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DU SPASME CADAVÉRIQUE (ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE

PAU Etienne Martin

Préparateur du cours de médecine légale à la Faculté de Lyon

L'un des signes les plus certains de la mort est renvahissementdu système musculaire par la rigidité. Celte rigidité est la caractéristique de la mort du muscle. Elle existe chez tous les cadavres et on n'a signalé son absence en aucun cas. L'époque de son apparition peut être fixée entre six et dix heures après le moment de la mort, mais cette période peut être abrégée par différentes circonstances (chaleur, froid, hémorragie). Nous aurons à les envisager tout à l'heure. Parfois elle apparaît tellement brusquement que les corps restent fixés dans la position qu'ils présentaient dans les derniers instants de la vie. C'est là le phénomène que Ton a dénommé spasme cadavérique ou encore rigidité cataleptique et dont nous nous proposons de présenter ici une étude.

Les premiers observateurs qui Font signalé sont les médecins d'armée. Us furent frappés de voir sur les champs de bataille des cadavres demeurés comme pétrifiés dans les positions les plus étranges. Pendant la guerre d'Amérique, Neudurfer et Brinton (\) furent témoins de faits très curieux. En 1870 Rossbach (2) put faire de semblables observations.

M. Falk (3) écrivit ensuite un mémoire dans lequel il essaya d'interpréter expérimentalement les faits. Nous aurons plus loin à commenter ses expériences et à rapporter ses conclusions.

(1) La persistance de l'expression de la physionomie au moment de la mort {Allg, med. Central Zeit^l^U, n» 12).

(2) Sur la rigidité cadavérique commençant avec la cessation de la vie {Àllg^ tned. Central Zeit., 1871, n» 13).

(3) Mémoire sur un genre particulier de raideur cadavérique observée sur les champs de bataille [Deutsche militararziliche Zeitschrift, 1873).

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Citons pour mémoire les publications de Percy, Chenu, Armand, Th. Longmore qui sont analysées dans le travail de Falk.

De leur côté, les physiologistes purent reproduire sur les animaux la contracture cadavérique. Du Bois-Raymond, Brown-Sequard eu particulier firent de nombreuses expériences pour expliquer le phénomène.

En médecine légale, on n'a pas encore montré par une observation minutieuse et par l'étude des faits publiés tout l'intérêt qu'ils peuvent présenter.

Dans les grand traités de Taylor et Hofifmann il est relaté des observations curieuses de suicidés conservant dans leur main crispée l'arme dont ils se sont servi.

Seydel (1) a publié, en 1889, plusieurs observations de spasme cadavérique.

M"* , Catherine Schipiloflfdans son travail sur la Rigidité cadavérique^ cite aussi les faits rapportés par Brinton e( Rossbach, mais sans les commenter.

Notre maître, M. le professeur Lacassagne, a attiré notre attention sur ce sujet à propos d'une affaire (2) dans laquelle il fit jouer un grand rôle au spasme cadavérique et des observations nombreuses nous ont montré depuis tout l'intérêt qu'il pouvait y avoir pour le médecin expert à bien connaître ce mode particulier de rigidité cadavérique.

Nous croyons qu'il faut différencier nettement le spasme cadavérique du phénomène général rigidité cadavérique. Il s'agit, croyonsnous, de la persistance après la mort d'une contraction musculaire déterminée volontairement pendant la vie et se poursuivant sur le cadavre grâce à la soudaineté do la mort consécutive à des lésions des centres nerveux que nous aurons à spécifier.

DÉFUfITIOIf DU SPASME CADAVÉRIQUE. — SA DIFFÉRENCUTION DES CAS DE RIGIDITÉ PRÉCOCE

Nous allons essayer de préciser ce que nous entendons par spasme cadavérique en rapportant ici les cas les plus curieux que nous avons observés et ceux qui ont été remarqués par les médecins militaires sur les champs de bataille :

Dernièrement, à Lyon, notre maître le professeur Lacassagne était appelé à constater un décès dans les conditions suivantes : un indi-

(1) Seydel {Viertel jahrschrift fur ger. Med.^n'» 76. 1889).

(2) Aff. de Ghambt^ry {Arch. d'Anth., n» 50, 1894).

vidu avait écrit au commissaire de police devenir dans son appartement où il le trouverait mort. On se rendit au domicile indiqué et on trouva le cadavre de cet homme dans son lit. Il était entièrement recouvert par les couvertures et lorsque celles-ci furent enlevées, on vit que le corps était dans la position suivante : les jambes avaient été cousues dans les draps, les deux bras étaient relevés en l'air, armés chacun d'un pistolet; le pistolet que tenait la main droite portait attaché solidement au canon un morceau de bois ayant 4 centimètres de long; Parme était déchargée, et le cadavre portait un peu au-dessus du conduit auditif externe la plaie faite par le projectile ; celui-ci avait traversé toute la boîte crânienne et était ressorti à la partie opposée. Les deux pistolets, quinze heures environ après la mort, étaient encore solidement fixés dans les mains, les index sur les gâchettes ; le pistolet de la main gauche n'était pas déchargé; les deux bras étaient restés dans cette position que leur avait donnée le suicidé au moment de la mort; ils étaient en état de spasme cadavérique.

Un militaire se suicida, l'année dernière, en se tirant un coup de revolver d'ordonnance dans la région temporale droite ; au moment où Ton pénétra dans la chambre qu'il occupait, le cadavre était debout, devant une glace, la main gauche reposant sur la cheminée, la main droite tenait encore Tarme dirigée du côté de la plaie. Nous avons encore affaire à une persistance, après la mort, de l'état de contraction dans lequel se trouvaient les muscles de tout le corps au moment du suicide.

Nous avons rapporté dans les Archives d'Anthropologie criminelle le cas que nous avons observé.

Un individu est appréhendé, dans la rue, par sa maîtresse. Après une discussion qui n'avait pas même attiré l'attention des passants, colle- ci lui tire à bout portant un coup de feu et l'atteint à l'angle interne de l'orbite. J'étais, à ce moment, à 20 mètres du lieu où se passait l'événement. L'individu s'affaissa sur le trottoir et roula ensuite sur le dos, les bras étaient tendus en avant, dans l'attitude de la défense. La mort avait été instantanée et le cadavre était dans un état de spasme tel qu'on pouvait le faire tourner indifféremment d'un côté ou d'un autre en le saisissant par le bras, comme s'il se fût agi d'un morceau de bois. A l'autopsie, on trouva que le bulbe avait été perforé et disloqué et la balle, après avoir sillonné la base du crâne, était venue se loger dans une des fosses cérébelleuses.

Brinton a été témoin, pendant la guerre d'Amérique, de faits qui sont tout aussi capables de fixer l'attention ; il a même indiqué que, sur les cadavres en état de spasme cadavérique, l'expression de la

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physionomie trahissait, longtemps après la mort, Tétat d'âme dans lequel ils se trouvaient à ce moment. Sensation de terreur chez les uns, de colère ou de joie, l'expression de la physionomie vivante était encore marquée sur leurs visages. Cette constatation nous semble bien concluante. N'est-il pas évident que si ces hommes avaient eu à subir les affres d'une agonie, si peu longue soit-elle, il aurait été impossible de retrouver dans les traits de leur visage la marque des sensations que nous venons d'indiquer.

Et cette expression de la physionomie, il la retrouva sur des cadavres qui présentaient d'autres manifestations du spasme cadavérique : contractures des membres, immobilisation dans leur position dernière.

Après la bataille de Bellement, au Missouri, Brinion vit un soldat de quarante ans, frappé d'un coup de feu qui avait atteint le front, littéralement agenouillé, la main gauche tenait le canon du fusil dont la crosse était appuyée contre un tronc d'arbre avoisinant ; les mâchoires étaient fortement serrées, tout le corps dans un état de rigidité absolu.

A la bataille d'Ântretan, 4863, il vit un soldat, dont la tète avait été traversée par une balle, à moitié debout dans un fossé ; un pied était fortement fixé sur le sol, l'autre un peu fléchi et le genou appuyé contre je bord du fossé ; un bras était étendu, la main correspondante reposant sur le parapet du retranchement établi devant ce fossé.

Arnaud (1) a observé une série de 14 suicidés s'étant fait sauter le crâne avec leur fusil chargé à une et même quelquefois deux cartouches : « Nous les avons trouvés, dit-il, l'arme aux mains, à peu près comme on tient un flageolet et le gros orteil du pied droit appuyé sur la gâchette ou sur la ficelle qui avait servi à la faire partir. »

Brinton rapporte le fait suivant observé pendant la guerre de sécession :

Des troupes du Nord tombent à l'improviste sur un groupe de cavaliers des états du Sud entrain de se reposer. Immédiatement, ces derniers sautent à cheval. Les nordistes leur envoient une décharge qui ne paraît pas avoir eu de résultat, car tous parvinrent à s'échapper au galop à l'exception d'un seul. Ce dernier était debout, le pied gauche dans l'étrier, le pied droit fixé à terre, la main gauche serrait la carabine dont la crosse était appuyée contre terre, la tête était tournée en arrière, sur l'épaule droite, regardant du côté de l'ennemi.

(1) De Tatlitude des morts sur les champs de bataille (Recueil des mémoires de méd, milit., 1880).

On lui crie de se rendre, pas de réponse, les nordistes s^approchent toat sarpris et trouvent un homme mort dans un état de rigidité complète. On eu beaucoup de peine à détacher la main du licou, ainsi que la main droite de la carabine. Cette double opération terminée et le mort couché par terre, il resta dans la même position et tout le corps conserva sa rigidité. Il avait été frappé de deux balles dont Tune avait traversé la poitrine de part en part, et dont Vautre avait pénétré par la tempe droite. Le cheval était resté tout à fait tranquille parce que, dans sa précipitation, le cavalier avait oublié de dégager le lien qui le fixait au piquet.

Rossbach raconte qu^un groupe de six militaires français, assis dans un enfoncement de terrain et occupés à déjeuner, fut tué par un seul obus. Un de ces malheureux tenant un gobelet en étain délicatement entre le pouce et Tindex, rapprochait de ses lèvres, lorsque tout le creîne e/ /a /bce, à l'exception de la mâchoire inférieure lui furent enlevée. Son cadavre ne put tomber à cause de renfoncement du terrain et parce que les cadavres de ses compagnons formaient une sorte de rempart ; aussi vingt-quatre heures après le D' Rossbach put-il trouver ce cadavre encore à moitié assis, à moitié couché, la main levée tenant le gobelet d'une façon gracieuse et l'approchant d'une mâchoire à laquelle il manquait toute la tête.

Ce phénomène n'est pas particulier à Thomme : les animaux aussi peuvent en fournir des exemples. A la bataille de Beaumont, un cheval auquel un obus avait arraché la colonne cervicale fut trouvé dans l'attitude du cheval au moment où il va sauter, les jambes de devant repliées, celles de derrière fortement étendues.

[1 nous semble donc inutile de discuter ici le rôle de Témotion et de la sensation vive de peur et d'angoisse dans l'apparition du spasme cadavérique. C'est un phénomène qui s observe chez l'homme comme chez l'animal alors même que ce dernier n'est pas susceptible de se rendre compte des dangers qui mettent sa vie en péril.

De tous ces faits il ressort tout d'abord que, pour qu'il y ait apparition du spasme cadavérique, il est absolument nécessaire qu'une mort instantanée ait saisi l'individu, dans un moment d'action, et ce spasme lui-même n'est que la persistance après la mort de l'état de statique des muscles au moment où celle-ci est survenue.

La brusquerie et la soudaineté d'apparition de ce phénomène nous obligent à le différencier absolument de la rigidité cadarérique. Cette dernière, en effet, a pour caractère d'apparaître lentement, d'abord peu marquée, puis parvenant à son maximum de développement, et d'envahir progressivement, et non d'une seule traite comme le spasme, divers segments du corps humain. Nous pourrions même

«ivancer sans que rexpérience soit venue rendre celte assertion positive, que l'état du muscle en état de spasme doit être chimiquemeut différent de celui du muscle en état de rigidité, et le phénomène rigidité doit se montrer dans les muscles à l'état de spasme plus rapidement peut-être que dans les muscles à l'état de flaccidité, mais en y développant les mômes altérations dans la contexture de leurs éléments. Des expériences ultérieures nous montreront le bien fondé de cet a priori.

Il faut encore différencier le spasme cadavérique de ces cas de rigidité précoce que l'on observe sur certains cadavres et qui se développent sous l'influence des agents extérieurs tels que la chaleur ou le froid. Nous savons qu'un muscle à l'état flasque soumis à une température ne dépassant pas 40 à 50 degrés est envahi immédiatement par la rigidité cadavérique, il devient opaque, raide, et se raccourcit avec force. Si, dans cette expérience, on dépasse notablement 40 degrés, le muscle est cuit, coagulé par la chaleur ; dans ce cas il ne devient pas acide, son alcalinité augmente. C'est par cette précocité dans le développement de la rigidité cadavérique que nous croyons pouvoir expliquer les attitudes bizarres dans lesquelles sont trouvés quelquefois les corps qui ont été soumis à l'action des hautes températures. Il faut, avec Mathieu et Urbain, « rattacher aux oxydations énormes qui précèdent la mort, d'un côté l'acidité des muscles, de l'autre, la coagulation de la syntonine et de la myosine, et par suite de la rigidité qui débute même pendant la vie ».

Do même dans la mort par le froid, Forestier parle de sentinelles mortes debout, la lance au poing, comme des individus frappés de catalepsie. L'immobilité a favorisé la congélation musculaire, qui parfois a précédé la mort.

Les membres gelés présentent un état complet de rigidité que souvent les frictions les plus énergiques ne peuvent faire disparaître.

Les hommes qui meurent à la suite de longues fatigues, les animaux forcée à la course deviennent immédiatement rigides. La précocité de la rigidité est expliquée ici par le développement exagéré de force musculaire qui crée dans le muscle un état chimique se rapprochant beaucoup de celui dans lequel il se trouve en état de rigidité cadavérique.

Du reste, dans ces cas, la rigidité est précoce, mais survient bien après la mort, et il s'écoule entre celle-ci et le moment d'apparition de la rigidité une période très appréciable. Nous pouvons faire les mêmes remarques au sujet de la rigidité précoce qui envahit les cadavres exsangues (mort par hémorrhagie). Falk, qui dit avoir pu reproduire sur des lapins, en leur faisant des genres de blessures

différents, et particulièrement des hémorrbagies, la rigidité cataleptique, a soin d'ajouter qu'il est nécessaire « d'exercer une irritation mécanique prolongée sur la moelle préalablement dénudée ». Nous aurons à revenir sur ce sujet.

Nous pouvons donc dire que le spasme cadavérique est la persistance après la mort d'une contraction musculaire déterminée volontairement pendant la vie et se poursuivant sur le cadavre grâce à la soudaineté de la mort.

Ses caractères nous permettent de le différencier nettement des rigidités précoces qui apparaissent sur des cadavres soumis pendant « la période vitale » à des conditions spéciales influençant directement le système musculaire.

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