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ANNIE DYER

notre coquette maisonnette, si bien aérée et si saine, de la santé et de Tagrément. Je trouve que Doris est un très joli nom ; je suj^ sûre qu'elle doit être une gentille et mignonne fillette. »

Plus loin, elle disait : « Pauvre bébé, il retrouvera Taraour maternel perdu ; je lui achèterai un joli châle bien chaud pour Tenvelopper douillettement^ car Tair est un peu vif, ici. »

La question d'argent était ensuite très habilement amenée par Dyer qui se gardait bien de fixer le prix sans avoir fait au préalable sa petite enquête. La Si»mme qu'elle réclamait dépendait de la fortune des parents, ou de la mère seule, de la qualité d'enfant légitime ou naturel, de la hâte plus ou moins grande que son correspondant ou sa correspondante avait de s'en débarrasser. Elle savait adroitement exploiter les situations délicates ou pénibles qui se présentaient souvent.

Le contrat suivant était soumis à la signature de la personne intéressée, après que l'accord sur le prix eût été fait : « Je soussignée, consens à remettre mon enfant à mistress Dyer qui pourvoira désormais à son entretien et à son éducation. Il ne me sera pas permis, sons quelque prétexte que ce soit, de demander de ses nouvelles, ni d'en revendiquer la possession. Mistress Dyer en a dorénavant la propriété et toute la responsabilité. »

L'enfant était ensuite livré à la femme Dyer qui ne tenait guère à s'embarrasser longtemps de son entretien. Elle en vint au bout de peu de temps au système expéditif et violent. Les nourrissons étaient impitoyablement étranglés, puis jetés à l'eau ; les enfants un peu plus âgés étaient simplement abandonnés dans quelque rue déserte et éloignée, et recueillis ensuite par les autorités paroissiales. Elle agissait ainsi par prudence : il est presque impossible de reconnaître le cadavre d'un poupon de quelques semaines, mais il en est autrement lorsqu'il s'agit d'un enfant de trois ou quatre ans : ici l'attention de la police et du coroner est plus vivement éveillée et les recherches sont plus aisées parce que le petit cadavre est plus facilement reconnaissable.

Après avoir reçu un jour une certaine somme pour la garde d'une enfant de trois ans, nommée Bertie Palmer, elle l'abandonna peu de jours après à Durham. Malheureusement pour elle, elle fut arrêtée et condamnée sévèrement de ce chef. Celte mésaventure ainsi que quelques autres du même genre la décidèrent finalement à renoncer

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à l'abandon des enfants : tous ceux qui lui étaient confiés furent désoritais étranglés et noyés. Tout bien considéré, elle estimait que c'était au fond plus sûr et surtout plus vite fait.

Palmer et sa femme, qui aidaient pourtant la Dyer dans son trafic de poupons, ne purent jamais se décider à étrangler ou à noyer euxmêmes un de ces pauvres petits; c'était toujours la Dyer qui opérait elle-même, avec une aisance, un calme, et une tranquillité d'àme réellement stupéfiants.

C'est ainsi qu'il fut établi qu'un jour, à De vonport, Palmer avait abandonné un enfant dans un jardin public. La police retrouva Tenfant et le porta dans un asile. Palmer fut arrêté peu après et condamné de ce chef, par la Cour de Devonport, dans les premiers jours de mai 1896, à trois mois de hard labour.

La cruauté d'Annie Dyer surpassait de bien loin celle de son gendre.

Quelle étrange nature criminelle à la fois cruelle et lâche que la sienne. .

La cruauté et lalàchetésontdeux caractéristiques du crime féminin.

Une terrible supérioritéde la criminelle-née sur l'homme criminel, disent Lombroso et Ferrero,est la cruauté raffinée et diabolique avec laquelle elle accomplit son crime (\ ). Tous les criminologues sont d'accord sur ce point.

D'autre part sa lâcheté se manifeste presque toujours dans le choix de sa victime et dans le mode d'exécution de son crime. La femme s'attaque de préférence aux êtres plus faibles qu'elle, à des enfants, par exemple, à des malades, à des personnes momentanément hors d'état desedéfendre. Elle n'aborde pas sa victime de front, en s'exposantà la lutte '.elle la frappe par derrière, la tue pendant son sommeil ou lui administre quelque poison. L'empoisonnement n'est-il pas le crime lâche par excellence? Or il tend à devenir presque exclusivement un crime féminin.

On rencontre chez Annie Dyer cette bonté paradoxale et intermittente qui est en si étrange contraste avec son habituelle méchanceté. Non seulement elle s'est toujours montrée bonne mère pour sa fille et son gendre qu'elle faisait vivre, mais elle entretenait chez elle une pauvre demi-folle dont elle avait fait la connaissance dans un asile d'aliénés et qui ne pouvait guère lui rendre de services; de plus elle

(«) Ouvr. cil p. 426.

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avait chez elle ud petit garçon abandonné dont l'entretien n'était payé par personne; ni Tun ni l'autre n'eurent jamais à se plaindre d'elle; bien au contraire ils éprouvaient une vive affection pour leur bienfaitrice.

Cette contradiction s'explique aisément : « Elles (les criminellesnées) sont bonnes pour les malheureux, disent Lombroso et Ferrero, parce qu'ils sont dans une condition pire que la leur et qu'ils leur font éprouver, par réflexion, une plus vive jouissance de leur bien-être relatif; elles haïssent, au contraire ceux qui sont plus heureux qu'elles. En outre, dans leurs actions charitables,entre pour beaucoup le plaisir de sentir à leurs pieds la personne secourue; c'est le goût de la domination sur son propre semblable qui, cette fois, se satisfait par une bonne voie. C'est, en somme, une forme inférieure de la bonté, qui à Torigine, n*est pour ainsi dire qu'une espèce d*égo1sme complexe » (4).

Le sens moral était déficient chez Annie Dyer. Endurcie par le struggle for life sans trêve et sans repos auquel elle était condamnée, elle en était arrivée aisément, non pas en une fois, mais par étapes successives, à se montrer peu scrupuleuse sur le choix des moyens et à étouffer en elle tout sentiment de compassion pour les petits êtres qui lui étaient confiés. ^.

La femme criminelle est sophiste et raisonneuse : elle trouve toujours une explication ou une excuse à son crime. Elle a ce besoin inné de justifier sa propre conduite vis-à-vis d'elle-même, et de se couvrir ainsi de quelque sophisme bienveillant ou de quelque prétexte plausible.

Annie Dyer ne savait-elle pas que les parents qui abandonnaient leurs enfants désiraient en être débarrassés pour toujours? D'ailleurs par le fait même de leur naissance irrégulière ou malheureuse, les pauvres petits n'étaient-ils pas voués presque certainement à toute une vie de misère et de honte? En les supprimant, elle répondait donc au vœu tacite de leurs parents et leur épargnait tous les tourments d'une existence fatalement misérable. Elle les tuait rapidement sans les faire souffrir beaucoup. Et puis d'autres ne faisaient-ils pas ce qu'elle faisait ?

Elle enarrivait ainsi presque à se justifier à ses yeux et à se croire investie d'une espèce de mission que l'état social rendait pour ainsi

(1) Ouvr. cit. p. 445 et 446.

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(lire nécessaire. En dépit dès précautions dont elle s'entourait habilement,AnnieDyer fut à diflférenles reprises arrêtée et condamnée du chef d'abandon d*enfants, de mauvais traitements et même d'infanticide. Elle réussit chaque fois à échapper à la justice en simulant la folie.

En \S9\, elle fut ainsi accusée d'infanticide. Condamnée, elle essaya de se couper la gorge avec un couteau, mais cette tentative de suicide fut exécutée avec tant d'adresse et à un moment si bien choisi pour se laisser surprendre, que trois jours après il n'en restait pas la moindre trace. La pauvre folle fut internée dans une maison de santé et simula si bien que les médecins s'y trompèrent. Elle fut relâchée peu de temps après.

En janvier 4894, en décembre de la môme année, puis en février 4895, elle fut encore arrêtée par la police à propos de la disparition d'enfants. Pressée de questions par les magistrats, elle simula de nouveau la folie avec le même succès. La dernière fois, elle ne resta pas internée plus de onze jours ; jamais son séjour dans les maisons de folles ne dura plus de trois mois. Le truc renouvelé réussissait toujours.

Elle passa ainsi successivement par les asiles d'aliénés de Walls, de Glocester et de Barton Régis.

Une fois sortie de Tasile, après avoir glissé entre les mains de la justice, elle se hâtait de changer de nom et recommençait ailleurs sa petite industrie avec un succès toujours croissant.

Un jour, à Bristol, elle essaya de se suicider en se jetant à l'eau. Le juge la fil enfermer dans un hospice de folles où elle fit la connaissance d*une vieille pensionnaire, simple d'esprit, Grannie Smith. Elle s'attacha à la pauvre vieille et, à sa sortie de Tasile, l'emmena avec elle.

Grannie Smith voua à sa bienfaitrice une reconnaissance étemelle. La pauvre vieille se serait jetée au feu pour Annie Dyer qui la traitait avec une bienveillance et une douceur dont elle ne se départit pas un moment. Elle habitait avec elle dans le petit cottage deKensingtoa Road, s'occupait du ménage, soignait les enfants et faisait au dehors toutes les courses dont « mère » — tel était le surnom afiectueux qu'elle donnait à Annie Dyer — la chargeait.

Ce n'est certes pas une des figures les moins curieuses de cette sinistre aiTaire que celte petite vieille, proprette, active, douce et résignée, qui traverse ce drame avec sa bonhomie souriante et naïve,

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avec son cœur débordaDt de reconnaissance et d'affection pour sa bienfaitrice, sans avoir rien vu de tout ce qui se passait autour d'elle, sans s'être doutée, Tinconsciente, des crimes épouvantables qui s'accomplissaient pour ainsi dire sous ses yeux.

Un gentleman de Cornwall, marié sans le consentement de sa famille, avait confié son bahy à Annie Dyer. Plus tard, après avoir fait la paix avec ses parents, il essaya en vain de retrouver son enfant et ne parvint même plus à recevoir de ses nouvelles. Le pauvre petit avait été sans doute massacré par la Dyer.

En décembre 1895, une femme Goulding, de Frampton, près de Glocester, ayant lu une annonce offrant Tadoption d'un enfant contre paiement d'une somme de 250 francs, se mit en relations avec la personne visée et reçut une lettre signée Palmer et datée de Lower Caversham. Ce fut mislress Palmer qui prit livraison de l'enfant et encaissa le prix stipulé. La pauvre mère reçut une volumineuse correspondance au sujet de la santé et des progrès de sa petite Jane, mais, en dépit de ses demandes réitérées, elle ne put jamais obtenir d'embrasser le baby à Reading. La mère adoptive répondait obstinément qu'elle devait s'absenter le jour où la femme Goulding se proposait de venir à Reading.

L'attention de la police fut ainsi attirée sur l'étrange conduite de la femme Dyer et sur ses allées et venues suspectes. Les soupçons furent bientôt confirmés par des plaintes nouvelles et par des renseignements discrètement obtenus. Un ordre d'arrestation fut remis à la police et au commencement du mois d'avril 4896, des policemen firent irruption un beau jour dans le petit cottage de Kensington Road et arrêtèrent Annie Dyer, malgré ses vives protestations.

Une minutieuse perquisition fut opérée dans la villa. On y décou* vrit huit contrats d^adoption, une grande quantité de tickets de />at(?Aibrokers (prêteurs sur gages) et un nombre considérable de lettres ainsi que des annonces détachées de divers journaux.

Les tickets étaient relatifs à rengagement de langes et de costumes d'enfants, parla femme Dyer, sous son nom ou sous un nom d'em* prunl. Les détectives retirèrent ainsi chez différents pawnbrokers plus de 450 kilos de vêtements d'enfants.

Les lettres saisies en grand nombre étaient très compromettantes pour un certain nombre de personnes appartenant un peu à toutes les classes de la société, du haut jusqu'en bas de l'échelle sociale. Il*

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en résultait clairement que beaucoup de parents s^étaient volontiers débarrassés de leur progéniture, sachant parfaitement la triste fin qui lui était réservée.

La police était arrivée juste à temps, car Annie Dyer, mise en méfiance, se disposait à quitter son petit cottage de Kensington Road, précisémeiU.le lendemain du jour où elle fut arrêtée. Elle comptait changer encore une fois de nom et reprendre tranquillement sa petite indusine dans une autre ville.

La mégère était en relations avec une autre femme qui tenait un établissement similaire à celui de Reading dans le quartier de Shepherds-Buss et d^Uxbridge. L'inspecteur Tewsley accourut rapidement au lieu désigné, mais il était trop tard : Téveil avait sans doute été donné, car la maison était vide.

Outre la vieille Grannie Smith, effarée, inconsciente, suppliant qu'on ne fît aucun mal à « mère », la police trouva dans le cottage un petit garçon de neuf ans. Le petit malheureux, désigné sous le nom de Willie Thomton, n'avait jamais connu ni son père, ni sa mère. La femme Dyer affirmait de son côté ne pas les connaître davantage. Le^ pauvre petit vivait avec elle depuis plusieurs années et ne semblait pas avoir été jamais Tobjet de mauvais traitements de sa part. Annie Dyer devait en savoir plus long snr son compte mais elle refusa jusqu'au bout de parler. Seul, il avait échappé, selon l'expression du coroner Lewis, « au massacre en gros des innocents » {wholesale ma9êacre of innocents) ; pour lui seul, elle avait fait une exception dont la raison mystérieuse demeurera toujours inconnue.

L'arrestation d'Annie Dyer provoqua dans toute l'Angleterre une indicible émotion. L'affolement causé par cette monstrueuse affaire prit à certains moments de» proportions inquiétantes. Les journaux anglais publiaient chaque jour dans leurs annonces à la lugubre colonne « agony » un appel au public. Les plaintes de parents qui désiraient retrouver leurs enfants affluèrent en grand nombre dans tous les commissariats, surtout à Gornwall, à Plymouth, à Reading, et à Scotland Yard. La police fut ainsi chargée de retrouver la trace de plus de cinquante enfants de tout âge depuis le nouveau-né jusqu'au boy de dix ans.

Les détectives du district de Westham révélèrent que vers la fin de Tannée 4895, en moins de trois semaines, une douzaine de babies avaient été trouvés étranglés ou noyés.

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Le deteclive Henry Smithwaite fut chargé du dragdge de la Tamise. Ce fat lui qui découvrit les cadavres de Doris Marnon et d'Harry Simmoos, les seuls qui purent être complètement identifiés. L'identification des autres petits corps qui furent retrouvés était impossible, car bien souvent les parents n'avaient vu leur enfant que pendant quelques jours après la naissance.

Les enquêtes eurent lieu publiquement devant la cour de Reading présidée par Valderman W. Berkeley Monk.

Le premier témoin, Ëveline-Edith Marnon, une jolie barmaid A'vLne vingtaine d'années, était la mère de la petite Doris dont le cadavre avait été retrouvé en même temps que celui du petit Simmons. Elle tremblait de tous ses membres. L'inspecteur Tewsley l'accompagna et la fit asseoir dans le box.

Elle raconta qu'en janvier 4896, après avoir lu une annonce, elle entra en relations avec Taccusée qui se faisait appeler Harding. Séduite par les lettres engageantes, doucereuses et même poétiques de la mégère, elle finit par lui confier son bahy en lui versant 250 francs. Elle avait conclu le marché le 4 mars.

« La Dyer est venue chez moi, dit-elle, pour me prendre mon enfant et mes dix livres sterling. Voici une reconnaissance en due forme qui constate l'adoption du baby. »

Le 8 avril suivant, à la morgue de Reading, elle reconnut sa petite Doris reposant à côté du cadavre d'Harry Simmons. Elle reconnut aussi le trousseau de la petite noyée. Les deux petits corps avaient été enfermés par l'accusée dans un sac de voyage lesté de briques et jetés ainsi dans la Tamise.

Le magistrat ne put s'empêcher de dire au témoin : « Vous ne vouliez pas mettre votre enfant en nourrice. Vous vouliez vous débarrasser de lui. Ce sont les mères comme vous qui font les criminelles comme celle-ci. Si vous n'aviez pas manqué à vos devoirs les plus sacrés, votre baby serait sans doute encore en vie. Vous êtes responsable de son assassinat ! )i

La jolie miss Marnon balbutia, au milieu d'une crise de larmes, qu'elle n'avait pas fait autre chose que ce que font toutes les jeunes filles dans sa position, qu'on trouve difficilement à se placer avec un enfant sur les bras, que les mois de nourrice sont lourds à payer et que, si pour son malheur, elle redevenait mère, il lui faudrait bien se débarrasser encore de son enfant.

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Le constable Anderson déclara ensuite que tous les tickets de pawnbrokers saisis chez Taccusée coDstataieQt des engagements de petits vêtements ou trousseaux d'enfants.

Charles Cuiham, le propriétaire de la villa de Kensington Road, raconta qu'au mois de février il avait fait exécuter quelques travaux de maçonnerie au cottage et qu'il avait fait ensuite déposer dans le jardin un certain nombre de briques qu'il ne put utiliser. Ces briques avaient disparu vers la fin de mars : or elles étaient identiques à celles qui avaient été retrouvées dans le sac de voyage contenant les corps de Doris Marnon et d'Harry Simmons et qui étaient destinées à le maintenir au fond de la Tamise.

Le IK Morris, chargé de l'autopsie des deux petits cadavres, déclara que Doris Marnon et Harry Simmons avaient été d'abord étranglés et ensuite noyés.

On entendit encore différents autres témoins, le sergent Harry James , officier de police de Reading , le détective Smithwaite , mistress Culham, Charles Jeffery, un employé du Bristol Times and Mirror, l'ingénieur John Tôlier, etc.

Grannie Smith comparut aussi devant la barre. La pauvre vieille raconta longuement les pérégrinations de l'accusée, ses fréquents et brusques changements de domicile, l'adoption d'enfants, leur arrivée et leur disparition inexplicable.

Lorsque l'avocat de la Couronne, M. Lawrence, lui demandait si elle ne pouvait donner quelques détails sur la disparition de tel ou tel haby^ elle répondait invariablement :

« Non, air y je ne sais rien. »

Elle dit encore :

« A son retour de Londres, dans le courant de mars, mère rapporta une grande feuille de papier d'emballage qu'elle plaça dans la cuisine. J'ai vu ce papier avant de me coucher ; le lendemain matin, il* avait disparu. La cuisine répandait une odeur nauséabonde : j'ai cru que c'était de la viande pourrie. Le 29 mars, de bon matin, mère quitta la maison, vêtue d'un long manteau. Elle portait un paquet enveloppé dans le papier d'emballage. Deux jours après, à une heure encore très matinale, elle emporta un sac de voyage. Le jeudi suivant, elle revint sans le sac. »

Annie Dyer, que les journaux représentent comme une matrone replète, aux traits vulgaires et durs, portant une énorme châle et

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OU invraisemblable chapeau, fit preuve de beaucoup de calme et de sang-froid au cours des enquêtes. Chaque matin, au moment où elle se rendait au tribunal, escortée d'un gardien et d'une gardienne, elle était accueillie par les formidables huées de la foule. Elle demeurait impassible et écoutait avec le plus grand calme les dépositions des témoins.

Palmer, qui avait été arrêté lui aussi, comparaissait à ses côtés comme son complice. Toutefois Taccu sa tion ne put réunir des charges suffisantes contre lui.

Le jury, sans quitter l'audience pour sa délibération, rendit un verdict de meurtre avec préméditation contre Annie Dyer, dans les cas du petit Harry Simmons et de la petite Doris Marnon. Pour un troisième infanticide, il rendit un verdict de meurtre avec préméditation « contre une ou des personnes inconnues », les preuves de la culpabilité d'Annie Dyer n'ayant pas paru suffisantes. En vertu de ce verdict, l'accusée fut renvoyée devant la Cour d'assises de Old Bailey.

Quant à Palmer, il fut déchargé de toute accusation. Dans tous les autres cas, l'identification des petits cadavres avait été impossible et le jury présidé par le coroner Lew is n'avait pu rendre que ce verdict très vague : « cadavre retrouvé au fond de l'eau ».

Les petits corps étaient tantôt nus, tantôt enveloppés de langes. Ils avaient été bâillonnés car on retrouva dans la bouche un petit mouchoir. La strangulation avait été accélérée par un nœud coulant passé autour du cou. On retrouvait toujours le même procédé, et surtout cette espèce de ganse placée sous l'oreille gauche des victimes.

Annie Dyer fut transférée à la prison d'Holloway. Elle écrivit de sa cellule au chef de la police la lettre suivante : « Il faut que je soulage ma conscience. Je sens et je sais que mes jours sont comptés ici, et je sens aussi combien il serait affreux de compromettre des innocents avec moi. Je sais que j'aurai à répondre devant mon Créateur, qui est au Ciel^ des horribles crimes que j'ai commis, mais comme le Dieu Tout-Puissant est mon juge au Ciel comme sur la terre, je déclare solennellement que ni ma fille, Mary- Ann Palmer, ni son mari Arthur-Ernest n'ont été à aucun titre mes complices. Ils n'ont su que je méditais de si cruelles choses que lorsqu*il était trop tard. Je dis la vérité, rien que la vérité, et j'espère

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être pardoDnée. C'est moi et moi seule qui dois coraparaHre devani mon Créateur, qui est au Ciel, pour répondre de tout. » Dans une autre lettre à son gendre, elle dit : a J'ai tout avoué, car le Dieu Tout-Puissant est mon juge et je n'oserais paraître devant lui avec un mensonge sur la conscience... J'espère que Dieu vous donnera la grâce et la force nécessaires pour supporter cette lourde épreuve. Que Dieu vous bénisse I »

Cet étalage de sentiments religieux très réels et très sincères, fort probablement, n'a rien qui doive étonner le criminoiogue. On sait que la religiosité est chose extrêmement fréquente chez les femmes criminelles ; ce n'est guère qu'à titre de rarissime exception que la criminelle affiche du mépris ou de l'indifférence pour la religion.

Abandonnée à elle-même, isolée de toute influence extérieure, la criminelle se tourne naturellement vers la Divinité comme vers son suprême espoir. Les souvenirs de son enfance pieuse lui reviennent en foule à Tesprit ; son cœur s'amollit et d'instinct pour ainsi dire elle demande à la religion l'ultime consolation que toute considération humaine est impuissante à lui donner.

L'au-delà mystérieux et sombre s'éclaire pour elle d'une clarté douce. Criminelle et malheureuse ici-bas, mais repentante et pardonnée, elle sera heureuse, éternellement heureuse, plus tard. Elle le croit fermement : elle espère et elle attend.

Certes, la femme, par nature, se résigne plus facilement à son sort que rhomme, car elle ne sait pas lutter, mais cela ne suffit pas à lui donner sur l'homme cette évidente supériorité devant les angoisses et les tortures, devant la mort.

C'est l'intensité du sentiment religieux, si réconfortant et si consolant, qui lui permet de supporter avec tant de résignation toutes les épreuves et toutes les souffrances et enfin de mourir avec tant de courage sur l'échafaud.

Plus distinctement que l'homme et avec plus de recueillement ému et naïf, elle entend, suivant l'expression de Jaurès, t la vieille chanson qui berçait la souffrance humaine » : là est l'unique secret de sa force.

Annie Dyer n'eut garde de ne pas renouveler le truc qui lui avait si bien réussi les autres fois. Elle simula encore une fois la folie. A peine arrêtée, elle tenta une nuit de se suicider en s'étranglant avec un des lacets de sa chaussure, mais les gardiennes survinrent à temps pour la sauver. Cette fois la tentative avait été plus sérieuse que précédemment, car l'accusée fut tellement soufirante que la maixhe de l'instruction en fut relardée.

Un peu plus tard, elle essaya de se couper la gorge avec une paire

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