenait toute la famille au moyen des profits que lui rapportait l'exercice de son métier de nourrice (baby former). Une fille, Mary-Ann, était née du mariage.

Depuis trois ans, Annie Dyer vivait séparée de son mari et habitait

168 R. DE RYCKÉRE

avec sa fille qui avait épousé Arthur-Ernest Palmer, âgé aujourd'hui de viDgt-six ans, établi depuis deux ans à Bristol comme commissionnaire en blés et farines et représentant de plusieurs importantes maisons de Londres. Palmer était loin d'être dans une situation brillante et se trouvait obligé de recourir à la générosité de sa bellemère. C'était un grand jeune homme à figure sympathique, aux cheveux blonds, barbe en broussaille ; une nature indolente, faible et molle.

Annie Dyer commença bienlAtà adopter des enfants moyennant des sommes variant entre 250 et 2.000 francs. Mary-Ann et Palmer, qui ne faisait plus guère autre chose, Taidaient dans son métier. Sous les faux noms de Thomas, Harding, Stanfield, Annie Smith, elle exerça successivement son industrie à Gardiff, à Stafibrd, à Notting-Hill, à Elmvillas dans Caversham, à Channings Hill, à Pigott's Road et enfin au numéro 45 de Kensington Road, à Reading, dans une agréable villa. Au-dessus de la porte de cette maison, elle avait fait peindre une image du Christ avec cette légende : « Laissez venir à moi les petits enfants. »

Voici comment elle procédait : Elle faisait insérer dans l'un ou l'autre journal, le Bristol Times and Mirror ou quelque autre, une annonce ainsi conçue :

« Couple n'ayant pas d'enfant désirerait en soigner un ou l'adopter contre une somme à convenir. Harding, Bristol. »

Les offres ne manquaient guère et bientôt là correspondance s'engageait entre Annie Dyer et la personne désireuse de se débarrasser de son enfant.

« Je serai heureuse, disait Annie Dyer, dans une de ces lettres qui a été retrouvée, d'adopter une petite fille, un enfant que je pourrai croire mien. Mou mari et moi, nous adorons les enfants et nous n'en avons pas. Un baby trouverait chez nous un bon intérieur et l'amour ainsi que tous les soins maternels. Nous habitons une maison bien située... etc. »

Voici une autre lettre qui suivait la première : «Chère Madame S... Mille remerciements pour votre bonne lettre reçue ce matin.

« Je ne répondrai à personne avant d'avoir un nouveau mot de vous. J'espère que nous nous arrangerons. Soyez bien certaine que je remplirai mon devoir auprès de cette chère petite. Je serai une mère autant qu'il sera en mon pouvoir. Si vous venez me voir, vous verrez

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