‹ Archives d'Anthropologie criminelleChapitre 53 sur 134 · PAUL AUBRY · texte numérisé non relu

PAUL AUBRY

Je me permets de n'être pas d'accord dans cette circonstance avec M. le ministre de rintérieiir et avec la majorité — l'unanimité peutêtre de la Chambre. M. Bertillon nous a doté d'un système admirable, presque infaillible, qui peut dans une foule de circonstances rendre les plus grands services et non seulement, on ne veut pas le généraliser, mois on fait tout ce qu'on peut pour le restreindre.

J'ai déjà eu l'occasion de démontrer (1), après bien d'autres combien était vicieux le vieux signalement qui sévit encore sur les passeports, les permis de chasse, les livrets militaires, elc. La même description peut s'appliquer à mille individus, il n'y a jamais de signes particuliers. Un voleur peut s'emparer d'une pièce avec un de ces signalements, s'en servir comme sienne, faire des dupes, et finir par faire condamner le malheureux, qui a perdu son livret militaire, par exemple. La Gazette des tribunaux fournirait une foule d'exemples prouvant mon affirmation. Le vieux signalement peut ne pas être toujours aussi nuisible que dans les cas que je viens de citer, il peut être seulement inutile. C'est lorsqu'il s'agit de reconnaître un mort. Aussi ne viendrait-il jamais à l'idée de personne en présence d'un cadavre de vérifier son identité en ayant recours aux mentions habituelles du signalement : menton rond, bouche moyenne, nez moyen, etc. On m'objectera peut-être que c'est là un côté sentimental de la question. Dans certaines circonstances c'est certain, mais nous avons tous le culte des morts et nous voulons toujours rendre aux nôtres les derniers devoirs. D'ailleurs il est d'autres circonstances où la société peut avoir un intérêt majeur à établir une identité. A ce point de vue les criminels deviennent des privilégiés et dans les grandes catastrophes, ceux-là seuls que leurs crimes, ou plutôt leurs condamnations, auront conduits sous la toise de M. Bertillon seront reconnus par leur famille.

Qu'il survienne par exemple un incendie comme celui de l'Opéra- Gomique, un naufrage comme celui du Drummond-Castle^ un coup de grisou dans une mine, une inondation, unéboulement etc., quelques

dualité. Si sa notoriété vous parait suffisanle pour mettre son identité hors de doute, ou si enrore les documents produits |>ar elle déniontienl la sincérité de son état civil, vous joindrez au bulletin denvoi au Déi)6t un certilicat à l'adresse du cliel* du service de l'identité judiciaire, portant ces mots : « Il peut être sursis à la niensuraticm du nommé..., arrêté sous l'inculpation de... »

« En plus de cet ovis spécial, mention du sursis a la mensuration devra être portée par vous en niar^e du procès-verbal qui suit tout envoi au Dépùt.

« Ces prescriptions, dit en terminant le préfet de police, devront être interprétées de la laçon la plus lar^e à l'éj^^ard des pei-sonnes arrêtées à la suite de «lélits politiques et connexes, de délits de presse, de chasse ou d'adultère, à moins que la présomption de dissimuler" l'identité ne paraisse manifestement établie. •

(1) Annales d'hygiène, juillet 18l»4.

A PROPOS DE l'antbropométrie 291

victimes qui n'auront été que peu ou pas défigurées seront reconnues parleurs parents, leurs amis. Mais il y aura toujours un grand nombre de personnes qui resteront anonymes, sur lesquelles personne ne pourra mettre un nom — ou bien sur lesquelles on mettra des noms erronés. Et cependant, ce ne sont pas des abandonnés, des inconnus, ce sont des gens qui ont quitté leur famille depuis quelques heures seulement, depuis quelques jours au plus (1). A la première nouvelle de Taccident tous les proches se précipitent sur les lieux du sinistre et cherchent à reconnaître leur parent parmi tous ces cadavres plus ou moins défigurés. M. Bertillon s'est rendu à Ouessant après la catastrophe du Drummond-Castle, J'ignore s'il est parvenu à établir quelques identités, mais je doute fort qu'avec les moyens dont il disposait, il ait pu arriver à un bien brillant résultat.

Et cependant il serait bien simple d'éviter ces erreurs judiciaires — sur la personne — d'empêcher les escroqueries faites avec les papiers d'un honnête homme, et enfin de reconnaître les victimes des grandes catastrophes, ou même plus simplement et plus habituellement les cadavres inconnus. 11 est vrai que M. Lacassagne ne pourrait plus faire preuve de sa remarquable habileté en reconnaissant le cadavre informe de quelque nouveau Gouffé. Pour ces reconnaissances il n'y aurait plus besoin de sa grande science, de son merveilleux tact, elles seraient à la portée du geôlier le plus modeste.

Mais il faudrait pour cela que que les journalistes cessent de pousser les hauts cris quand Tun d'entre eux est beriilloné, il faudrait qu'ils se rendent compte qu'il n'y a aucun déshonneur à être mensuré: il faudrait qu'ils voient avec quelle discrétion les employés de M. Bertillon font leur travail, avec quelle politesse ils s'adressent à leurs victimes, les appelant « Monsieur ». « Nous ne savons pas en effet, disent-ils, et nous n'avons pas à savoir si nous avons affaire à des innocents ou à des criminels. »

Dans la société telle qu'elle est organisée aujourd'hui il est nécessaire, dans une foule de circonstances, que nous puissions prouver notre identité, et cela d'une façon facile, d'une façon simple. Dans une foule de circonstances la photographie suffit parfaitement : abonnement de chemin de fer, cartes d'étudiants, etc. Mais ce procédé s'adresse à des gens qui en ont un besoin journalier. La pose peut être renouvelée tous les ans et par conséquent reste toujours fidèle. Mais, par rapport à la masse, le nombre des gens qui l'emploient est minime et la mesure ne peut être généralisée.

L'anthropométrie au contraire telle que l'a conçue si admirablement

(1) L'incendie du Beizar de la Charité survenu pendant l'impression de cette note donne une singulière force à ces arguments.

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