JOSEPH VERNET
Ce p«f juin.
Mon cher Vernet, il m'est arrivéz hier matin une aventure, qui m'a fait éprouver touts les mouvements
(i) Canion de Voves, arrondissement de Chartres.
dont une âme sensible et honête est susceptible. Je vais vous la raconter tout simplement. Mr de Villette l'ainé envoia hier matin me demander si je voulois voir un nouveau tableau de Vernet, qui venoit de luy arriver. Je fis un soupire, en disant en moi-même : Hélas! il est bien heureux, et puis je répondis que je luy étois bien obligée de son attention, et qu'il me feroit plaisir. On apporte le tableau ; on le mest sur un chevalet, et me voilà à le regarder, et, en le regardant, je disois : Vernet ne se souci guère de la personne pour qui il a fait ce tableau, car il est bien beau. Je soupirois et je disois : Il faut me consoller ; je n'ay pas un si beau tableau, mais je suis aimée. J'en etois là quant Mr de Villette est arrivé ; je luy ay fait beaucoup de remersiments de m'avoir procuré le plaisir de voir un si beau tableau. Je luy ay demandé si il etoit à luy ou à Mr son frère; il m'a répondu : Non, avec un air embarrassé. J'ay compris qu'il ne vouloit pas me dire pour qui c'etoit, et je n'ay pas insistée. Nous avons parlé du tableau ; nous en avons examiné les détails ; il m'a demandé deux ou trois fois : Vous le trouvés donc beau, madame? J'ay repondue un ouy bien prononcé, sans qu'il me fut venue aucun soubson de ce qui devoit nrarriver. Per, j'aytois très persuadée que vous ne tenteriez jamais de prendre votre revanche. 2e , se tableau, ayant une très belle bordure, avoit l'air d'avoir un maitre. Enfin Mr de Villette, en me regardant en face, m'a dit : Il est à vous,
et voilà la lettre de Vernet. Je ne peu pas vous exprimer ma surprise, mon étonne ment, ma joye et ma reconnoissance. Ah! que vous oriez été embrassé de bon cœur si vous aviez été là, mon cher Vernet. Dans le moment, j'ay sentie tous les sentiments de la propriétée, et j'ay vu le tableau tout d'un autre œil; il m'avoit paru beau, je lay trouvée charmant et encore plus que charmant, délicieux, et j'ay trouvée qu'il avoit généralement tout se que je pouvois désirer. Ouy, mon cher Vernet, je n'i désire rien, couleur, site, perspective, fabrique, ciel, figure, accord, harmonie, fini, parfait, sans sécheresse. Enfin il est parfait à mes yeux, et votre procédé parfait pour mon cœur. Si je sui vois touts les mouvements de mon âme et de mon cœur, je vous écrirois vingt cinq pages, où je dirois toujours la môme chose, que je suis dans le ravissement du tableau et de vous. Je ne pourois pas vous aimer ni vous estimer plus je ne fesois ; mais vous m'ête beaucoup plus agréable. Je suis enchantée à présen que vous n'ayez pas réussi la pere fois ; cela oroit été tout simple que vous m'ussiéz fait d'abor un beau tableau, mais à presen notre aventure est devenue piquante et pittoresque.
Adieu; je vous embrasse, vous, votre femme et votre enfant, un millions de fois de tout mon cœur. J'aimerai bien aussi celuy qui va naître; mais je suis fâchée que mon petit ami ne reste pas fils hunique.
Monsieur le comte,
Le nouveau bienfait, dont le Roy vient de me gratifier, m'est d'autant plus précieux que je le dois à vos bontez pour moy, et que cette dernière preuve est faite pour me flatter autant qu'elle me pénètre. J'ose dire qu'en m'honorant comme artiste, vous me secourez comme pere d'une famille qui a des besoins, et, à ces deux titres, je vous dois la plus vive reconnoissance; permettez que ma lettre vous en donne d'avance les témoignages que j'iray au plutôt vous marquer moy même.
Je suis avec l'attachement le plus respectueux et le plus sincère, monsieur le comte, votre très humble et très obligé serviteur,
Vernet.
A Paris, 14 décembre 1779.
Rp. 260 16 xbre 1779.
La date de la première lettre ne fait pas l'ombre d'un doute. Je*. Vernet, on le sait, avait eu en Italie un premier enfant, Livio, né en 1747 ; il se trouvait à Bordeaux, avec sa famille, occupé à peindre les tableaux de la suite des Ports de France, quand il lui naquit un second fils, Charles-Horace, autrement dit Carie Vernet.
Carie vint au monde le 14 août 1788. La lettre esl du i« juin de la môme année.
A qui faut il en faire honneur? — Ici commence le mystère. Certaines expressions un peu vives semblent désigner plus qu'une amie. Hais cette amie, si prompte à embrasser le peintre, embrasse du même cœur la femme et l'enfant. L'amour est plus égoïste. D'ailleurs, étant donné l'espYit d'ordre que possédait Jos. Vernet, ses bonnes fortunes, s'il en avait eu, nous seraient révélées par ses Livres de Raison. A supposer qu'il n'en eût pas dressé la liste, elles se trahiraient de façon ou d'autre, — une initiale, un mot énigmatique, un signe de rappel. Le compte des dépenses garderait au moins la trace des cadeaux et des parties fines. Or rien de tout cela. Pas une ligne des Livres de liaison ne prête à l'équivoque. Les noms de femmes s'y rencontrent très-rarement. La note des « personnes que j'ay à voir à Paris » n'en contient qu'un, celui de la comtesse d'Egmont, fille du maréchal de Richelieu. Cinq ou six ans plus tard, et justement pendant le séjour à Bordeaux, M** d'Egmont reparaît ; elle paie 500 liv. un Clair de lune. Le reçu est sans date, postérieur à 1757 et vraisemblablement aussi à 1758. En 1759 elle commande deux autres tableaux. Une autre femme, M"* Geoffrin, se montre en 1755; elle commande un Soleil couchant; en 1750 elle piye deux tableaux, l'un de 500, l'autre de 600 liv. On ne la retrouve ensuite qu'en 1762, année où elle impose à Jos. Vernet le sujet malheureux de la Bergère des Alpes.
Deux passages très-significatifs de la lettre prouvent que la dame qui l'a écrite possédait déjà une œuvre de Jos. Vernet. C'est le cas de Mm d'Egmont et de M"* Geoffrin. Mais celte dernière était elle bien femme à sauter au cou du peintre et a se consoler d'un mauvais tableau en se disant : « Je suis aimée !» — H existe aux mains des amateurs d'autographes plus d'une lettre de Mme Geoffrin : la confrontation des écritures résoudrait facilement la question.
Quant à Mme d'Egmont, les mémoires du temps s'accordent * la représenter comme une femme d'esprit, vive, passionnée, et quelque peu libertine. Or, en 1753, selon toute probabilité, Jos. Veruel était seul à Pans. Ce n'est qu'au second voyage, deux ans après,
qu'il emmena sa femme et son fils. Aurait-il fait on brin de cour à la belle comtesse, qu'il rencontrait aux soupers de M"" Geoffrin, ou la grande dame trouva- l-elle amusant de jouer au sentiment avec an artiste?
En résumé, les Livres de Raison ne permettent que des conjectures. Jos. Vernet inscrivait ses tableaux sous deux rubriques : — « Ouvrages qui me sont ordonnez, » — et — « Argent que je reçois. » Or, dans la lettre il s'agit d'un cadeau. Ni lea commandes ni les reçus ne peuvent donner une preuve concluante.
Un mot sur les frères Villetle. Tous deux ont été amateurs de peinture. Jos. Vernet a peint pour l'alné quatre tableaux, et pour le cadet vingt-deux ou vingt-quatre. Ce dernier mourut en 1765. Mais son fils Charles, marquis de Villette, dont les vers licencieux tiennent une si grande place dans les Mémoires secrets de Bacliaumont, continua son amitié au peintre des Ports de France, ainsi que le prouve un papier volant qui s'est conservé entre les feuillets du troisième volume des Livres de Raison. On me permettra de donner ici ce billet, faute d'avoir su m'en servir ailleurs :
— « Je demande pardon à monsieur Vernet en le priant de me « renvoyer le petit livre que je lui ai prêté. Il est très-vrai que je « n'ai que celui-là; il est aussi très- vrai que je ne croirais pas lui « faire un grand présent. Au reste monsieur Vernet aura inces- « samment ce petit volume plus épais et plus digne de lui.
« Villitte.
a Quay des Théatins, « ce 8 octobre « 1785. »
Le marquis de Villette venait de publier ses œuvres eu un volume in-8° (Londres [Paris], 1784). L'année qui suivitee billet, il en parot une seconde édition (Édimbourg, 1786, in-16 de 156 pages).
Une note des Livres de Raison donne la clef de la seconde lettre. Jos. Vernet a inscrit, page 239, 111* volume, les différentes pensions dont il jouissait sur les bâtiments du roi. Car ce fut sa destinée, en sa robuste vieillesse, de survivre à ses amis, et de recueillir leur héritage.
— « Par une lettre du »• avril I 778, Mr le comte d'Angiviller, di-
« recteur général des Bâtiments du Roy, me marque que le Roy t. m'accorde une pension de cinq cents livres dont jouïssois « M. Adam, sculpteur du Roy. » (Nicolas Sébastien, né à Nancy en 1703.)
« Par une lettre du 9e juin 1778, M. d'Angiviller me marque que, « à l'occasion de la mort de Mr Lemoyne, le Roy vient de m'accor- « der une augmentation de pension de 400 liv., ce qui fait en tout « neuf cent livres de pension que le Roy me fait sur les fonds des a Bâliments. » (Jeaa-Baplisie Lemoyne, sculpteur, né en 1704, fils de Jean-Louis.)
« Par une lettre de Mr le c mile d'Angiviller, le 13 décembre 1779, « il m'annonce que, par la mort de Mr Chardin, le Roy m'accorde « uue augmentaiion de pension de 300 liv., ce qui fait en tout « 1200 liv. de pension. »
C'est la réponse à cette lettre du comte d'Angiviller que l'on vient de lire. A voir la chaleur des rcmercîments de Jos. Vernet, on pourrait croire qu'il fait le pauvre à plaisir. Il fallait cependant que l'année fût mauvaise, puisqu'un mois auparavant il s'était vu réduit à vendre trois précieux souvenirs, trois tabatières d'or, dont l'une lui venait de Mme Geoffrin, l'autre de MM d'Egmont, et la troisième de M"* de la Frété.
Léon Lagrange.