ANNIE DYER
de ciseaux qu^elie avait adroitemeDt dissimules sous ses vêtements. Les gardiennes réussirent encore une fois à Tarréter à temps et redoublèrent de surveillance.
Les docteurs Scott et Savage furent chargés par le juge de Tevamen mental de l'accusée. Ils firent valoir dans leur rapport que les crimes même d'Annie Dyer dénotaient une certaine suite dans les idées, une réflexion constante tournée vers les moyens d'assurer son impunité. Contrairement aux avis formulés antérieurement par plusieurs de leurs confrères, ils conclurent à l'existence d'une folie simulée et à la responsabilité de l'accusée.
Les conseils de l'accusée comptaient plaider l'irresponsabilité. En présence du rapport médical, ils se hâtèrent d'abandonner ce moyen de défense.
Ce fut dans la soirée du vendredi, %% mars 1896, que commencèrent devant la cour d'assises de Oid Bailey (Londres) les débats de l'affaire Dyer .
Le juge Ha wkins, qui présidait, était assisté d'un jury. M.Lawrence représentait la Couronne, MM. Horace Avory et Kapadia étaient chargés de la défense.
La prisonnière fut introduite par les deux gardiennes spécialement chargées de sa surveillance et placée dans le dock. Lorsque le jujje lui demanda si elle plaidait coupable ou non coupable, elle répondit à voix très basse : « Noi guilty (non coupable). »
L'accusée n'avait à répondre devant la cour que du meurtre de deux de ses nourrissons, Harry Simmons et Doris Marnon, dont les corps avaient été repéchés dans la Tamise, à Reading, et parfaitement identifiés.
Annie Dyer eut devant la cour une attitude froide et correcte. Calme et tranquille, en apparence du moins, elle ne manifesta quelque émotion qu'au moment où sa fille, mistress Palmer, se présenta pour témoigner.
Le témoin, en proie à une vive surexcitation, raconta longuement le voyage â Londres. A la gare de Paddington, M. et M"* Sargeant confièrent à sa mère le petit Harry Simmons, fils d'un voisiii et ami. Mistress Palmer, qui était du voyage, rentra avec sa mère. Le soir, elle sortit pendant un quart d'heure ; quand elle revint, le baby^ couvert d'un châle, avait déjà été étranglé par la mégère.
L'avocat de la Ck)uronne interrogea ensuite le témoin. Elle déclara que sa mère avait été enfermée à trois reprises dans des asiles d'aliénés, toujours pour une période qui n'excédait pas trois mois. Dans les divers endroits où elle avait successivement établi sa résidence, Annie Dyer avait adopté des enfants par deux, trois ou plus, chaque fois.
180 R. DE RTCRÈRB
Un jour, dans leCumberland, elle tenta de se suicider en se jetant dans un fossé; elle fut transportée dans un hôpital et aisément ramenée à la vie. Elle s'occupait aussi de donner des soins aux dames eu couches. Les sommes qu'elle recevait pour Tadoption des babiea variaient de deux: cent cinquante francs à deux mille francs.
A Cardiff, le témoin avait adopté une petite fille de cinq à six ans ; un jour, Annie Dyer l'emporta et revint sans elle. Elle commença par raconter à sa fille qu'elle avait placé le nourrisson dans une autre pouponnière et quelque temps après elle lui déclara qu'il était mort.
La longue déclaration de mistress Palmer accusant sa propre mère produisit dans l'assistance une indescriptible émotion.
La Cour entendit aussi une quantité de témoins dont les dépositions ne présentaient guère qu'un intérêt secondaire.
M"* Sargeant vint raconter dans quelles circonstances elle avait confié le petit Harry Simmons, moyennant une somme de 250 fr.
Plusieurs témoins déclarèrent avoir vu Annie Dyer porter le funèbre sac de voyage dans lequel le pauvre enfant fut découvert au fond de Teau. Charles Culham, le propriétaire de la villa qu'habitaient l'accusée et sa fille, reconnut les deux briques repêchées avec les cadavres : elles étaient identiques à celles de sa villa.
Grannie Smith, qui vivait avec l'accusée, raconta qu'au moment de son arrestation, la mégère lui remit dix shellings, en disant : « Soignez- vous bien, Dieu sait si nous nous reverron^ jamais. »
Le D' James Morris, chargé de l'autopsie des deux petits cadavres, affirma à la barre que les deux nourrissons étaient morts par strangulation.
Enfin, mistress Ellen Gibbs, la directrice de la prison, rappela dans quelles circonstances l'accusée écrivit la lettre dans laquelle elle s'accusait devant Dieu et devant les hommes d'être le seul auteur des deux meurtres.
Les débats furent très courts, car les charges étaient écrasantes. Le jury rapporta un verdict affirmatif et le juge Hawkins condamna en conséquence l'accusée à la peine de mort.
La condamnée ne dit pas un mot. En proie à une vive agitation nerveuse, elle quitta le dock et se retira lentement, toujours escortée de ses deux gardiennes.
Ce fut à la prison de Newgate qu'Annie Dyer attendit l'heure suprême de l'expiation.
Elle fut enfermée dans la cellule des condamnés à mort, plus spacieuse et mieux aménagée que les cellules ordinaires. Deux gardiennes la surveillèrent nuit et jour.
Sur les murs, des citations pieuses extraites des Livres Saints
ANN1B DTER 18f
relèvent le courage des misérables qui se préparent à la mort. En voici notamment une : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle. »
La criminelle se rendit aussitôt compte de Tinévitable et n'essaya pas de lutter. Elle savait bien que tout espoir était désormais perdu pour elle et qu*il fallait qu'elle se résignât. Au lieu de s'abandonner aux inutiles et décevantes illusions d'un recours en grâce, elle envisagea froidement et avec calme le sort qui lui était réservé.
Elle eut un moment l'idée de se soustraire par le suicide à la honte de la potence et aux tortures de Tattente. Huit jours après sa condamnation, elle profita d'un moment d'inattention de la part de ses gardiennes pour tordre son mouchoir en corde et se le passer autour du cou, en le serrant avec force. Les gardiennes s'en aperçurent au moment où elle commençait à râler et lui arrachèrent aussitôt le lien qui l'étouffait. Le médecin de service parvint à la ranimer et elle fut bientôt hors de danger.
A part cela elle fut très soumise et très courageuse durant son séjour à Newgate. Ses gardiennes n'eurent jamais à se plaindre d'elle ; jamais elle ne se livra à quelque scène de violence ou de désespoir. Sombre et taciturne en général, elle ne s'animait que lorsqu'on lui parlait de sa fille et de sou gendre. Ces deux êtres qu'elle chérissait furent l'objet de ses dernières et constantes préoccupations.
Mistress Palmer, la fille de la condamnée, devait comparahre le n juin devant la cour d'assises du Berkshire comme complice dans le meurtre de la petite Jane Goulding. Or, le samedi soir, 6 juin, son sollieitor, M. Wood, obtint du coroner un mandat de comparution contre Annie Dyer appelée comme témoin du crime dont sa fille était accusée. L'assignation du coroner était contresignée par Lord Russel de Killowen, lord chief justice d'Angleterre.
Le«o//tct7or se rendit immédiatement à la prison de Newgate et exhiba au gardien-chef Tordre du coroner en le sommant de faire opérer le transfert de la prisonnière et d'accepter les dix-huit shellings pour les frais du voyage. Le gardien-chef, fortement surpris, refusa d'accepter le mandat de comparution et se décida finalement sur les vives instances de M. Wood à en référer à ses chefs du Home Office,
La question soulevée par l'habile sollicitor était particulièrement délicate et importante; elle était sans précédents dans les annales de la procédure criminelle anglaise. Annie Dyer devait être exécutée à la date fixée par les sheriffa^ la loi était formelle et ne comportait aucune exception; or, l'intérêt supérieur de la défense de mistress Palmer exigeait que la condamnée à mort fût entendue comme témoin
t92 B. DE nYCKÈBK
devant les assises du Berkshire dans raffairè mise à charge desa fllTe. On sait qu'en Angleterre la défense des accusés est chose sacrée; elle présente plus de garanties et peut revendiquer plus de droits que partout ailleurs.
Aussi ne fût-ce qu'après avoir longuement conféré avec les sheriffs et le lord chief justice que le secrétaire d'Etat pour l'intérieur (flbme Secreiary) décida que la justice devait suivre son cours pour Annie Dyer au jour fixé par les sheriffs {\).
La date indiquée pour l'exécution était le mercredi, \0 juin.
En même temps qu'Annie Dyer, trois autres condamnés à mort attendaient dans les cellules spéciales de la prison de Newgate Theure où le bourreau Billîngton viendrait exécuter les arrêts de la justice. C'était Fowler et Milson, les assassins du vieux M. Smith, etSeaman, Tassassin de Whitechapel. Leur exécution était fixée au mardi 9 juin.
Le lundi 8 juin, le colonel Milman, gouverneur de Newgate, après avoir pris l'avis du Home Secretary, fit transférer Annie Dyer à la prison dHolloway pour y passer la nuit du lundi au mardi.
Grâce à celte circonstance, Annie Dyer n'entendit pas les cris épouvantables de Milson au moment de l'exécution.
Fowler seul fut courageux jusqu'aubout. Il demanda k quelle heure il lui faudrait mourir , il se mit à manger ensuite de bon appétit et il jura qu*il mourait content et qu'il n'opposerait pas de résistance au bourreau. Seaman refusa toute nourriture et Milson épouvanté ne prononça que des paroles incohérentes.
Fowler, très pâle, marcha avec fermeté au supplice. Seaman montra beaucoup moins de courage. Milson, fou d'épouvante, poussa d*horribles hurlements ; il fallut le traîner jusqu'à la potence et la trappe, en se refermant sur lui, étrangla net un dernier hurlement.
Quelques heures plus tard Annie Dyer fut reconduite à Newgate.
Elle passa sa dernière nuit à rédiger une déclaration qui devait innocenter sa fille. Elle dormit seulement une heure. Quand on lui apporta son déjeuner, elle était réveillée depuis longtemps. Elle mangea un œuf, du pain, un peu de confiture et but deux tasses de thé,
(1) Mistress Palmer comparut devant les assises du Berkshire une semaine après rexécution de sa mère. Elle plaida non coupable (not guilty). M. Lawrence, au nom delà Trésorerie, déclara que le cadavre de Tenfant n'avait pu être complètement identifié et abandonna en cpnséquence l'accusation .
L'accusée fut acquittée et aussitôt mise en liberté.
ÀNNifi dvish \6:i
en compagnie d'uoe de ses gardiennes qui avait consenti à déjeuner avec elle.
Elle était parfaitement calme et ne semblait nullement se préoccuper de son exécution qui devait avoir lieu ce matin. Elle y songeait pourtaat, car au moment où le colonel Milman entra dans sa cellule, elle lui dit :
« Monsieur le gouverneur, je vois que vous venez me demander mes dernières déclarations et je suis prête à parler. »
Elle loi tendit ensuite sa déposition écrite en faveur de sa fille en y ajoutant ce dernier argument :
c Ma pauvre Mary-Ann s*est accusée d'avoir pris charge de Tenfant ^\li m*avait été confié à Birmingham. Eh bien, elle ne Ta jamais vu. Bile n'a parlé ainsi que pour éloigner de ma tète une accusation de plus et dans Tespoir de me sauver la vie ; mais elle est absolument innocente du meurtre de cet enfant. C'est moi qui l'ai tué, comme j'ai tué les autres. »
Le gouverneur lui demanda alors d'avouer enfin combien d'enfants elle avait tués.
Elle répondit alors avec une sorte d'égarement :
«Je ne sais pas... Peut-être vingt Oui, au moins vingt »
Elle refusa d'en dire davantage et garda pendant quelque temps un silence obstiné.
Vers huit heures le chapelain se présenta dans la cellule, Annie Dyer, qui ne l'aimait guère, Pécarta fort sèchement, en lui disant :
« Mon révérend, laissez-moi tranquille. Vous n'avez rien à faire auprès de moi. »
Dieu ne lui avait-il pas pardonné déjà ses crimes en considération de son repentir? Elle n'avait donc que faire des consolations du chapelain.
Plus tard lorsque le bourreau Billington entra, elle lui tendit la main. Billington» peu habitué à tant d'amabilité, ne put cacher d'abord sa surprise. 11 échangea une poignée de main avec la condamnée et se mit ensuite en devoir de l'habiller pour la mort. 11 lui fixa aux reins une ceinture de cuir munie de courroies en boucles sur la partie antérieure et sur les deux côtés. Les boucles de côté saisissent les coudes et celles de devant immobilisent les poignets :
Annie Dyer, très pâle, supporta avec beaucoup de résignation et de calme tous ces sinistres préparatifs qui se prolongèrent pendant un temps assez long.
A partir de ce moment elle ne fit plus aucun geste et ne prononça plus aucune parole.
Sa cellule était voisine du lieu de l'exécution. Pour la conduire à
iH ti. DE rVckàre:
la potence, Billington lui passa un bras sous la taille pendant qu^uQ gardien la soutenait de l'autre côté, Une fois dans la cour elle n'eut pas trois mètres à franchir pour se trouver sur le lieu de l'exécution. Douze gardiens, rangés sur deux files, étaient placés des deux c^tés de la porte par où le cortège devait passe-*. En tète marchait le chapelain psalmodiant des prières : « Le Seigneur a dit : Je suis la résurrection et la vie; celui qui croit en moi ne mourra point. »
Billington passa rapidement la corde au cou de la condamnée et abattit sur sa tète un capuchon de bure sombre. 11 fit jouer ensuite le levier: la trappe s'ouvrit et le corps d'Annie Dyer disparut dans le vide. L'opération n'avait duré qu'une demi-minute.
Le glas funèbre sonna à l'église du Sépulcre et le drapeau noir fut hissé au-dessus delà porte principale de Newgate. Le public rassemblé au dehors apprit ainsi que justice était faite.
Vers onze heures, conformément à la loi anglaise qui exige une enquête sur tous les cas de mort violente, le cadavre d'Annie Dyer fut détaché et soumis à l'examen d'un jury présidé par le coroner de la Cité. Les jurés rendirent un verdict de « mort par exécution de lasentence criminelle ».
Le cimetière des suppliciés se trouve dans un long couloir qui mène de la prison de Newgate à la cour d'assises d'OidBailey. C'est un couloir long de trente-cinq mètres et large de quatre. Selon l'usage, le cadavre d'Annie Dyer, la tueuse d'enfants de Reading, fut enseveli dans de la chaux vive sous les dalles du couloir et placé au-dessus de celui de Fowler.
Comme épitaphe, l'initiale de la morte.
Raymond de Ryckèrb
ANNALES DK L*UNISBXtJALlTÉ 18S
Annaleè de Vunisexualité, par Andr^ Rapfalovich. — Un projet et ufifragme^it d'annales unisexuelles, — La morale des honnêteê gens. — Revue critique des livres et des hommes : Jahbs, Maudslbt, Dàllsmagnb, Clément Dukbs, Mabbl Hawtibt, Havblock Ellis, Edouard Carpbntbb, Howard» Hochb, Kurblla, Krapft-Ering, Nabkb, Pbnta, LiNO FbrrlOii, Pblandi, Laupts, Lbgludic, FBrB.
Appendice A : Unisexualité française, — Appendice B : Unisexualité anglaise. — Appendice C: V affaire Cordes (Berlin). — Appendice D : Les livres et la littérature frivoles,
(suite)
Beaucoup d'observateurs, dit Ellis, croient qu'en France, en Allemagne, en Amérique, Tinversion féminine augmente. S'il en est ainsi je m'imagine que c'est en partie dil au choix délibéré de bien des femmes, choix motivé par l'imitation, Tentraînement, par le dégoût de nombre d'hommes contre le mariage, par la crainte que nombre de femmes éprouvent à l'idée d'enfanter, par l'abandon de croyances religieuses. Dans le sixième chapitre Ellis analyse ces cas d'inversion. J'y note spécialement que la vieille distinction entre les actifs et les passifs n'existe pas en réalité. Ellis se demande si le dégoût du sexe de la femme rencontré chez tant d'invertis n'est pas une exagération d'un état normal ou qui devrait l'être chez tous les hommes. Peut-être l'homme a-t-il naturellement en dehors du moment sexuel, de l'obsession sexuelle, quelque antipathie pour cet organe, antipathie que bien des choses tendent à masquer chez l'hétérosexuel ? (1)
(1) Plus d'un hétérosexuel préfère les femmes habillées aux femmes nues sans être pour cela fétichiste ou inverti. Celui qui^YOudrait affirmer qu'aimer la nudité de la femme à tout moment est le signe caractéristique de l'hétérosexuel aurait bientôt de grandes difficultés psychologiques à surmonter.
Je ne citerai ici l'anecdote du gondolier de Symonds que parce qu'elle rappelle la déclaration de tant d'hommes forts, d'hercules d'une des capitales de l'Europe, que c les femmes étaient mal bâties et sentaient mauvais «.Le gondolierde Symonds affirmait que l'homme le plus laid nu était plus beau que la plus belle femme nue, parce que les femmes avaient des jambes si mal laites et une odeur génitale exécrable. 11 avait été marié deux fois mais n'avait jamais vu ses deux femmes toutes nues.
i2« knnisM, N* 68. i5
186 A. RAfFALOViCH
Ellis cite une phrase très sensée de Symonds : Si tous les invertis étaient des efféminés tels qu'on les a décrits si souvent, ils ne pourraient être si nombreux sans dessiller complètement les yeux de la société. Symonds croyait que parfois un hétérosexuel était attiré par un uraniste. J'ai analysé certains aspects de cette situotion dans mon livre. J*y renvoie mes lecteurs pour ne pas trop allonger cet article.
Vingt-deux des cas d*Ellis, c'est-à-dire 66 0/0, avaient des aptitudes artistiques. Mais comme ils ont été recueillis par un écrivain cela n'a rien d'étonnant. Et comme Ellis appuie beaucoup sur l'unisexualité des classes inférieures, on ne pourrait que déduire l'universalité de l'unisexualité.
Le septième chapitre s'intitule théorie de VInversion, Ellis croit que l'inversion est surtout naturelle mais qu'elle est aussi acquise. Cependant tout cela chez lui est encore un peu vague. La clarté ne se fera qu'en sachant que l'hétérosexualité, comme l'unisexualité, est à la fois congénitale et acquise. Si l'instinct sexuel est nié par Meynert et Naecke, ce doit être parce qu'ils ont entrevu un des aspects de cette vérité. Ellis paraît suggérer que l'inversion est peut-être pour ainsi dire une variation, une variété, biologique et psychologique. Prises dans un sens large la plupart des remarques d'Ellis tendront vers une meilleure connaissance de l'universalité de l'unisexualité.
Il donne comme causes prépondérantes l'exemple au collège, la séduction, le désappointement amoureux, et le terrain, la prédisposition. On pourrait lui dire que le désappointement amoureux peut être un symptôme d'inversion. L'analyse de la plupart des causes qui paraissent produire l'inversion est tellement difficile parce qu'il y a des nuances innombrables, parce que tout agit plus ou moins sur la sexualité psychique et corporelle.
Ainsi j'ai pu dénombrer une catégorie d'hétérosexuels « qui ont eu des rapports unisexuels par nécessité, crainte, pauvreté, jeunesse» inexpérience, absence de femmes, exemples, lectures, affection, entraînement, obéissance, vanité, cupidité, le désir de s'emparer de quelqu'un de puissant, par isolement social ou sentimental, par orgueil, révolte, ivresse, occasion, promiscuité, etc., mais sans modification de leur hétérosexualité. » Songez maintenant à tous ceux chez qui il y a eu quelque modification de leur hétérosexualité I
Je détache une conclusion importante chez Ellis: l'inverti n'est pas nécessairement un malade ou un dégénéré. C'est l'expérience d'Ellis et c'est la mienne. Pourtant, continue-t-il, il peut souvent y avoir dans l'ascendance de l'inverti et dans sa famille une disposition névropathique. Où ne se trouve- t-elle pas, cette disposition? Existe-t-il une
ANNALtS DE L*tlilSlXCAt1TÉ i8l
a^ule famille au monde absolument extrahumaine, surhumaine, intacte?
Le huitième chapitre s'occupe de la question légale. Eilis réclame avant tout de la lumière, de la franchise. Il a peu de sympathie pour ceux qui veulent à tout prix guérir Tinverti. Les cures de Schrenck Notzing lui semblent pires que la maladie (1). Les guérisons ont peu de valeur. Il vaut mieux élever les invertis au-dessus d'eux-mêmes que de les jeter dans le bourbier hétérosexuel. Il préconise c même » la chasteté. L'idéal grec et Walt Whitman, l'amour platonique, l'amour honorable, l'amour viril sont aussi utiles. On n'a rien gagné quand on aide un inverti à se satisfaire avec une femme comme avec un homme. Là société ne remplit pas son devoir envers l'uraniste, dit Ellis avec raison, elle le jette dans la mélancolie, dans l'exaltation» dans l'hypocrisie, dans le vice ; mais elle ne lui offre pas de secours^ Ellis croit que l'horreur que Ton pense devoir exprimer contre l'unisexualité en Angleterre ne date que du x?iii* siècle. Je lui laisse la responsabilité de cette opinion.
Le code Napoléon répond à peu près à ce qu'EUis réclame. L'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche, la' Russie, sont d'après lui les seules nations où l'unisexualité est un crime. En Suisse la loi varie de canton à canton, mais on n'est pas sévère. Eilis s'emporte avec droit contre la loi anglaise de 1885 rendant criminel n'importe quel acte unisexuel commis par n'importe quel homme n'importe où. J'ai déjà parlé plus d'une fois de l'hypocrisie anglaise sur ce point. Les lois contre les invertis ne les diminuent pas. Les trente cas d'EUis n'ont jamais eu d'embarras légal, et pourtant plus d'un ne sortirait presque jamais de prison si l'on appliquait la loi de 1885*
Ellis se trompe sans doute en affirmant que l'inversion française se propage beaucoup plus dans les classes inférieures que dans les classes supérieures. Il dit aussi que les clients des prostitués français sont des étrangers. En Allemagne, en Autriche, en Angleterre, il y a selon lui plus d'invertis qu'en France. La dépopulation semblerait n'avoir, à présent du moins, aucun rapport avec Tunisexualité.
D'après Ellis l'opinion publique aurait en somme passé à travers trois états d esprit vis-à-vis de l'inversion correspondant aux points de vue sauvage, barbare, civilisé. D'abord on regarde l'inversion dans ses rapports avec la population, et on traite l'inverti en conséquence : état sauvage. Puis l'inversion devient un sacrilège : état religieux. Ensuite, comme aujourd'hui, on ne considère plus Tin version
(i) C*est anssi Tavis de M. Féré ; le docteur Laupts n'ose se prononcer entre nous, dit-il.
188 A. RAFFALOVICH
au point de vue économique ou théologique, mais au point de vue esthétique.
Je n'approuve ni ne discute cette généralisation assez fantaisiste. Sans la sévérité économique et la sévérité religieuse, la sévérité esthétique est ridicule et destinée à périr, cela est certain.
Ëllis s'élève avec droit contre le juge anglais qui regretta ne pouvoir punir plus sévèrement Tunisexualité en condamnant des coupables à deux ans de hard labour. C'est cruel et c'est ignorant même quand c'est le devoir de la justice de sévir, comme ce fut son devoir alors.
Le livre se termine par des appendices, Tun fort intéressant sur Tunisexualité des vagabonds américains, sur la façon dont ils enjôlent et recrutent leurs favoris, etc. C'est à lire. Il y a aussi une lettre d'un professeur américain vantant l'uranisme et assurant que l'état normal et supérieur de l'homme est le psycho-hermaphrodisme, c'est-à-dire la faculté d'aimer sexuellement n'importe qui. C'est d'un détraqué ou d'un homme aveuglé par la sensualité.
L'appendice de John Addington Symonds sur l'amour inspiré par les hommes du peuple, on plutôt sur le désir sexuel qu'ils inspirent et satisfont avec (selon lui) une telle complaisance, est d'un esprit léger et plongé dans des rêveries et des voluf)tés sans vergogne. Il y a beaucoup à dire sur cette passion, Soldaten liebe, et on a peu dit quand on en a vanté la prèvalence, les idylles unisexuelles, les coïts variés, les émotions qui obsèdent ou abrutissent, quand on a cité « le divin Loti » et ses Fleurs d'ennui (1) ; il ne faudrait pas qu'on se laisse décevoir par ces louanges de l'odeurdes beaux garçons dévêtus, par les confidences du noble italien au sujet de la ceinture que son Boniface avait porté pendant deux ans sur le ventre, il ne faudrait pas prendre le lyrisme sexuel et le cynisme pour de la psychologie ou de la vérité, ou même par du mauvais et sale bon sens. Les turpitudes suggérées par les soldats français, et l'illusion de la bonne santé des soldats anglais (dont la syphilis est si tristement notoire) suffisent pour mettre Symonds à sa juste valeur intellectuelle et scientifique.
Avant de quitter les écrivains anglais je dois parler de r Amour homogène et sa place dans une société libre, par Edward Carpenter (2), une brochure utile et intéressante. L'auteur est un
(1) Je compte étudier rinfluence du délicieux Pierre Loti sur les invertis: il eu compte beaucoup parmi ses lecteurs.
(2) Publié à Manchester for private circulation, c'est-à-dire pour ne pas être mis en vente, par the labour press society, 59, Tib Street, 1894, et depuis traduit en allemand, à Leipzig naturellement, centre de publications « homogènes » . Une revue anglaise féministe et réformatrice a, je crois, parlé en bien de cette brochure. V
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disciple connu de Tillustre américain Walt Whiiman. C'est décourageant de voir un homme courageux comme Carpenter forcé d'avoir recours à l'Allemagne pour s'assurer une publicité légitime et naturelle. Pourtant la brochure de Carpenter pourrait être mise en vente en Angleterre sans inconvénient ; le point de vue en est viril et logique. L'instinct unisexuel, dit Carpenter, est universel ; à côté des immanquables exemples grecs il en cite des sauvages montrant que rinstinct, le penchant unisexuel dans sa manifestation la plus frappante, celle de l'amour coup de foudre, se rencontre chez les Polynésiens ; mais en Polynésie, comme ailleurs, les préjugés européens (c'est-à-dire l'ignorance du voyageur et sa crainte de son public) ont obscurci et négligé des choses bien importantes (1). L'universalité de Tunisexualité une fois découverte, il faut instruire là-dessus tous les hommes intelligents. Carpenter se rencontre avec Nsecke et avec El lis et avec moi en niant la dégénérescence nécessaire des invertis. Grâce à la police, grâce aux observations cliniques, grâce à la prostitution mâle des grandes villes, etc., on en est venu à confondre les criminels, les malades et les vicieux avec Tinverti bien équilibré et décent ou qui peut l'être, qui peut le devenir. Sous l'extérieur calme de la vie anglaise, dit Carpenter, dans toutes les classes, des lettres sont écrites, des attachements se forment, entre personnes du même sexe, ne différant en rien des correspondances et des affections hétérosexuelles. Et pourtant l'opinion publique reste aussi ignorante, aussi mal renseignée, et la loi se dérange, va au contraire de la raison et du progrès de la science. Parce que la sodomie est un acte extrême et répréhensible (Ellis trouve que la sodomie des gens d*un certain âge ne devrait pas être atteinte par la loi) la loi anglaise en est arrivée depuis 1885 à poursuivre toutes les familiarités unisexuelles, poursuite impossible parce que l'universalité de l'instinct unisexuel ne signifie pas l'universalité d'un instinct unisexuel asexuel, sans base sexuelle, sans manifestations sexuelles, poursuite coupable parce qu'elle engendre le chantage ou le propage.
Autant juger du mariage par la Cour du divorce, dit Carpenter, que
(4) A ce propos un ami qui s'intéresse aux armes des sauvages me dit que les voyaf^eurs qui décrivent bien les arcs et les flèches des sauvages se doutent de IMnisexualitô des indigènes. Je ne donne pas trop d'importance à cette observation d'un homme d'esprit ennuyé parla superficialilé des voyageurs, mais elle rappelle ce qu'il ne faut pas oublier, que les voyageurs observent peu et mal. Sans cela nous aurions bien des documents qui nous manquent, et dont les Steinmetz feraient un si vif usage.
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de ruranisme par les procès oa les poursuites judiciaires (4). Et il voit clairement que la mesure dans laquelle le physique a le droit de d'unir au moral est du ressort de Tindividu moral et sérieux qui sait qu'il y a une morale unisexuelle, et non du ressort de l'aveugle, impuissante mais dangereuse loi. Il applaudirait au projet de Krafil- Ebing de sévir plus sévèrement qu'aujourd'hui quand il s'agit de mineurs» d'atteindre les hommes d'une manière vraiment efficace en leur apprenant que l'unisexualité a sa décence comme l'hétérosexualité a la sienne, et qu'elle a son libertinage. Carpenter pressent le rôle social (2) de l'unisexualité, et il déplore qu'un facteur d'une extrême importance soit, par la faute même de la société, un danger ou une plaie. Il confirme ce que l'on dit de l'unisexualité américaine parmi les femmes. Quant à l'unisexualité des hommes américains elle a donné lieu à des phénomènes intéressants au point de vue mondain et social.
Carpenter remarque comme moi que les attachements les plus naïfs entre jeunes hommes sont en butte au ridicule ou à l'odieux du blâme, tandis qu'entre jeunes filles on peut s'aimer avec tendresse, avec caresses. Ceci est important, et ici il est bon de n'être pas trop d'accord avec le docteur Laupts qui met non seulement sur le compte de l'inversion et du désir physique les tendres amitiés adolescentes, mais qui ne veut pas même permettre aux adolescents les plus innocentes familiarités. Si comme il le reconnaît, et comme on le reconnaît de plus en plus, la base de l'inversion se retrouve chez la plupart des hommes, refouler les manifestations innocentes de l'amitié ou de l'insouciance, parce qu'il y en a de coupables, est le comble de l'erreur dangereuse (3).
(i) Ceux-là même qui ont le plus flétri Oscar Wilde ou ceux qui le jugeraient avec une sévérité égale à celle dont je fis preuve, Krafft-Ebing par exemple, ne peuvent se défendre d'un mouvement d'indignation en pensant à Timmunité de tous ces petits infâmes qui après s'être vendus et livrés à lui, ricanèrent publiquement le jour de sa condamnation. C'était un spectacle écœurant, immoral, m'assure un avocat présent à cette scène et qui certes n'avait pas envie de plaider pour Oscar Wilde. Par contre l'attitude du juge était aussi choquante et antisociale. Accusés, accusateurs, juge, jury, public, tous avaient besoin d'être instruits, épurés, améliorés.
(2) On se méprendra un peu moins sur le rêle social de l'inversion si l'on se rappelle que le mariage et la paternité sont pour l'homme le rêle social de rhétérosexualité. Le rôle social ne signifie pas Vabtu mais l'usage utile.
(3) Un sujet intéressant auquel Carpenter touche mais sur lequel je ne voudrais pas appuyer, c'est V/n Mémoriam de Tennyson,^8on grand poème de deuil dans lequel son âme veuve pleure la mort de son ami Hallam. W y aura un jour, à propos de Tennyson et de Fitzgerald, un autre poète fameux, à écrire un chapitre de psychologie d'une haute portée. Ils ont eu tous les deux, avec beau*
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On peut désirer sans crainte que la brochure de Carpénter se pro « page en Angleterre, en attendant que la science ait le droit de faire son devoir social parmi les Anglais.
Le docteur Howard de Baltimore dans VAlienisi and Neurologist (janvier 4896) cite des cas terrifiants de perversion sexuelle. D'après lui, la prison et la maison d'aliénés reçoivent à tort des pervertis qui ont besoin d'un autre traitement. En môme temps, il est certain que ces déséquilibrés sexuels, avant de commettre des délits auxquels leur manque de résistance morale les pousse, sont mal compris par la société,par leurs amis, par leurs parents. Le docteur Howard parle d'un homme à présent dans la prison du Connecticut pour détournements de fonds au préjudice delà banque où il était honorablement employé depuis longtemps. On savait qu'il était un onaniste buccal, mais on n'avait pas songé à lui retirer son poste de responsabilité. L'onanisme buccal joue chez le déséquilibré, chez l'immoral, un râle fort dangereux. Le docteur Howard a eu dernièrement à s'occuper d'un musicien d'une quarantaine d'années, atteint depuis sa vingtième année de crises nerveuses qui s'apaisaient s'il ingurgitait du sperme. Un enfant de chœur avait été sa première victime, maii après il semble avoir eu recours à n'importe qui. Il volait s'il n'avait pas assez d'argent pour se payer un prostitué complaisant. Je suis d'avis qu'on peut admettre (même sans l'angoisse de ce malheureux, même sans son obsession» même sans des crises comme les siennes qui le menèrent plus d'une fois en prison), que tout homme dont le désir sexuel habituel est d'avaler cette atroce nourriture est gravement malade. Je ne veux pas dire que l'onaniste buccal est malade ou que ce vic^ répandu sur tout le globe habité soit plus que tout autre vice une maladie, ou qu'un homme point dégénéré ou point hébété ne puisse sous l'influence d'une passion néfaste, d'une corruption contagieuse, d*une heure de surexcitation coupable, ne puisse avoir succombé à une velléité aussi répréhensible, car bien des cas inédits encore viendraient un jour me contredire brutalement, mais j'affirme que cet acte habituellement consommé, poussé jusqu'à cette extrémité, considéré comme le but sexuel, indique une maladie sérieuse et dangereuse. Et je ne confierais jamais un poste important à un tel onaniste*
coup de noblesse» le courage de leurs sentiments extrêmes envers leur propre sexe» de ces sentiments que la pruderie anglaise n'aurait pas passés à des hommes moindres. Et qui sait, ces deux nobles poètes ont peut-être eu plus à souffrir de cette pruderie que nous ne le savons officiellement. Il y a eu parmi les Anglais de grands romanesques, des platoniques chrétiens ou stoîques» des chastes superbes et silencieux.
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Le musicien du docteur Howard était fils d'une mère fort nerveuse, nerveux lui-même, élevé à rebours du bon sens, très surexcité par la musique, — et chez lui l'unisexualité n'était pas absolue (car il avait eu des moments d'hétérosexualité) mais congénitale et acquise, intensifiée par les circonstances, non contrôlée par une volonté supérieure. Rien chez lui au physique ou au moral ne faisait digue. Un traitement entrepris par quelqu'un au courant aurait peut-être spustrait ce malheureux à cette obsession maladive. Quand il était arrêté après avoir accompli, grâce à la complaisance ou à la vénalité d'un homme, ce qu'il recherchait, la honte et la crainte amenaient chez lui une seconde crise. S'il était arrêté avant , alors il n'avait de repos qu'après avoir obtenu d'un autre prisonnier l'apaisement. Il mourut vers quarante ans d'une tuberculose héréditaire. Tout avait contribué à sa perte.
L'histoire de M"*W... n'est pas plus rassurante. Après avoir été lesbienne elle se maria à vingt ans avec un homme robuste. Au bout de dix ans de mariage elle interrompît tout rapport normal avec lui . et ils se livrèrent à l'onanisme réciproque. (Elle avait déjà pris l'habitude de se masturber après le coït). Sa perversion sexuelle devint si violente qu'elle se mit à courir après tous les hommes qu'elle voyait pour la première fois, elle les entraînait chez elle, les forçait de se dévêtir, puis s'enfermait seule. Cette monomanie du sexe de Thomme, si malencontreusement encouragée au commencement par son mari, l'a souvent fait arrêter, mais « l'intervention mal conseillée » de ses amis Ta toujours fait relâcher. Elle est très intelligente, dit le docteur Howard, et tout à fait une femme respectable si l'on met de côté sa folle perversion.
Tous ces cas sont désolants et moins simples peut-être qu'ils ne paraissent à l'aliéniste. Il y a évidemment eu chez eux une progression, une descente encouragée par eux et par leur entourage, par leur milieu. Le vice a sa logique.
M. le D' Hoche, de Strasbourg, a donné au Neurologisches Centralblatt (dirigé par le professeur Mendel, de Berlin) des remarques sur l'unisexualité fort décidées et fort dignes d'attention. Il se déclare contre bien des préjugés, il trouve que les médecins, et KrafiFl-Ëbing en tête, ont tort de se mettre en guerre contre le paragraphe 175 du code allemand punissant les délits unisexuels. On peut partager son avis ou ne pas le partager, mais on doit bien reconnaître la vérité qu'il voit clairement : que les sentiments unisexuels, les passions unisexuelles se développent chez des individus bien portants, non dégénérés physiquement et psychiquement. Il cite de très intéressants documents à l'appui. Je trouve de mon côté beaucoup plus
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important de faire connaître cette vérité aujourd*bui que de changer les lois. La psychologie doit des reraerciements au D' Hoche même si la philanthropie le trouve sévère. Je crois que les invertis sérieux, ceux qui comptent, ne désirent pas être traités de malades, de non responsables. Qu'on reconnaisse d'abord la sanité de bien des invertis et ensuite que les lois se modifient à loisir. M. Hoche cite des cas des plus frappants de grande jeunes hommes (de plus de vingt ans) ayant des rapports physiques avec des femmes et ayant avec leurs condisciples plus jeunes des attachements passionnés, de ces attachements que Platon place si haut, dont les satisfactions sont des baisers, des caresses, des sommeils à deux dans le même lit, sans onanisme, sans pédérastie, mais avec toutes les manifestations sentimentales attribuées k l'hétérosexualité.
Ces documents du D' Hoche, auxquels du reste je renvoie mes lecteurs, sont une leçon pour ceux qui s'imaginent en vain que les rapports hétérosexuels encouragés, facilités, mettront fin aux attachements unisexuels.
En félicitant M. Hoche de son attitude sérieuse je vais plus loin que lui. Oui, comme Ta dit l'abbé Maurice de Baets au Congrès de Bruxelles, fie maîtriser est plus que diminuer ses impulsions, — la dignité et le sens de Vhomme est avant tout de se maîtriser. Mais si l'on invite les unisexuels à être dignes et forts, on n'a pas le droit de parler autrement aux hétérosexuels.
Et ce sera toujours révoltant pour ceux dont les yeux ont plongé derrière le rideau de la convention, de voir la licence hétérosexuelle mise à part et protégée. Que les hétérosexuels commencent à se corriger, pourront toujours dire les uranîstes aussi longtemps que les mœurs hétérosexuelles seront si franchement mauvaises.
Quand je trouve que l'étude de l'unisexualité presse plus que la réforme de la loi, je ne nie pas que, vu le niveau bien bas de la morale publique, les invertis ne sont pas fort maltraités par le paragraphe 175 du code allemand, mais si le code Napoléon était en force par toute l'Europe, la condition des urânistes serait-elle très préférable, les urânistes se rendraient-ils plus utiles ? La prostitution mâle déjà si répandue s'augmenterait encore. Et bien des faibles n'iraient-ils pas des actes à l'habitude, de l'habitude à l'endurcissement, et de là au scandale ?
Que ceux dont l'appui est donné ou promis à KrafTl-Ebing ne se récusent pas, mais qu'ils ouvrent les yeux, qu'ils se rendent compte de ce qu'ils veulent ou espèrent. Quand ils auront obtenu ce changement du code, les urânistes qui aujourd'hui s'abstiennent par crainte d'unisexualité vénale ou de rapports avec les classes inférieures.
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seront-ils plus heureux, seront-ils meilleurs? Les amants des ouvriers sont-ils si chers au salut social ?
Je dois au D' H. Kurella un bien curieux cas de simulation de psychopathie sexuelle chez un voleur (4).
O, M... y né le 16 avril 1865, dans une communauté de Moraviens, est arrêté au mois de mai 1892 à Dresde pour vol d'un paletot dans un restaurant, pour n'avoiivpas payé sa note dans un hôtel, et pour avoir escroqué de trois à dix marcs à nombre de médecins de Saxe auxquels il racontait sa psychopathie sexuelle et se faisait passercomme appartenant à la clinique de Halle en qualité de malade, et ayant besoin d'argent pour y retourner. A Dresde on crut à sa folie, à son fétichisme. Car c'était le fétichisme des souliers de femme qu'il rendait responsable de ses vols. On le crut même incurable et on renvoya o un asile d'aliénés. Il en fut renvoyé le 31 décembre. Il n'avait pas fait preuve dans cet asile de symptômes d'aliénation ; on n'avait surpris aucune trace de fétichisme, de masturbation, d'excitation en présence de jolies bottines. Kurella se persuada au bout de quelques mois d'habiles observations que cet O. M... était un habile escroc. A vingt et un ans, la communauté moravienne Tavailexpulsé pour vol. 11 n'avait pas alors essayé de se justifier à l'aide d*une psychopathie sexuelle. En 1888 il dut de nouveau abandonner une charge d'instituteur pour avoir volé et ne songea pas non plus à se disculper en invoquant cette psychopathie sexuelle. En 1889 paraissent les recheVches de KraflFt-Ebing sur le fétichisme (î). En 1890, O. M... se déclare atteint du fétichisme des chaussures de femme, maladie décrite par Krafft-Ebing. On ne peut affirmer qu'il a lu KrafTt*Ebing, mais quand on se souvient que les prostitués et prostituées parlent beaucoup d'anomalie sexuelle, — que les libraires sous la rubrique A'erotica ou de curioaa mettent Krafft-Ebing entre le marquis de Sade, Restif de la Bretonne, Crébillon fils, Gamiani, — que tout ce que Krafft-Ebing écrit pénètre bientôt « dans les alcôves des prostitués et des prostituées », — quand on sait surtout que 0. M... a beaucoup fréquenté le monde des vagabonds, monde par excellence sujet aux aberrations sexuelles et aux conversations erotiques, quand on se rappelle que Kurella n'a remarqué aucune émotion chez lui en présence des chaussures fémipines les plus élégantes de la ville, soit sur
(1) Dans le livre de Kurella sur le criminel on trouve un abrégé de ce cas.
(2) Il y aurait un petit chapitre assez piquant à écrire au sujet de la lecture du gros livre de KrafTt-Ebing, et Hoche, Kurella et Rœmer fourniraient des arguuients certes amusants et quelquefois difficiles à oublier. Sans ne pas leur accorder beaucoup, on ne peut en même temps que féliciter KrafTt-Ebiog d'afoir fUt beaucoup.
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les pieds des femmes, soit à l'étalage des magasins devant lesquels il passait régulièrement, on finit bien par être de Tavis de Kurella.
Ce que je vais dire de la théorie biologique de Kurella sur l'inversien ne me justifiera pas aux yeux des adorateurs féroces de la biologie mais est dû au sympathique et intéressant auteur.
Kurella se plaint que la pathologie anatomique occupe les psychiatres plus que la biologie ; et guidé par sa propre expérience, par le livre d'Havelock Ëllis, par celui de Laurent sur les bisexués, par les articles de Meige et de Brero dans Viconographie de la Salpê' irière/i\ esquisse une théorie sur : « les différences qui séparent les organes destinés à la reproduction, autrement dit sur les caractères sexuels primordiaux.
« Le dimorphlsme s'établit progressivement sur tout le corps ; ... c les différences qui en résultentsont désignées sous le nom de carac- « tèressexuels secondaires... Cette évolution peut être arrêtée ou pervertie, chez le même individu ces deux modes peuvent parfois se manifester simultanément... De là une variété infinie d'anomalies de développement qui se traduit par le mélange en proportion variable de caractères mâle et femelle chez un même individu... Une catégorie d'individus d'apparepce bisexuée se rapproche infiniment des hermaphrodites de l'antiquité. Ce sont ceux dont les attributs sexuels primordiaux, exempts d'ailleurs de malformations congénitales trompeuses ou do mutilations éventuelles, ont subi un arrêt de développement, soit à partir de la naissance, soit seulement au temps de la t)uberté. Dans le premier cas, le corps conserve indéfiniment les caractères extérieurs de l'enfance. Les attributs secondaires de l'un et de l'autre sexe demeurent imprécis. L'être est resté neutre. Dans le second, on voit, par une sorte d'inversion évolutive, se développer les caractères secondaires du sexe opposé. C'est au premier de ces syndromes morphologiques qu'il convient de réserver le nom d'infantilisme; au second celui de féminisme... » Meige dit encore : c Au féminisme, qui apparatt chez le jeune homme, correspond chez la femme une anomalie morphologique inverse, à laquelle on donne quelquefois le nom de masculinisme ; le terme de virilisme serait peut-être préférable. Cette forme est caractérisée par l'adjonction des attributs sexuels secondaires du mâle sur un individu du sexe féminin. »
Je ne suivrai pas Kurella dans toutessesconsidérationssurTinfluence chimique des testicules, mais je le trouve justifié en niant une limite absolue entre Thermaphrodisme, le féminisme et le virilisme, c'est-àdire entre l'inversion des caractères secondaires et des caractères tertiaires. Il y a une chaîne sans interruption (c'est ce que j'ai dit de
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l'inversion psychologique) entre Yhermaphrodismus verus (les glandes des deux sexes se trouvant en présence, les caractères secondaires ne sont pas différenciés, les tertiaires sont mélangés), lepsendohermaphrodisme (les caractères tertiaires et secondaires se rapprochant de Tautre sexe) et la condition des individus dont les caractères primordiaux et secondaires ont été'normaux mais chez qui à la puberté les glandes ne se développant pas, les caractères latents tertiaires de la sexualité propre à Tenfant ne s'est pas développée, mais n'a pas arrêté le développement de ces caractères appartenant au sexe opposé.
D'après Kurella, Laurent n'a pas assez appuyé sur ce fîiît auquel Kurella tient : c'est que chez tous les individus ayant l'inversion des caractères secondaires il y a aussi du féminisme ou du virilisme, c'est-à-dire de l'inversion des caractères tertiaires.
Comme je le répète, comme Kurella ledit, entre l'homme le moins féminin et la femme la moins virile, la chaîne est ininterrompue, il y a toutes les nuances. A force de remuer ces théories, à force de poursuivre les observations qui s'y rapportent, on arrivera à ne plus différencier l'homme et la femme de cette façon absolue qui a prévalu si longtemps, et la découverte des caractères tertiaires de la sexualité opposée chez les unisexuels serait bientôt suivie de la découverte de ces mêmes caractères chez les hétérosexuels (1).
Le temps me manque pour faire plus que mentionner de récents envois du professeur von Kraffl-Ebing sur les délits avec les enfants, sur la pœdophilia erotica, sur la zoophilîa erotica, etc. Tous ceux qui s'intéressent à la psychiatrie, aux vraies dégénérescences, se tien-
Ci) Intéressant est le paradoxe de Kurella sur la prostitution; c'est, dit-il, une inversion incomplète de la femme parallèle à Thermaphrodisme psychosexuel de rhomme. Les prostituées n'ont pas le sentiment de Thonneur féminin, les rapports sexuels ordinaires leur causent peu de volupté. Il ne faut pas, dit-il avec raison, confondre les prostituées avec les Don Juan femelles. Je me retrouve plus avec lui quand il note le rôle énorme que joue chez les prostituées le parasitisme social. Où je m'éloigne tout à fait de lui c'est quand il dit que l'uraniste est bigot, vain, capricieux, théâtral, s'habille comme une femme, etc. : c'est l'efféminé, homosexuel ou hétérosexuel, c'est Monsieur, frère de Louis XIV, ce n'est pas August von Platen, ce n'est pas le viril.
Mais des travaux comme ceux de Kurella ne peuvent que suggérer, qu'exciter au travail, à l'étude de la psychopathie sexuelle, de la biologie psychosexuelle. Et Tultra-viril trouverait place dans sa classification, dans son alignement. Il le faudrait bien.
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Denl au courant des observations nombreuses de Kraffl-Ebing. Cet infatigable collectionneur s^occupe maintenant tout spécialement du fétichisme bétéro-sexuel, et toutes les observations qu* on pourrait lui envoyer à Vienne seraient fort bien accueillies par lui.
J'aurais voulu parler ici de Nsecke et de ses considérations générales sur la psychiatrie criminelle. Nsecke est du parti du bon sens et ses remarques sur la dégénérescence au Congrès de Genève ont certainement porté. Il a bien raison de trouver que l'on parle de la dégénérescence avec trop d'absolu. « C'est une question que Ton connaît très mal. Ces stigmates que Ton désigne comme atavistiques ne sont souvent que des particularités pathologiques. Il est donc insensé de tirer des conclusions de faits que Ton n'a pas le droit de considérer comme certains. »
Les Archives de psychopathie sexuelle inaugurées le 1 5 janvier \ 896 par le D' Pasquale Penta/professeur à l'Université de Naples, méritent d'être connues. Les collaborateurs italiens sontnombreui^^et desétrangers, Legludic, Nsecke, Haveiock Eliis, et moi, se trouvent joints à des médecins, avocats, magistrats de Naples, Turin, Côme, Padoue, Vérone, Palerme, Messine, Rome, Milan. Pasquale Penta est l'auteur de plusieurs ouvrages, entre autres d'un volume sur les perversions sexuelles (I perveriimenti sessuali nell uomo : Vincenzo Verzeni) (1) rempli d'obsenationsetdenotes historiques et ethnographiques. Si l'on n'est pas toujours d'accord avec lui sur la base et sur les conclusions, on ne peut que le féliciter d'autant plus de son humanité et du service qu'il rend à ceux qui sont ses auxiliaires sans être des partisans. Et le professeur Penta doit aussi être félicité de se servir de la littérature ainsi que des ouvrages spéciaux. Les Archives de psychopathie sexuelle contiennent des articles originaux et des comptes rendus fort intéressants et des observations médicales. Il est encore trop tôt pour séparer les observations psychologiques des observations pathologiques, mais chez Pasquale Penta le souci des malades et des dégénérés n'exclut pas l'admission de considérations d'intérêt , plus psychologique et d'application générale. Parmi les collaborateurs de Penta je voudrais citer tout particulièrement Lîno Ferriani (procureur du roi à Côme) qui a examiné en treize an^plusdeâ.OOOcriminels mineurs. 11 cite le cas terrifiant d'un jeune garçon de treize ans qui volait pour se faire masturber par des hommes. Je ne peux pas non plus passer sous silence l'article de Pelandi sur les hernies et les perversions sexuelles. Une nouvelle édition allemande vient de
(4) Naples.
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paraître du beau livre (4) de Lino Ferriani sur les délinquants précoces. Il y a [à non seulement le résultat de ses â.OOO cas, mais aussi un souci extrême et passionné du devoir social. Ce qu'il dit de l'éducation et de son tragique désarroi est tout à fait d'accord avec ce que j*ai observé de mon côté. S'il hausse la voix un peu plus que nous n'y sommes habitués, c'est parce qu'il a entendu plus clairement que beoueoup de nous le glas des conventions. Il a vu et sondé dans les classes inférieures comme dans les classes aisées la détestable éducation moderne, cette éducation dont on a aveuglément tant attendu. Que les parents, que les éducateurs, que les magistrats lisent le livre de Lino Ferriani.
La solidarité humaine (symbolisée dans des faits comme le meurtre de l'excellent prêtre par le fils d'une famille nombreuse animalisée par la pauvreté, la négligence, l'abandon et la maladie) se dresse vivement devant le lecteur de Ferriani. Peu-étre un jour les hommes sauront-ils de nouveau ce qu'ils ont oublié, que nous faisons tous partie d'un tout, depuis le commencement de l'humanité jusqu'à sa fin, et que l'individualisme d'aujourd'hui est la négation de la santé morale.
On éprouve un certain embarras quand on cherche comment envisager le livre du D' Laupts. {Tares et poisons, perversion etperversite sexuelles. Une enquête médicale sur r inversion. Notes etdocuments. Le roman d'un inverti-né. Le procès Wilde, La guénson et la prophylaxie de Vinversion par le D' Laupts, Préface par Emile Zola.Fsiris^ Georges Carré, 181^6.) Le volume de Laupts serautile, mais il aurait pu l'être bien plus, et je ne sais si je dois le féliciter plus ou le chicaner plus. Et félicitations et chicanes doivent être partagées entre Laupts et les savants de la seconde moitié de ce siècle, car il est d'une extrême impartialité et les accueille tous sans s'arrêter à réfuter ceux qui se réfutent les uns les autres. Je pourrais me lancer dans une longue critique de bien des opinions, avancées à la légère ou solidement Causses, toutes contenues dans ce volume,sans pour cela m*occuper du D' Laupts, car le plan deson ouvrage comporte une hospitalité large et assez dangereuse. Ce qu'il contribue luimême est intéressant, même quand c'est discutable, même quand on se sent forcé de le réfuter. Il me paraît que si j'avais à découvrir Terreur fondamentale de son travail, ce serait qu'il a plutôt été amené à étudier l'inversion par les livres que par une impartiale et
(1) Minderjœhrige Verbrecher, Berlin, 1896, Siegfried Cronbach éditeur. A Côme, chez Omarini, vient de paraître le nouveau livre de Ferriani : Deltnquenti scattri e fortutiatiy un beau volume de près de 600 pages.