PATHOGÉNIE
Nous venons d'analyser le phénomène dans chacune de ses manifestations. Il nous reste à expliquer les causes qui le produisent, à rechercher par Tanalyse des cas que nous connaissons, la raison intime qui préside à la formation de ce spasme cadavérique.
Tous les savants dont nous avons eu à citer les travaux ont cherché une explication du spasme cadavérique et chacun d'eux est arrivé à des conclusions différentes, en suivant, il est vrai, des procédés d'étude différents (observation ou expérimentation).
John Briuton dit simplement, dans son mémoire, que « ces phénomènes observés la plupart du temps dans les coups de feu ayant atteint le front et le cœur, ne s'expliqueraient que par le fait d'une mort subite, c'est-à-dire que l'homme a été surpris par la mort dans un moment où les muscles du visage étaient en état de contraction ».
Cet élément (mort instantanée), nous l'avons longuement analysé et nous avons montré, de par notre définition du spasme cadavérique, toute rimportance qu'il présentait. Mais dans beaucoup de morts subites, le spasme ne se produit pas, il faut donc l'intervention d'une autre cause pour arriver à le produire.
Rossbach n'est pas de l'avis de Brin ton : « Ces cas ont été observés aussi bien chez des individus surpris par une mort subite foudroyante que chez d'autres qui ont vu la mort les prendre lentement. »... « La véritable cause de ces singuliers phénomènes est encore à trouver. En tout cas elle n'est pas en opposition avec la théorie de ceux qui admettent que la rigidité cadavérique est le dernier anneau d'une chaîne de phénomènes métamorphiques et qu'avec la cessation des conditions vitales régulières, au point de vue de la circulation, l'un des chaînons doit faire défaut... dans le muscle vivant et à l'état normal il doit y avoir un état, sinon identique à celui par lequel débute la rigidité cadavérique, du moins un état qui peut y arriver avec la plus grande facilité. N'observe-t-on par une rigidité toute spéciale dans le système musculaire des cataleptiques? »
£n somme, pour Rossbach, le spasme cadavérique ne serait autre chose qu'une apparition brusque de la rigidité cadavérique sur un cadavre. Mais sous l'influence de quelle cause ? C'est ce que nous ignorons.
Longmore admet au contraire « que la raideur cadavérique n*est
pas plus hâtive que d'ordinaire, mais que les muscles restent contractés jusqu'à son apparition ».
Le D' Falk a essayé de chercher dans Texpérimentation sur les animaux la véritable raison de ce phénomène. Il avait remarqué que le spasme cadavérique n'avait été signalé que dans les blessures de guerre ou les cas de fulguration, l'idée lui vint qu'il s'agirait peutêtre d'une lésion de la moelle. Par un grand nombre d'expériences sur les animaux, il a cherché à démontrer que certaines lésions de la moelle provoquent une raideur cadavérique rapide et voici comment :
Il chercha à mettre un lapin dans des conditions analogues à celles où se trouve le soldat en remplaçant l'excitation du combat et la fatigue par un courant électrique descendant Taxe spinal ; il imite la plaie pénétrante de poitrine en sectionnant brusquement la cârotide et la traehée. La période de retâchemeni musculaire devient presque nulle. Le résultat est encore plus évident lorsque au moment de la mort on exerce une irritation mécanique prolongée (semblable à celle d'une balle ou d'une esquille osseuse) sur la moelle préalablement dénudée. Il est arrivé, par ce moyen, à maintenir des animaux dans des positions véritablement excentriques jusqu'à six ou sept heures après la mort. En somme, pour lui, le spasme cadavérique est dû à la lésion de la moelle.
Brown-Sequard (\) pense que le spasme est une contracture persistant après la mort et, pour lui, ce phénomène remarquable est lié à une action du système nerveux et même en précisant davantage du cervelet.
Voici comment il s'exprime à ce sujet dans son mémoire: « Des expériences extrêmement nombreuses m'ont conduit à trouver l'explication que j'avais vainement cherchée.
« J'ai trouvé que le diaphragme est quelquefois atteint d'une rigidité qui n'est pas de la raideur cadavérique, mais bien une contracture, c'est-à-dire un acte vital, soit au moment de la mort, sôit après celle-ci, et j'ai souvent constaté que cette contracture peut cesser et reparaître deux, trois et quatre fois avant l'apparition de la rigidité finale. Je me suis de plus assuré que le diaphragme est capable de se conlracturer, non seulement après une excitation même légère de son nerf, mais aussi sans aucune excitation de cause extérieure. J'ai trouvé que tout ce que je viens dire du diaphragme peut
(i) Brown-Sequard. Recherches expérimentales montrant que des causes diverses, mais surtout des lésions de Tencéphale, et en particulier du cervelet, peuvent déterminer après la mort une contracture générale ou locale. [Comptes tendus de VAcad, des sciences, tome XLIII, p. 149, 1881.)
NOTKS LT OBSERYATIONS MÉD1C0-LÉ6ALBS 443
avoir lieu pour les muscles du tronc et des membres. Une contracture peut se montrer pendant la vie, se continuer après la mort et passer sans s'affaiblir h Tétat de rigidité cadavérique.
Ces phénomènes ne s*observent que très rarement chez des animaux que Ton tue sans les avoir préalablement soumis a certaines lésions de Tencéphale. J'ai observé les premiers faits de cet ordre, après une lésion du bulbe rachidien, mais à ma grande surprise, j'ai trouvé récemment que c^est le cervelet qui est Torgane le plus capable de les produire.
Les observations que nous avons rapportées et les considérations précédentes nous dispenseront de discuter longuement l'opinion de Rossbach.
Avec Falk et Brown-Sequard nous admettons que la production du spasme cadavérique est intimement liée aux lésions des centres nerveux.
Nous croyons que le D' Falk a exagéré beaucoup Tiroportance de rhémorragie comme amenant la production du spasme. Dans les expériences qu'il rapporte, il ne dit pas en effet qu'il ait pu arriver, par la section de la carotide, à amener une continuation de la eon^ tractvre vitale ; il n'a pu reproduire le plus souvent qu'une rigidité précoce comme celle que l'on observe chez les sujets qui ont été saignés à blanc.
Nous nous rapprocherons beaucoup plus dans notre conception du phénomène des conclusions expérimentales de Brown-Sequard.
Et en effet, si nous raisonnons sur les faits qui nous sont bien connus en médecine légale, nous voyons que les blessures des hémisphères cérébraux par les coups de feu en particulier sont quelquefois bénignes et n'amènent pas une mort immédiate comme celle que réclame, pour se produire, le spasme cadavérique.
De même, les blessures de la moelle, même immédiatement audessous du bulbe, n'amènent pas l'apparition du spasme cadavérique. On rapporte, au sujet des corps décapités, une série de légendes qui ont pris naissance dans l'imagination populaire. On a dit que quelquefois les décapités se relevaient après l'exécution. On raconte même qu'en 4607 un brigand espagnol, arrêté avec sa bande, fut condamné à être décapité. On aurait promis la vie sauve à ses complices si leur chef se relevait après son exécution et venait les toucher chacun au bras. Je ne citerai pas les gestes extraordinaires que Ton prête dans les légendes religieuses à saint Procule, saint Denis, saint Albin, saint Symphorien, saint Félix, etc., après leur exécution.
Les observateurs consciencieux ont bien montré que chez les suppliciés la rigidité suivait la uiarche ordinaire et que le spasme eada«vérique ne se montre pas (Brouardel et Loye).
En somme, la lésion qui donne lieu à Tapparition du spasme cadavérique doit donc, si nous raisonnons par exclusion, èlre limitée à la région bulbo-protubérantielle,au niveau de ces centres dont la section ou l'excitation amène instantanément la mort : condition essentielle de production du spasme. Au niveau aussi de cette partie du système nerveux où sont réunis dans leur intimité les nombreux faisceaux blancs qui relient directement les centres volontaires aux organes qui leur obéissent.
La section et Texcitation considérable des fibres du faisceau pyramidal dans la région bulbaire par l'arrivée subite d'une balle et la déflagration des gaz introduits par roritice d'entrée du projectile ne peut-elle suflire à frapper de contracture des muscles qui sont déjà en état de contraction volontaire? et cette contracture deviendra évidemment définitive si tout phénomène vital cesse brusquement, si l'organisme est immobilisé par une cessation brusque de la vie, comme peuvent l'amener les lésions des centres bulbaires.
Les expériences d'Onimus sur la grenouille nous semblent venir confirmer notre hypothèse.
Si on vient à léser une partie quelconque de l'isthme encéphalique d'une grenouille (1), il survient aussitôt un état de contracture permanent. La grenouille privée de ses deux lobes cérébraux est remarquable par la régularité et la symétrie de la position de ses membres ; mais si, sur cette même grenouille, on vient à piquer même légèrement un des côtés de la masse nerveuse qui fait suite aux lobes cérébraux, aussitôt tout un côté de l'animal éprouve une contracture permanente tellement marquée que l'animal en entier se trouve entraîné de ce côté. Lorsque cette grenouille est mise dans l'eau, le côté sain reste à la surface de l'eau, tandis que le côté contracture tend à tomber au fond de l'eau. Les mouvements de ce côté sont en même temps plus limités. Si, au lieu de piquer ou de léser un seul côté de l'isthme encéphalique on pique ou on lèse ses centres nerveux de chaque côté, on détermine une contracture de tous les muscles du corps, l'animal est presque recourbé sur lui-môme et, placé dans l'eau, tombe au fond et y reste immobile. Il en est de même pour les canards ou les oies, chez lesquels on fait les mêmes expériences.
Ce qui ressort de ces expériences, c'est qu'une légère piqûre de l'isthme de l'encéphale détermine aussitôt la contracture de plusieurs groupes musculaires.
C'est timidement que nous nous avançons dans le domaine des
{{) Onimus. — Phénomènes consécutifs à l'ablation du cerveau {/. d*anat, et de physiol., p. 665, 1870).
NOTES ET OBSERVAtlONS MÉDIGO-'LÉGâLBS iH
hypothèses où nous a conduit Tobservalion des faits. 11 est certain que Texpérimentation seule pourra venir affirmer la conception intime que nous nous faisons de ce phénomène commun à Thomme et aux animaux. Mais nous croyons avoir établi, au cours de cette étude, certains faits précis dont le médecin expert pourra tirer bon parti dans les expertises concernant le diagnostic différentiel du suicide et de rhomicide.