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Fr. C.
En 1890 à
^ Soit chaque relégué a coûté plusieurs francs par jour. Voilà l'économie rêvée !
La loi sur la relégation a-t-elle, au moins, eu les résultats sociaux et moraux espérés? A-t-elle presque fait disparaître de nos statistiques criminelles la récidive? Hélas ! non, et là encore il faut convenir que la réalité est bien au-dessous des espérances.
Dans les premières années après le vote de la loi de 1885 — j'en ^i souvenance comme magistrat — les malfaiteurs avaient un salutaire effroi de la relégation ; il paraît que, aujourd'hui,
(i) Joseph Reinacli. — Le$ Récidivistes, p. 179.
[i] Statistique pénitentiaire pour Vannée 1892, par M. Dl-flos. directeur, p. 34. 12* Année, N' 69. 22
comme pour toutes les choses qui sortent peu à peu de la pénombre derinconnu, cet effroi a singulièrement diminué. Pour les malfaiteurs endurcis la rélégation ne parait plus guère être qu'un épouvantail à moineaux.
On comptait beaucoup sur la relégation pour arrêter le flot toujours montant de la récidive professionnelle ; eh bien ! voilà ce qu'écrivait M. le garde des sceaux eu 1895 :
« Ce qui n'est pas douteux c'est le progrès de la récidive et le « caractère professionnel, de plus en plus marqué, qu'elle (( imprime à notre criminalité. On en a une preuve, entre bien « d'autres, en observant dans quel sens varie la proportion des « condamnations multiples prononcées par le même tribunal, « telle qu'elle est mesurée avec exactitude par nos comptes « généraux. En 1860, cette proportion était de 3,9 p. 100 ; en « 1880, de 9,8 p. 100; en 1888, 1889,1890, 1891, de 10 p. 100 : « et, en 1892, de 11 p. 100.
« Il semble donc que cette classe de malfaiteurs se montre de « moins en moins digne d'intérêt. Elle est cependant l'objet « d'une indulgence toujours croissante et qui n'est sans doute « pas étrangère à l'extension d'un mai si mollement combattu. « Voici, par exemple, le mouvement des récidives pour vols « dans les dernières années, avec les résultats des poursuites :
Récidivistes pour vols 20.146 22.767 21.615 22.325 21.982 23 056
Condamnés à plus d'un an et moins de 5 ans 2 . 666 1 . 492 1 . 737 1.593 1 . 547 1 . 726
A l'amende seulement 345 495 589 657 668 688
« On voit que, pendant que le nombre des voleurs récidivistes « grandissait de 20,146 à 23.056, celui de ces malfaiteurs de « profession condamnés à plus d'un an de prison diminuait de « 2.666 à 1.726. Quant à celui des condamnés à une simple « amende, il n'a cessé de s'élever beaucoup plus vite que celui « des récidivistes, de 345 à 688. Ces chiffres témoignent, avec «netteté, du relâchement de la répression (1). »
(1) Compte général de C administration de la justice criminelle en France et en Algérie pendant Cannée 1892. pp. 24 et 25.
Mais, pour corriger quelque peu les termes pessimistes employés par M. le garde des sceaux, il faut dire que cette indulgence toujours plus grande des tribunaux dans Toeuvre de répression est conforme à la loi naturelle de l'humanité, que cette loi d'indulgence se développe parallèlement à la civilisation et que jamais plus grande indulgence répressive n'a fait obstacle au développement moral des peuples (1). Mais il faut encore remarquer que le garde des sceaux qui a signé ces lignes est Thonorable M. Trarieux et que M. Trarieux appartient, avec un acharnement extraordinaire, à cette école qui, depuis 1893, a pris à tâche de rejeter la République dans la voie de la réaction, qui s'est emparée, pour masquer ses visées anti-libérales et anti-démocratiques, des termes et des principes de l'Empire et de Vordre moral, criant sans cesse qu'il fallait sauver la société laquelle n'était nullement en péril.
Il faut enfin ajouter que, parlant de Tannée 1891, le prédécesseur de M. Trarieux déclarait que la récidive se développait dans tous les pays d'Europe.
Quant au successeur de M. Trarieux, dans le rapport qui vise Tannée 1893, il se contente de constater que « la récidive « progresse si vite que, malgré l'abaissement du nombre total « des accusés, le nombre absolu des récidivistes va croissant, et « que les crimes les plus graves sont ceux où leur proportion « est la plus élevée(2) ».
La relégation n'a donc en rien arrêté la marche toujours ascendante de la récidive professionnelle et, sur ce point encore, elle a fait faillite aux espérances des prôneurs de la loi votée en 1885.
En 1885, les récidivistes condamnés par les cours d'assises étaient au nombre de 1,648 hommes et de 87 femmes; le chiffre reste à peu près le même les années suivantes ; en 1893,
(1) Je me permets de renvoyer sur ce point à un article, la répression en matière pénale t que j'ai publié dans la Nouvelle Revue, en 1892.
(2| Compte généralde l'administration de la JuUice criminelle en France et en Algérie pour Pannée i893. p. XVUI.
il est de 1.638 hommes et de 92 femmes; en 1893, il est de 1.641hommes et de 100 femmes (1).
Et cependant on ne saurait dire que cet accroissemenl de la récidive professionnelle tient à ce que les tribunaux ne se servent pas de cet instrument qui devait l'arrêter, deTarme donnée par la loi du 27 mai 1885, de la relégation.
En 1892, les cours d'assises ont condamné à la relégation 238 accusés, dont 11 accusés de fabrication de fausse monnaie, 185 de vols qualifiés, 14 de faux, 5 d'incendies volontaires, 6 de meurtres, violences ou assassinats, 17 de crimes contre les mœurs.
Durant la même année, les tribunaux correctionnels ont relégué 731 prévenus dont 531 étaient prévenus de vols, 81 d'escroquerie, 64 de vagabondage, 16 d'outrages publics à la pudeur, 15 d'infractions à des arrêtés d'interdiction de séjour et 23 d'abus de confiance.
En 1893, les cours d'assises ont relégué 205 individus, dont 22 avaient commis des crimes contre les personnes et 184 des crimes contre les propriétés. La mOme année, les tribunaux correctionnels ont condamné à la relégation 653 prévenus, dont 587 hommes et 67 femmes.
Ce sont là les derniers chiffres des statistiques officielles.
La loi du 27 mai 1885 ne parait donc, sur aucun point, ni colonial, ni économique, ni social, avoir répondu aux espérances de ses auteurs. Faut-il dire qu'elle a été inutile? Non, sans elle, le nombre des crimes et des récidives eût sans doute été encore plus considérable : elle a toujours débarrassé le sol de la métropole d'un certain nombre de malfaiteurs endurcis, et, malgré tous les déboires passés, il est permis d'espérer que, avec plus d'expérience, après les tâtonnements incertains des premières années, l'administration, là-bas, dans les terres de la Guyane et surtout dans les îles lointaines du Pacifique, saura tirer meilleur, plus utile et plus fructueux parti des bras que lui envoient nos tribunaux,. en reléguant les individus pour lesquels tout espoir d'amélioration sociale est à jamais perdu.
(1) Les récidives correclionnelles ont beaucoup augmenté ; mais là il entre des éléments très divers tenant peu à la criminalité ; par exemple de 1888 à 189i les récidivos pour délits de pôcne se sont élevées de 2.946 à 7.479.
UNE PHISON LYONNAISE SOUS LA RÉVOLUTION 26o
UxNE PRISON LYONNAISE SOUS LA REVOLUTION
Située à Tangle sud-est des rues d'Auvergne et Sainte-Hélène, couvrant un espace occupé aujourd'hui par la rue Victor-Hugo et par les constructions latérales, l'ancienne prison Saint- Joseph s'étendait, avec son jardin, sur une assez vaste superficie. Rien dans Tarchitecture ne distinguait cet édifice des habitations voisines : c'était une simple maison particulière louée et affectée à l'emprisonnement en commun des détenus civils et des détenus crimineis des deux sexes.
Cinq cours séparent les divers corps de bâtiments. L'entrée, sur la rue d'Auvergne, conduit par une pente douce à l'une de ces cours creusée dans le sol. Les eaux y croupissent une partie de Tannée et la rendent d'autant plus malsaine que les matières fécales, les détritus et immondices de toutes sortes y sont amoncelés et répandent une odeur putride.
Cette cour est spacieuse ; un hangar abrite à droite des bois de lit et de la paille emmagasinée là avant d'être distribuée aux prisonniers. Le tout épars çà et là donne une impression de désordre.
Un étroit couloir conduit à la deuxième cour dite cour de la Conciergerie, sur laquelle prennent jour, au rez-de-chaussée, le greffe, la salle d'interrogation et le logement du concierge ; au premier étage, la chapelle et un dépôt pour les paillasses; aux étages supérieurs ce sont des greniers à paille et des salles de séchage inutilisées.
L'infirmerie, avec ses trois salles superposées, est contiguë à ces locaux. Une salle y est affectée aux malades de chaque sexe et la troisième est réservée à l'infirmier. L'ameublement en est des plus simples : quelques lits en bois, divisés dans le sens de
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la longueur en deux parties égales par une planche formant cloison, pourvus, les uns d'une paillasse, les autres d'un matelas, mais sans draps ni couvertures.
L'infirmerie est malpropre et mal aérée; on y transporte rarement les malades qui sont laissés avec la population.
Par le « guichet », vestibule donnant accès sur la chapelle et sur les cours des prisonniers, nous entrons dans la détenlion proprement dite. Trois préaux, aussi vastes que mal entrelenus, sont attribués, l'un aux femmes de toutes catégories, le deuxième aux hommes « civils », le troisième aux hommes « criminels ». On appelait détenus « civils » les individus incarcérés à la requête de leurs créanciers avant le vote de la loi de 1867 abrogeant la contrainte par corps en matière de dettes. Quant aux « criminels » ce sont des condamnés attendant le passage de la chaîne qui doit les conduire à leur destination pénale.
L'espace laissé aux prisonniers est limité par des murs élevés et par les salles d'emprisonnement. Celles du rez-de-chaussée sont voûtées en pierre, sombres et humides. On aperçoit çà et là au ras du sol, sur la cour des criminels, des ouvertures étroites en forme de larmiers de caves ; ce sont des soupiraux donnant un peu d'air dans les cachots du sous-sol.
Tel était l'aspect intérieur de la prison Saint-Joseph, d'après un rapport présenté au Conseil de district par son Comité des prisons. Ce rapport imprimé porte la date.de 1790.
Pénétrons maintenant avec le Comité dans les locaux habités par les détenus et examinons le régime appliqué à la population.
Un contraste frappe le visiteur. Tandis qu'à la « salle Sainte- Anne », local sain et bien tenu au rez-de-chaussée du quartier des femmes, les lits sont propres, garnis de matelas, d'un traversin, de couvertures et de draps, dans une salle voisine, « la salle Sainte-Thérèse » ou « salle de la Paille », des tréteaux supportent des planches recouvertes d'un peu de paille: ici tout est dans un désordre indescriptible et d'une malpropreté repoussante .
Au quartier des hommes même contraste.
Les chambres des a Pénitents », des « Réflexions » et du « Roy », au rez-de-chaussée, et la « salle Saint-Laurent » au premier étage, voûtées en bois ou en pierre, sont saines, aérées et bien tenues ; la literie y est complète et les détenus peu nombreux. Ils sont entassés dans la « chambre des Galeux » et dans la « grande salle » ou trente-quatre hommes disposent d'un espace de 70 mètres carrés seulement. La « chambre de Respect et la « Chambre Neuve » affectées aux militaires, ne sont pas moins encombrées. Ici, point de lits; tout simplement un peu de paille répandue sur le sol. Cette litière humide et pourrie, les détritus en décomposition, et la benne à excréments très rarement vidée et jamais nettoyée répandent une odeur qui rend ces locaux à peu près inhabitables. On ne peut même en approcher.
Mais pourquoi des locaux sains, avec un ameublement presque confortable, à côté de salles infectes et dépourvues de tout? Sans doute pour marquer la différence de situation entre le détenu civil et le détenu criminel ? Il n'en est rien. Les faveurs ne vont pas aux moins coupables, mais aux plus riches : les distinctions ont uniquement pour base les ressources de chacun.
Tout s^achète en prison. Non seulement on paie un droit d'admission dans une bonne salle, mais on paie pour obtenir une paillasse; on paie davantage le loyer d'un matelas; on paie encore le loyer d'un traversin, des couvertures et des draps. Si sa bourse ne lui permet pas tout ce luxe, le prisonnier peut s'associer avec un camarade d'infortune, car on couche à volonté un, deux ou trois dans le même lit.
On achète jusqu'à rinsigne faveur d'obtenir le renouvellement de la paille avant le terme ordinaire dont le concierge oublie souvent la date«
On ne lit pas la description des lieux de punition contenu dans le rapport sans éprouver un sentiment de tristesse et de honte. Les cachots de Saint- Joseph ont dû faire plus d'une victime. Le « cachot du Pilier » est une cave profonde et obscure.
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OÙ Ton parvient en descendant un escalier de quinze à vingt marciies.
Le réduit est faiblement éclairé par un soupirail et envahi par Teau pour peu que le niveau du Rhône s'élève, « celui de la « vuidange, dit le rapport, éclairé par un seul larmier, d'une « odeur infecte à cause d'un tuyau de cabinets d'aisances qui « passe à côté, contenait deux prisonniers dont Tun était galeux « et avait de la paille pour lit. »
Le cachot noir, « réduit dont le séjour est mortel, de huit pieds « de longueur, cinq de largeur, sans aucun jour, contenait un « jeune prisonnier détenu pour escroquerie, et de la paille pour « lit ; de tous les cachots le plus affreux et le plus infect. »
L'aspect de ces lieux de torture est tel que, « à la vue du « cachot du Pilier, ou cave profonde, ajoute le rapporteur, il « est impossible de se persuader qu'il y ait existé des hommes « assez inhumains pour condamner d'autres hommes, quelque « criminels qu'ils puissent ôtre supposés, à Thabiter seulement « vingt-quatre heures. Le défaut de lumière, l'air comme pes- « tiféré, la vapeur humide et fraîche, les immondices répandues « sur le sol, tout tend à détruire l'existence de Thomme.
« Que le cachot du Pilier, s'écrie-t-il dans un beau mouve- « ment d'indignation, ainsi que les cinq autres plus horribles « encore que le précédent, disparaissent. Il est juste, pour obéir « aux lois de l'humanité, de détruire les monuments qui « Toutragent. »
Et quel est le chef de l'établissement? Quel est le fonctionnaire ou le magistrat qui dispose de tels moyens de coercition sur les prisonniers ? Le concierge tout simplement. Son titre est modeste, mais ses pouvoirs sont étendus. Il est placé cependant sous l'autorité du Lieutenant général de la sénéchaussée et du Procureur général; en fait, il est maître absolu dans la prison. — « Aussi, ils (concierge et guichetiers) exigent des détenus ce « que la loi défend, constate le rapporteur, l'abus passe en « usage, par tolérance ; mais les prisonniers n'osent réclamer « contre ceux qui les oppriment, crainte d'être plus malmenés. »
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Le concierge choisit son greffier et ses geôliers, les paie et peut les renvoyer comme de simples domestiques; il prononce les punitions contre les détenus. Il dispose ainsi de sbires qui sont à sa dévotion et exerce une véritable terreur sur les détenus par les châtiments dont il est armé.
C'est un potentat; la prison est son royaume.
Il ne se borne pas à assurer Tordre dans la maison et la garde des prisonniers; il vend tout ce qui n'est pas donné gratuitement par rÉtat, et Dieu sait si Ton donne peu ! C'est à la fois un fonctionnaire et un commerçant. Naturellement son pouvoir arbitraire s'exerce dans le sens de ses intérêts. Les individus dont la bourse est bien garnie dépensent et lui procurent un gain. Ceux-là sont bien traités; les autres, méprisés, sont malmenés, car ils ne sont d'aucun profit. Aux premiers les bonnes salles, aux seconds les salles basses, puantes et humides.
Si l'on songe qu'à cette époque la société ne reconnaissait devoir aux prisonniers que deux choses (ordonnance royale de 1670), une ration de pain tous les jours et une ration de paille de couchage tous les dix jours, on peut imaginer quelles souffrances attendaient le malheureux jeté en prison sans argent.
Le maître de céans ne se contente pas de vendre à des prix exorbitants vivres et boissons, il spécule sur les fournitures données par le gouvernement ; il triche sur la quantité et sur la qualité dans les livraisons de« Pain du Roi », il triche sur la litière qu*ii oublie de renouveler.
Tout est pour lui matière à profits. Les médicaments ne sont jamais préparés dans les conditions déterminées par l'ordonnance de l'officier de santé, et, grâce à une entente avec les fournisseurs, remèdes et objets de literie ne sont le plus souvent remis aux malades que contre remboursement. L'indigent n'est almis à l'infirmerie qu'à la dernière extrémité; on l'étend sur une paillasse qu'il doit partager parfois avec un autre moribond et il reçoit juste les soins indispensables.
Cet accouplement de malades s'effectue au hasard, sans pré-
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occupation aucune des dangers de contagion. Aussi les épidémies sont si fréquentes que le médecin ose à peine pénétrer dans les salles et approcher des malades. Il se tient sur la porte et diagnoslique à distance.
Au cours de leur visite, les membres du comité ne comptèrent pas moins de trente-trois malades disséminés dans la détention, — les galeux en nombre considérable exceptés, — pour une population de deux cents individus à peine.
L'émétique est un remède fort prisé. On l'administre indistinctement à tous les malades afin sans doute de décourager les simulateurs. Lorsque le médicament est sur le point de produire son effet, on transporte prudemment le patient sur une cour et on attend... qu'il se soit soulagé pour le réintégrer à Tinfirmerie. On évite ainsi un nettoyage. Le procédé est, paraît-il, invariablement employé, sans souci de la gravité de Taffection, ni de la rigueur de la température. Cet excès de précautions surprend fort dans un lieu où la propreté est loin de régner en maîtresse.
Les cachots ne s'ouvrent pas toujours aux plaintes d'un moribond, et plus dun prisonnier a dû attendre la mort libératrice dans ces réduits, sur le fumier.
Le concierge exploite — quelle honnête fonction que la sienne ! — les malades sans pécule. Il achète pour trois sous la ration de pain qu'ils ne peuvent plus consommer et la revend cinq aux valides. En dehors du bénéfice qu'elle lui procure, cette petite opération lui laisse Tespoir de voir l'argent donné au malade faire retour à sa caisse en échange de médicaments ou de douceurs.
Pour l'individu incarcéré la poche pleine, la prison change d'aspect : c'est une auberge, les hôtes sont aux arrêts et peuvent employer agréablement leurs loisirs. On passe son temps au cabaret, à boire, à manger et à jouer.
On sert à volonté au captif vin, bière, liqueurs, etc., sans limite de quantité. Comme le concierge est en même temps le a cabaretier » de la maison, la consommation est à peu près obligatoire; boissons et aliments sont très mauvais et d'un prix
très élevé. Le litre de vin y est vendu neuf sous en 1790 ; le reste est à Tavenant.
Le prisonnier peut être admis à la table de son geôlier, car le concierge tient table d'hôte et prend ses repas avec les pensionnaires de marque assez riches pour payer cet insigne privilège.
On exploite même le vice dans cet antre. Des filles publiques parviennent, grâce aux pourboires qui ouvrent toutes les portes, à s'introduire dans la prison et vont de salle en salle « porter la vérole aux détenus ». Les guichetiers perçoivent un sou des visiteurs.
Un pouvoir discrétionnaire et un monopole de ventes réunis dans les mômes mains devaient conduire fatalement à tous ces abus, et l'emprisonnement ne pouvait aboutir qu'à l'exploitation quasi-officielle des uns, à l'oppression tyrannique des autres, et à la perversion du plus grand nombre. Les excès alcooliques, les relations sexuelles, la satisfaction des sens tolérée et encouragée, une honteuse promiscuité et une oisiveté absolue condamnent le prisonnier à une corruption certaine, inévitable.
La séparation des sexes, admise en principe, n'est pas toujours observée. Il suffit à un individu de se déclarer menacé de mort par un co-détenu, pour être placé au quartier des femmes, et ces menaces de mort, supposées ou provoquées, sont assez fréquentes.
La fortune seule préside au classement dans chaque sexe; civils et criminels cohabitent dans les bonnes comme dans les mauvaises salles. Ainsi le pauvre diable incarcéré parce qu'il n'a pas acquitté une dette se trouve confondu avec le voleur et l'assassin. Nulle distinction de régime n'est établie entre ces deux catégories.
Les femmes détenues sont gardées par les guichetiers qui en abusent.
Toute la population est condamnée à l'inaction et abandonnée à ses vices. Un aumônier cependant célèbre la messe et visite les prisonniers. Mais que peut l'action du prêtre contre une promiscuité outrageante qui ne tient compte ni de Tâge, ni de la
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situation pénale et qui respecte à peine le sexe, contre la cupidité du concierge, contre les excès alcooliques, contre le désœuvrement général ? Dans ce foyer de corruption, le prêtre a trop d'ennemis à combattre pour espérer quelques résultats. La déchéance morale de Tindividu est accompagnée d'une déchéance physique. La nourriture insuffisante, le défaut d'air et d'espace, et les punitions barbares épuisent les pauvres, l'alcool et les femmes tuent les autres.
L'humiliant et sombre tableau de la prison du siècle dernier est éclairé d'un rayon de lumière parla charité. La bienfaisance, qui ne laisse aujourd'hui aucun genre d'infortune sans secours, — même les plus méritées, puisqu'elle vient en aide aux coupables en patronnant les libérés, — avait déjà pénétré dans les prisons.
Surmontant la répugnance — très vive à cette époque — qui éloigne l'honnête homme du malfaiteur, des hommes de bien, groupés en confrérie, allaient porter aux prisonniers des consolations et des aumônes. « Nous ne pouvons ici, déclare le rap- « porteur du Comité des prisons, passer sous silence les bien- « faits innombrables des Pénitents de la miséricorde envers les « prisonniers ; ils en nourrissent un grand nombre, leur « donnent de l'argent, du linge, des vêtements, du charbon, du c< bouillon aux malades et plusieurs fois la semaine du pain et « du vin ; enfin ils vont eux-mêmes les consoler
« La charité fournit à chacun une chemise blanche par a semaine; une société de jeunes gens recommandables par « leur piété et leurs vertus vont tous les dimanches les raser et « leur faire des aumônes : tant de vertus et de bienfaits sont « au-dessus de nos éloges. »
Le mot pmon éveille encore communément l'idée de cachots noirs où le prisonnier enchaîné, soumis à je ne sais quelle chiourme brutale, est malmené, couché sur la paille et vit d'un peu de pain et d'eau.
Cette notion fausse, entretenue par le roman vulgaire, fut cependant presque exacte à en juger par l'ancienne prison Saint-
Joseph qui se rapprochait de ces données. Notre système pénitentiaire a été transformé et on ne reconnaîtrait plus dans la maison cellulaire moderne la prison du siècle dernier.
L'homme incarcéré pour la première fois ne s'y reconnaît pas. Une expression de soulagement^ et d'étonnement se lit sur son visage lorsqu'il est introduit par un gardien bienveillant dans une cellule propre, claire, presque coquette, meublée comme une chambre d'ouvrier. N'y a-t-il pas là une preuve que l'idée ne correspond plus à la réalité?
Il serait peut-être dangereux cependant de donner au public une notion exacte de la prison ; car notre système pénitentiaire risquerait d'y perdre la puissance d'intimidation sur les masses que les anciennes prisons lui ont léguée.
Essai de réforme. — Les vives critiques du régime de la prison contenues dans le rapport de la Commission du district appelaient des réformes. Un règlement fut élaboré et publié à la suite du rapport.
Il y a quelque intérêt à en examiner les principales dispositions, car ce texte régissait l'emprisonnement au moment où tant de personnes furent internées à Saint-Joseph sous la Terreur.
L'ordonnance royale de 1670 en reste la base. Le détenu ne reçoit toujours gratuitement que du pain, de l'eau et de la paille ; c'est la loi. Mais certaines rigueurs de la détention sont atténuées, des lacunes comblées. Le service de santé si défectueux est réorganisé, les pouvoirs du concierge sont restreints; on tente de soustraire le prisonnier à l'oppression mercantile si odieuse du chef de l'établissement. Les séparations bornées précédemment, et en principe seulement, aux sexes devront s'étendre aux catégories pénales .
L'arrêté municipal trace d abord les devoirs des divers préposés aux services de la maison .
Le greffier, chargé de Técrou, est en outre investi d'un contrôle sur les fournitures de pain et de paille.
Cette surveillance paraît bien inutile. Comme les exactions
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profilent au concierge qui a le greffier sous ses ordres, ce contrôle devient illusoire.
Le chapitre consacré aux attributions du concierge est curieux. On y fait appel à sa probité, on exalte la portée sociale de ses fonctions, dans le but sans doute de lui inspirer le sentiment de ses devoirs et de sa dignité en le relevant à ses propres yeux: « La place de concierge des prisons, est-il dit, est d'autant (( plus importante que la probité en fait la base essentielle, « que la fortune de plusieurs individus et la tranquillité publique « reposent sous sa garde et que Timpunité dépend souvent de « son inexactitude, comme la juste punition de ses soins et de « sa vigilance
« Le concierge doit être humain et compatissant envers les « prisonniers et très attentif à prévenir et empêcher toute M espèce d'évasion. .. »
Ses pouvoirs, en ce qui concerne la répression des infractions et la police intérieure delà prison, sont sagement limités : « Le (c concierge ne pourra mettre dans les cachots les prisonniers « pour dettes et pour crimes, ni leur attacher les fers aux pieds, « à moins que le juge ne Tait ordonné ou que les prisonniers « ne cherchent à fracturer les portes pour s'évader, ou qu'ils « ne troublent le bon ordre et la police des prisons. Alors le « concierge pourra les mettre au cachot en attendant l'avis du « juge qu'il instruira sur le champ...
« Le concierge ne pourra tirer des cachots les prisonniers <( pour quelque cause que ce soit, sans une permission du juge, « excepté pour maladie grave . »
Rapprochons de cet article le paragraphe suivant qui prive les guichetiers du droit de punir: « Quant les guichetiers seront « mécontents des prisonniers, ils adresseront leurs plaintes au « juge à qui seul appartient le droit de punir. »
Notons qu'il est enjoint au concierge de fermer les cachotscaves ainsi que le c( cachot de la vuidange ».
On veut prévenir toute oppression en subordonnant Tinfliction des punitions à Tautorité du juge. C'est là une amélioration importante.
En voici une autre d'une grande portée au point de vue de rhygiène morale de la prison : « Il est expressément défendu de « faire entrer, sous quelque prétexle que ce soit, des hommes « dans la prison des femmes, et les femmes dans la prison des )) hommes : le bon ordre, la sûreté et la santé des prisonniers
u Texigent Les prisonniers civils ne seront jamais réunis avec
« les criminels. »
Le concierge est tenu de changer la paille « quatre fois le mois », de la donner sèche, d'en livrer intégralement la ration et de surveiller la distribution du pain.
Le règlement clôt l'énumération des devoirs et des attributions du personnel par des exhortations d'une simplicité touchante et naïve. Ce texte est d une rare éloquence sur la probité habituelle des geôliers et des fournisseurs. « Le concierge d ne fournira que du bon vin et la mesure n'en sera jamais « fausse...
« Les pourvoyeurs seront très attentifs à ne donner aux pri- « sonniers que des aliments sains, à ne dénaturer aucune
« denrée de faire le poids et la mesure et de mettre le
« plus juste prix à toutes leurs fournitures Le boulanger
« mettra toute son attention à ne jamais tromper sur la qualité « et le poids du pain. »
Avec un règlement bénévole qui se borne à exhorter à l'honnêteté au lieu d'organiser une surveillance, comment douter étant donnés les procédés frauduleux admis, que concierge et fournisseurs ne se feront pas scrupule de mettre toute leur attention à tromper sur la qualité et sur le poids ?
Les dons, trafics, échanges entre geôliers et détenus sont interdits : « Il est défendu aux guichetiers de ne jamais rien exiger des prisonniers ni de les maltraiter. ))
Ils doivent ouvrir la prison à 6 heures du matin en été, à 7 heures en hiver ; la fermeture a lieu en été à 7 heures, en hiver à 9. Un guichetier est de garde la nuit.
Les soins du rédacteur semblent s'être portés plus spécialement sur le service religieux et sur le service de santé .
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« Il y aura un prêtre essentiellement attaché à la prison pour « instruire et consoler tous les jours les prisonniers. L'aumônier « dira tous les jours la messe à la prison et il fera le soir une « exhortation.
" Il se rendra une fois par jour avec un guichetier dans les « cachots pour instruire et exhorter les criminels, »
La mission de l'aumônier est élargie. Il serait puéril de voir dans cette extension un simple fait d'ingérence cléricale. Pour le rédacteur du règlement le criminel ne doit plus être considéré comme un damné à jamais, comme un réprouvé ; c'est une âme à sauver au moyen d'exhortations pieuses par le repentir et le pardon ; le coupable est encore un chrétien et le prêtre a sa place marquée près de lui pour l'assister dans sa détresse morale. Au point de vue purement humain le coupable reste homme et peut-être est-il permis de voir dans le rôle assigné à la religion un essai de relèvement du condamné, un premier pas vers lorientation moderne donnée à la pénalité, l'amendement.
Le service de santé est réglé avec un luxe de détails exceptionnel. Le médecin doit faire une visite chaque jour; il ne peut prescrire que les remèdes portés sur un formulaire ; le chirurgien n'ordonne aucun médicament sans le concours de l'ofiicier de santé et un formulaire lui est également imposé pour ses pansements.
La fourniture des remèdes est donnée à l'enchère à un pharmacien de la ville.
Le médecin indique sur son ordonnance le régime alimenraire accordé au malade, à qui une fourniture complète de literie est donnée gratuitement.
On doit désormais soigner à l'infirmerie les prisonniers atteints d'affections sérieuses. Ceux qui souffrent d'affections contagieuses seront traités séparément.
Les devoirs de Tinfirmier sont tracés dans le texte suivant :
« L'infirmier résidera toujours aux prisons ; il doit être hona nête, robuste, vigilant et compatissant ; il saura lire et écrire,
« et il écrira avec le pharmacien les ordonnances du médecin... « il accompagnera le pharmacien dans la distribution des « remèdes, veillera avec attention à ce que tout ce qui aura été « prescrit par le médecin soit bien exécuté et le préviendra à « chaque visite de ce qui se sera passé depuis la visite précé- <( dente... il soignera tous les malades avec assiduité;... il « enverra tous les jours la liste des bouillons pour les malades « aux sœurs de la marmite;... il fera les lits de Tinfirmerie « deux fois le jour, le matin et le soir; il balayera tous les jours • les infirmeries ; il renouvellera souvent Tair... » etc., etc.
11 n'y a plus aujourd'hui d'emploi d'infirmier dans les pri* sons. Un gardien est commis à la garde des malades qui sont soignés par un détenu.
Le règlement réorganise les charges de « pourvoyeur ». « Les « pourvoyeurs des prisons, choisis et nommés par les juges et « adoptés par le département, auront soin de préparer les vivres « des prisonniers pour les heures ordinaires et d'être toujours '( prêts pour leur procurer ce dont ils peuvent avoir besoin.
« Le cabaretier des prisons ne tiendra que des vins de bonne '^ qualité ; il sera tenu, sous les peines les plus graves, de faire « la mesure et de ne pas y mellre un prix au-dessus de celui « qui est reçu dans la plupart des cabarets de la ville...
« Le boulanger enverra tous les matins à 7 heures lu quantité « de pain qui lui aura été demandée par le greffier... »
Les fournisseurs sont placés sous la dépendance du juge, passibles d'amende et de renvoi.
En fait, le contrôle des fournitures s'exerce rarement par le magistrat qui l'abandonne au concierge. Celui-ci reçoit les vivres, les distribue aux prisonniers et prélève une rétribulion.
La vente indirecte masque Tancien monopole et les abus subsistent. D'ailleurs il est admis que la charge de concierge doit être lucrative ; elle est donnée à des sous-officiers de gendarmerie, des officiers retraités même ne la dédaignent pas ; on ne vit jamais titulaire de l'emploi se retirer avant fortune
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faite. Le mercantilisme n'est pas près de disparaître. Une réforme radicale sur ce point eût exigé d'autres moyens et surtout une période d'essai plus tranquille que celle qui suivit.
L'arrêté du maire se termine par un appel à la charité des Pénitents de la miséricorde : « Les aumônes et les bienfaits « continuels dont les Pénitens de la Miséricorde veulent bien « combler les malheureux prisonniers doivent toujours être « répartis par eux seuls, La prudence, la sagesse et Tordre u qu'ils ont mis dans la distribution de leurs aumônes font « espérer qu'ils daigneront eux-mêmes distribuer, entrés petite <c quantité et souvent, le peu d'argent qui se trouve dans les (c troncs pour les prisonniers; qu'ils daigneront encore solliciter « toutes les personnes charitables à donner du linge, des habits « et des souliers aux prisonniers qui n'ont aucuns vêtements. «Qu'il est glorieux pour cette Société de s'être attachée à la « classe la plus malheureuse des hommes !
« La patience, la douceur, l'argent, le pain, le vin, le bouillon « pour les malades, les vêtements, le chauffage tout y est pro- « digue en faveur de l'humanité souffrante.
« La seule récompense pour tant de bienfaits est la satisfac- (( tion d'avoir secouru des malheureux. »
L'effort tenté en vue d'améliorer le sort des prisonniers devait rester stérile. A la faveur des troubles politiques, qui balayaient hommes et institutions, les abus et les exactions se perpétuèrent le nouveau règlement demeura lettre morte ; et vingt ans plus tard la prison Saint-Joseph était à peu près dans l'état on l'avaient trouvée la commission déléguée par le Conseil de district.
Grosmolahd.
(La fin au prochain numéro.)
UN ANARCHISTE PERSÉCUTÉ Rapport ynédico-légal.
H. G..., âgé aujourd'hui de dix-neuf ans, est inculpé de tentative d'homicide volontaire. Le 6 novembre, vers les 10 heures du matin, dans une rue avoisinant le Louvre, il déchargeait, «i bout portant, un revolver sur des gardiens de la paix.
Arrêté sur le champ et conduit au commissariat le plus proche, il déclarait qu'il n'avait agi qu'après mûre délibération, qu'il était depuis longtemps persécuté par la police, que celle-ci l'empêchait de travailler et par conséquent de vivre, qu'on lui tendait piège sur piège pour l'arrêter parce qu'il était anarchiste, qu'il était donc en état de légitime défense en tirant sur des agents.
Celui qui parle ainsi ne peut être qu'un fou, car l'absurdité des faits qu'il avance n'est pas douteuse. Quelque prévention qu'on puisse nourrir contre la police, il est difficile d'imaginer qu'elle mette aux trousses d'un garçon de dix-neuf ans, que rien encore n'a signalé spécialement à son attention, un monde d'agents secrets, n'ayant d'autre occupation que de le persécuter et de le faire mourir de faim.
On nous permettra d'éliminer tout d'abord l'hypothèse d'une simulation. Il y a dans le langage de G... un tel accent de sincérité que la pensée qu'il puisse jouer une comédie ne vient même pas à l'esprit. Au surplus il suffit de l'entendre exposer lui-même à la suite de quelles tracasseries et de quelles persécutions il en est arrivé aux conceptions étranges qui l'obsèdent actuellement pour être convaincu de sa bonne foi. Une pareille histoire et de tels détails ne s'inventent pas. On en jugera d'ailleurs par ce qui va suivre.
Toutefois, avant de prendre à leur début les idées délirantes de G... et de les suivre dans leur évolution, nous nous arrêterons quelques instants sur ses antécédents, tant domestiques que personnels. Cela nous aidera à le mieux comprendre.
G..., qui n'a pas encore vingt ans, est né dans le département delà M..., à D...Ses parents qui vivent encore sont de petits cultivateurs travaillant pour leur compte, mais si peu aisés qu'ils n'ont pu garder auprès d'eux aucun de leurs quatre enfants (trois fils et une fille). Le père a toujours joui d'une assez bonne santé, mais la mère a été atteinte de fièvre typhoïde avant la naissance de l'inculpé. Ses frères et sa sœur, plus âgés que lui, sont bien portants. En somme, on ne connaît dans la famille qu'un membre sujet à des accidents cérébraux : ce serait un cousin du père, lequel passe pour imbécile et incapable de se conduire.
En ce qui concerne l'inculpé, il a joui d'une bonne santé jusqu'à quinze ans. A cette époque, il fut éprouvé par une fièvre typhoïde grave, compliquée d'accidents encéphaliques, qui, nous le verrons bientôt, ont laissé des traces.
Au point de vue mental, il ne semble avoir fait paraître, étant enfant, rien de particulier. Durant les huit années qu'il a fréquenté l'école, il a appris à lire, h écrire, à compter, et il s'est assimilé quelques notions de grammaire et d'histoire.
De son propre aveu, il n'a jamais passé pour un enfant très discipliné. Il faisait volontiers l'école buissonnière, et plus d'une fois même il s'est évadé de chez ses parents : il ne se souciait pas, dit-il, de promener la vache paternelle durant les heures de récréation. Deux livres ont plus spécialement capté son intérêt pendant son enfance. Ce sont les Enfants du capitaine Grant, de Jules Verne, et une Histoire de Napoléon. « Que de fois j'ai pleuré, raconte notre •futur anarchiste, en lisant les malheurs de Napoléon à Sainte- Hélène. »
Au dire des siens ce n'était pas un garçon méchant, mais ce n'était pas non plus un garçon affectueux. Il a toujours été un peu méfiant et coléreux.
Au sortir de l'école, à quatorze ans, n'ayant aucun goût pour la culture, il entre en apprentissage chez un distillateur du voisinage. Il s'y plaît, fait des progrès dans le métier, et tout eût vraisemblablement marché à souhait si, un an après, il n'eût été /rappé de la fièvre typhoïde dont nous avons parlé plus haut. Une fois guéri il rentra bien chez son patron, mais il n'était plus le même. Il n'apprenait plus aussi facilement, il commettait de fréquentes erreurs et s'exposait ainsi à de continuelles réprimandes: ses facultés étaient évidemment amoindries.
Dégoûté, il se résout subitement à venir à Paris où l'un de ses frères et sa sœur sont déjà établis. Il y arrive en août 1893, n'ayant que 5 francs en poche. Huit jours après il était placé chez un dis-
tillateur des BatignoUes, qui lui donne à soigner des chevaux et à laver des voitures, métier qui ne tarde pas à Tennuyer.
Trois mois ne se sont pas écoulés qu'il quitte son patron et part à pied pour Cherbourg, dans l'intention de s'embarquer sur un bateau marchand. Mais il lui faudrait pour cela des papiers qu'il n'a pas, si bien qu'il se trouve forcé de rentrer à Paris. Son escapade avait duré une huitaine de jours.
De retour à Paris il accepte la première situation qu'il rencontre et entre comme laveur de vaisselle, comme plongeur, chez un marchand de vins de la rue de Charonne.
Le voilà désormais dans le métier qu'il ne quittera plus et qu'il a pris, il est à peine besoin de le dire, faute de mieux. Aussi ne se trouvera-t-il jamais bien nulle part, et, durant les trois ans qui vont suivre, ne fera-t-il que traverser en quelque sorte les maisons où il sera placé. Il n'a pas fait, en ces trois années, moins de 14 établissements, restant quinze jours, un mois, deux mois au plus dans la plupart d'entre eux. C'est par exception qu'il est demeuré pendant six mois chez un marchand de vins du boulevard Clichy.
Pourquoi partait-il? C'était tantôt parce que le patron se montrait trop exigeant, tantôt parce qu'il se trouvait trop mal nourri ou trop mal payé; mais il reconnaît aussi qu'il avait la tète près du bonnet et que plus d'une fois il a quitté sa place sans motif sérieux, par pure fantaisie, besoin de changement, ennui du métier surtout!
On ne saurait s'étonner qu'en de telles conditions d'esprit, C... ait pris peu à peu en grippe un état social où il se trouvait si mal à l'aise et se soit rangé parmi les mécontents.
A vrai dire, il y avait bien chez lui quelques dispositions révolutionnaires, et d'après ce que lui-même raconte de son enfance et de ses aventures domestiques, une certaine tendance naturelle à la révolte-
C'est à D... qu'il se serait éveillé pour la première fois aux préoccupations sociales, lors de la grande grève des mineurs de Carmaux. Depuis lors il lisait assidûment les journaux et, comme de juste, les journaux révolutionnaires plutôt que les autres. Quand il est arrivé à Paris il se déclarait déjà socialiste et lisait avidement tout ce qui s'imprimait contre le régime actuel. Mais tout en s'intéressant au mouvement révolutionnaire, il n'y prenait encore aucune part, ne fréquentait pas les réunions, ne se liait avec personne, demeurait dans son coin.
Il n'y a guère plus d'un an qu'il a changé d'attitude et que de spectateur sympathique du mouvement socialiste il en est devenu un partisan fervent, un apôtre actif.
Ce changement ne s'est pas opéré de lui-même. Il raconte que dans
son isolement, il cherchait à approfondir avec ses propres forces les questions sociales quand an commencement de Thiver 1895-1896 parut le premier numéro d'un nouvel organe anarchiste : les Temps nouveaux. Ce fut pour lui comme une révélation. Tout ce qu'il lisait là n'était en quelque sorte que la formulation des idées encore confuses qu'il mi^rissait depuis deux ans. 11 fut converti du premier coup : il était anarchiste sans le savoir.
Dès lors ce n'est plus le môme homme : on le voit assidu aux réunions anarchistes, aux soirées familiales; il suit avet; ardeur les conférences de Sébastien Faure et de Tortellier; il lit avidement quelques ouvrages anarchistes {Les Parlotes d'un révolté^ de Kropotkine, En dehors de Zo d'Axa), il fortifie par des méditations personnelles rinstruction qu'il a reçue des autres, et dès qu'il se croit assez fort, il entreprend lui-même de propager la doctrine dans le cercle de ses relations. C'est maintenant un actif.
Mais en même temps — et nous touchons ici au point délicat de son histoire — des préoccupations nouvelles se font jour dans son esprit.
Il n'est pas sans savoir de quelle surveillance incessante sont entourés les anarchistes. On lui a dit que tout individu soupçonné d'anarchisme est signalé aussitôt à la police, qui le fait épier, le fait parler, lui tend des pièges et finalement profite d'une occasion favorable pour se débarrasser de lui. On lui a dit également qu'il faut avant tout se défier des individus qui se signalent par la violence de leurs propos, f)arce que ce sont presque toujours des mouchards. La nature méfiante de G... trouve là un aliment admirable; et à peine s'est-il jeté dans le mouvement anarchiste qu'il se croit devenu — comme un compagnon quelconque — l'objet d'une attention spéciale. De là à voir dans les personnes qui l'entourent des agents payés par la police pour l'observer et dans les faits dont il est témoin — ces faits fussent-ils les plus insignifiants du monde — (1rs combinaisons de cette même police pour le compromettre et le conduire à sa perte, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut vite franchi.
Tout d'abord ce n'est chez lui qu'une inquiétude vague. Il se défie de tout, il suspecte tout, mais, pendant quelques mois au moins, rien ne vient justifier ses craintes. Il redoute le voisinage d'espions, mais il n'en voit pas ; il redoute des pièges, mais il n'en constate pas. Ce n'est guère que dans les premiers mois de 1896 que ses soupçons prennent corps et qu'il commence à découvrir dans les personnes avec lesquelles son emploi le met en relation des mouchards attachés à sa personne.
Il faut dire que, dès que cette conviction est entrée dans son esprit,
il lui donne un effet rétroactif et immédiatement accorde une importance énorme à des faits qui d'abord n'avaient même pas attiré son attention.
C'est ainsi qu'il fait remonter au mois de janvier précédent, la première tracasserie de la police à son égard. S'étant alors trouve pendant quinze jours sans travail, il avait mis ce chômage — trop long selon lui dans une saison où les travailleurs de l'alimentation trouvent si aisément un emploi — sur le compte du placeur auquel il s'était adressé. Il s'était évidemment trompé : la police seule était coupable ; elle usait déjà à son égard de la tactique qui consiste à priver un homme de travail, afin de le faire mourir de faim ou l'obliger à quitter Paris.
Quand il eut trouvé une place chez un marchand de vins du boulevard Glichy, ce fut d'autres moyens qu'elle mit en œuvre. Dans c^lte place, la nourriture était excellente : viandes rôties à satiété et vin à discrétion. Tout d*abord G... ne vit là qu'un effet de la générosité du patron, mais il comprit plus tard qu'avec cette nourriture échauffante, le patron, payé par la police, n'avait d'autre but que de surexciter ses passions, le faire parler et le compromettre. Un jour en effet, en un moment d'exaltation, ne se mit-il pas à exposer au garçon de salle sa tactique révolutionnaire ; et, aussitôt, garçon et patron de Tencourager, tout en échangeant des regards et des gestes significatifs. Il était tombé dans le piège.
Dès lors, il est en défiance et se tient sur la défensive. Mais on s'en aperçoit et on agit en conséquence : les garçons de salle ne font plus que traverser l'établissement. A peine en a-t-il dépisté un, qu'un autre lui succède. Certains sont de véritables agents provocateurs. L'un, entre autres, n'a-t-il pas eu le front de lui proposer d'assassiner Lhérot, le dénonciateur de Ravachol ?
Pour endormir ses soupçons, la police emploie des moyens naïfs. Un jour, par exemple, un individu entre dans le restaurant et commande une consommation, puis, sans qu'on l'y provoque, se met à déblatérer très haut contre l'armée : il eût fallu être idiot pour ne pas voir de suite qu'on avait affaire à un mouchard. Or, cela n avait d'autre but que de le convaincre, lui G..., qu'il ne pouvait y avoir de mouchard à demeure dans une maison où Ton envoyait des mouchards de passage. Le truc était vraiment par trop simple.
Cependant le mois d'aoïU arrive et avec le mois d'août les trains de plaisir. Un train s'organise pour son pays natal. G... dépose aussitôt son tablier et, avec sa sœur, part pour D... Mais la police ne pouvait le laisser tranquille, et pendant tout le voyage, elle le fait filer. A l'arrivée à D..., il y avait là le frère d'une jeune fille venue
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avec sa sœur et lui de Paris qui l'attendait et qui, durant le trajet de la fçare au pays, n'a cessé de l'observer tout en ayant l'air de lire un journal . « Or, là-bas, dit G..., on n'a pas l'habitude de lire le journal en marchant; donc ce ne pouvait être qu'un mouchard. »
Il avait d'ailleurs annoncé en partant qu'il ferait au pays une propagande épatante et il s'attendait a être surveillé. Au retour, en débarquant à la gare de Paris, il a croisé sur le quai un agent de la sûreté qui a jeté sur lui et sur son sac un regard qui en disait long.
Douze jours après son retour, (i... entrait, — toujours en qualité de laveur de vaisselle — dans un hôtel de la rue Neuve-des-Petits Champs.
Cet instant est à noter dans son histoire : c'est celui où son délire commence à réagir sur ses actes.
Après n'avoir fait, pendant un certain temps, que suspecter vaguement son entourage, il avait fini par s'imaginer qu'il était sous la surveillance d'agents secrets dont les yeux ne le quittaient pas et qui avaient mission de le mettre en défaut. Mais jusqu'alors — tout en se tenant, bien entendu, sur ses gardes — il n'avait rien laissé paraître dans sa conduite du trouble profond qui l'agitait. Désormais c'est un homme qui a perdu son sang-froid et qui soupçonnant partout des pièges, en vient, pour les éviter, à commettre des actes de plus en plus extravagants.
Son délire prend dès ce moment une activité extraordinaire. Il clierche dans les moindres phrases des allusions ou des menaces : « Je voudrais, dit un camarade, qu'un cyclone enlevât d'un coup toute la canaille ! » Pouvait-on souhaiter plus clairement sa moii ? On soutient devant lui que l'avenue Victor-Hugo traverse la place de la Roquette : n'est-ce pas une allusion transparente à la destinée qui l'attend ? On lui montre des articles du Petit Parisien signés Jean Frollo, dans lesquels on parle de voyous qui assassinent des baronnes, d'alcooliques inadaptables, de la forme de la tète dans s:'s rapports avec les dispositions criminelles : est-il permis de douter que ces articles ne soient faits pour lui et ne le visent directement? On lui fait lire un article d'Henry Fouquier, de 1 Écho de Paris, dans lequel l'écrivain trace un tableau peu enchanteur de l'état grossier où l'anarchisme ramènerait les hommes, si jamais il triomphait : n'est-il pas clair que c'est une réponse de Fouquier à une affirmation lancée quelque temps auparavant par lui G..., que Fouquier était anarchiste ?
Tout cela lui ouvre les yeux. Il voit que l'attention dont il est l'objet s'étend beaucoup au delà de son entourage immédiat. Il se persuade qu'il est redouté en haut lieu et que désormais, tous les
efforLs de là police tendront à trouver un prétexte pour l'arrêter et le supprimer. A l'hôtel où il travaille, c'est le chef de cuisine — plus fin limier, dit-il, que les autres domestiques — qui se fait contre lui le principal instrument de la police. Ce chef ne se contente pas de glisser des poisons dans ses aliments (ce qui, entre parenthèses, Ta fait éternuer une fois toute la journée) ; il cherche à le mettre en défaut et à le faire passer pour voleur. Comme plongeur, il a parmi ses petits profits, les rognures (débris de cuisine de tout genre) qu'il va vendre chaque jour au dehors, la vente à domicile n'étant pas tolérée pour dos raisons qu'il est facile de comprendre. Or, contrairement à la règle, il voit un jour entrer un acheteur dont il ne se méfie pas tout d'abord et auquel il vend ses débris. Mais l'homme parti, l'idée lui vient aussitôt qu'on lui a tendu un piège, et le lendemain, non content de mettre l'acheteur à la porte, il adresse une lettre à Rochefort en prévision d'une arrestation possible.
Il fallait trouver mieux. Le chef l'envoie alors acheter des noix et des oli\ es chez un fournisseur du voisinajze. En s'entendant avec ce fournisseur pour que celui-ci ne donnât pas le poids, il espérait sûrement prendre G... en flagrant délit de vol. Mais G... évente la mèche, et à peine est-il de retour qu'il prend inïmédiatement le parti de sortir d'une maison où il n'est plus en sûreté. Il va trouver le patron et lui demande de le remplacer sur le champ. Le patron refuse et (i..., convaincu qu'il va être arrêté, court acheter un revolver et des cartouches. Ses camarades auraient voulu l'empêcher de partir ; ils lui demandent si quelqu'un d'entre eux lui a fait du nud : « Non, répond-il, mais vous voudriez bien m'en faire. » Et il ajoute : « Depuis quinze jours je leur répétais qu'ils étaient de la police. »
C'est dans les premiers jours d'octobre que G... quitte l'hôtel de la rue Neuve-des-Petils-Champs. Quelques semaines à peine nous séparent du jour de l'attentat.
Son premier soin, dès (pi'il est libre, est d'aller au syndicat des limonadiers demander une place. On le regarde d\tn air méprisant et on lui répond qu'on n'a pas de place à lui donner. Le soir même il va aux Egaux du M* arrondissement qui tiennent réunion tous les mercredis. Son but est d'y démasquer un petit mouchard brun qu'il suspecte depuis l'époque où, étant placé boulevard de Clichy, il avait voulu fonder un groupe anarchiste. Ce soir-là, sur une douzaine de compagnons qu'il rencontre, il en trouve tout au plus deux ou trois qui ne sont pas des mouchards. Certains ont la figure peinte. Il y en a qui débinent Sébastien Faure ; d'autres soutiennent contre lui i\\xe \e petit brun n'e^i pas un mouchard, comme s'il était possible
de lui en remonlrer là -dessus. « Les mouchards, dit-il, ont en général le front fuyant, ce qui est déjà un signe. Mais c'est leur physionomie surtout qui les trahit. Quand on leur parle des objets qui les touchent, leurs yeux Jouissent. Comment s'y tromperait-il? »
Le lendemain et les jours suivants, G.... retourne au syndicat, mais toujours sans plus de succès. Le membre présent est toujours payé pour lui dire qu'il n'y a rien pour lui. Il se mêle aux employés sans travail, mais dans les discours violents qui se tiennent autour de lui il flaire un pi^ge et s'éloigne. Il a alors recours aux placiers, mais il s'aperçoit vite que ceux-ci ont pris le mot d'ordre au syndicat. Tout est piège de leur part : ce sont des gens qui se battent auprès de lui dans l'espérance qu'il se mêlera à la bataille et qu'on aura enfin l'occasion de lui tomber dessus ; ce sont de faux camarades qui s'approchent de lui avec des gestes caressants dans le but de tâter ses poches et de voir s'il n'est pas armé, ou qui le suivent et entament conversation avec lui pour le faire jaser ; mais il est sur ses gardes, et il défie toutes les tentatives.
Cependant le chômage se prolonge et toutes ses économies y passent. îl a alors recours à sa sœur, et pendant la dernière semaine, il va chez elle presque tous les soirs. Mais il constate avec douleur que sa sœur, elle aussi, est achetée comme les autres : elle se moque de lui quand il lui raconte la persécution dont il est Tobjet, et elle ne l'invite à dîner avec elle que pour mêler des substances dangereuses à ses aliments Elle est d'ailleurs liée d'amitié avec un gardien de la paix marié qui habite la maison : que faut-il de plus pour le convaincre ?
Il ne se sent plus en sécurité nulle part, même dans sa chambre, où la police pénètre en son absence. Il ne sort plus qu'armé. Son concierge est gagné ; gagné également le boulanger chez qui il achète son pain, et qui ne lui vend que du pain falsifié. Où qu'il aille il est suivi. Même chez les compagnons il ne rencontre que des gens vendus. Il va un soir à une réunion anarchiste de la rue du faubourg du Temple : un inconnu l'invite à prendre un verre et en profite pour glisser des saletés dans son vin.
Sur ces entrefaites on lui indique une place à prendre à la Villette. Il y va et est accepté. Il rentre chez lui comptant commencer son service le lendemain. Mais le lendemain, comme il descend de sa chambre, il entend la concierge déblatérer contre les voleurs : estimant qu'il ne peut s'agir que de lui, il prend peur, et croyant être suivi, il file, pour dépister les agents, du côté de Saint-Denis. Il erre ainsi tout le jour ne prenant pour toute nourriture qu'un pain d'un sou.
Le lendemain était le G novembre. Ce jour-là il commence par
vendre un litre pour se procurer un sou de pain et un sou de lait ; et dans le but de se faire quelque argent il se rend chez un fripier afin de lui vendre un pardessus. Ce fripier en offre cinq francs, mais déclare qu'il ne paiera son vendeur qu'à l'hôtel ou chez le commissaire de police. Du coup G... se sent perdu : son arrestation est évidemment décidée. Mais puis(|u'il ne peut plus échapper, il ne se laissera pas prendre du moins avant d'avoir fait son affaire à l'un ou à l'autre des mouchards qui le persécutent depuis si longtemps. Abandonnant son pardessus entre les mains du fripier, il s'élance dans la rue à la recherche d'une de ces figures qu'il prétend connaître si bien. Plus d'une fois, passage du Grand-Cerf en particulier, il croit tenir son homme, mais il hésite et poursuit son chemin : malgré tout il ne se sent pas suffisamment sûr.
Cependant un moment vient où il perd patience. Il veut en finir, et réfléchissant qu'à défaut de mouchards toujours douteux, il va des gardiens de la paix qui eux ne trompent pas, il se décide à tirer sureux.
L'histoire que nous venons d'écrire — nous pouvons presque dire sous la dictée de G..., — nous semble jeter par elle-même un tel jour sur son état d'esprit qu'il n'est guère besoin d'insister pour démontrer qu'il est fou.
On ne saurait voir, en effet, de folie mieux caractérisée et il n'en est peut-être pas dont on puisse suivre plus aisément les progrès depuis les premiers symptômes jusqu'à l'état de complet épanouissement. Tout s'enchaîne dans cette histoire pathologique avec une sorte de fatalité. On serait tenté de dire qu'étant donné G... et le milieu où les circonstances l'ont placé, il était presque inévitable qu'il versât dans la folie.
Sans tare héréditaire, mais frappé à l'Age de quinze ans dans ses facultés mentales par une fièvre typhoïde grave, ce fils de pauvres paysans de la M..., que la nature a fait méfiant, ombrageux, se voit jeté tout à coup dans l'enfer parisien où il ne trouve à vivre qu'avec une peine infinie et à l'aide d'un travail qui lui répugne. De la haine s'amasse dans son cœur, et le jour où la haine le met en contact avec une doctrine qui prêche la révolte et conseille à chacun de ne se reconnaître d'autre maître que lui-même, il s'enrôle sans hésitation parmi ses adeptes. Mais une fois anarchiste, et anarchiste militant, l'être défiant qu'il porte en lui se réveille, et plus il met d'activité dans sa propagande, plus il se croit en danger. Les bruits qu'il recueille sur la puissance mystérieuse de la police, sur ces milliers d'agents secrets qui ont l'œil et le bras partout, le jettent dans une insécurité croissante. Il ne fait d'abord que craindre d'être l'objet de cette surveillance cachée, puis il se persuade qu'il l'est devenu,
et alors ses suspicions, limitées d'abord à son entourage, s'étendent peu à peu si loin qu'elles finissent par embrasser toutParis. A partir d'un certain moment aucune des personnes avec lesquelles il se trouve en rapport ne trouve grâce à ses yeux. Ce ne sont plus seulement les camarades des maisons où il est placé qui sont pour lui des agents secrets, ce sont encore ses propres compagnons anarchites, ce sont les membres de son syndicat, se sont les placeurs, ce sont les employés sans travail qui comme lui attendent une place, c'est son concierge, c'est sa propre sœur !
Et, comme de juste, tout contribue à entretenir et à activer son délire. Le mot ou le geste le plus insignifiant devient à ses yeux une preuve accablante, un argument irréfutable. Qu'il éternue trois fois dans un jour : c'en est assez pour qu'il accuse son chef de vouloir l'empoisonner. Que ce même chef l'envoie acheter des olives : ce ne peut être que pour le faire passer pour voleur. Que sa sœur l'accueille fraternellement : c'est qu'elle veut le faire jaser. Que deux hommes se battent à ses côtés : c'est pour l'attirer, le faire battre lui-même el l'arrêter. L'interprétation délirante règne en maîtresse dans ce malheureux esprit.
Mais un tel état mental ne peut se prolonger longtemps sans une réaction inévitable sur la conduite. Tant que G... n'a eu que des soupçons au sujet de l'espionnage dont il était l'objet, et, même alors qu'il s'est cru entouré d'espions, tant qu'il s'est cru simplement surveillé, mais non directement menacé, il n'a commis aucun acte trahissant ouvertement sa folie. Mais le jour où, avec l'accroissement de son délire, il s'est imaginé être menacé dans sa liberté et même dans sa vie, ce jour-là il n'a plus eu la force de se contenir et s'est dévoilé.
Le délire de G... a débuté il y a environ un an, mais son premier acte de folie date du commencement du mois d'octobre, du jour où il a été acheter un revolver pour se défendre dans la conviction qu'il allait être arrêté. A dater de ce moment, tous ses actes ne sont plus que des actes d'aliéné, depuis son départ brusque de l'hôtel de la rue Neuve-des-Petits-Champs jusqu'à sa tentative de meurtre sur deux gardiens de la paix.
Conclusions :
G... est aliéné. Il est atteint d'un délire de persécution des plus systématiques et à évolution rapide.
Il ne saurait, dans ces conditions, être tenu pour responsable de ses actes au point de vue pénal; mais comme il offre un danger certain pour Tordre public et la sécurité des personnes, nous sommes d'avis qu'il y a lieu de le placer dans un établissement réservé aux aliénés.
î)"^ Motet, D"" Paul Dubuisson.
A PROPOS DE l\nthropométrie 289
REVUE CRITIQUE