ORATEUR EN MÉDAILLES
Le surintendant avait aussi à son service, en qualité de premier sécrétai re , un très-habile graveur en médailles, nommé BerlineUi. Le cabinet des médailles, à la bibliothèque impériale, possède trois magnifiques médaillons de cet artiste, qui a francisé son nom en les signant : Berlinet. Ce sont des représentations de Louis XIV, portant pour légendes des éloges emphatiques. Comme jusqu'ici ou n'avait pu recueillir aucun renseignement sur un médailliste aussi distingué, nous donnerons quelques détails sur sa vie, qui fut des plus romanesques; elle a été publiée par un avocat de ses amis, mais dans un petit livre très-inconnu, V Heure ux chanoine de Rome, nouvelle galante, ou la Résurrection prédestinée, par C. M. D. R., avocat en la cour (1707, in-lî de 194 pages), rare et curieux volume, dont nous devons la communication à l'obligeance de notre honorable confrère M. Taillandier, et où d'après le titre on ne se serait guère avisé d'aller chercher la vie d'un artiste. Sans les mé-
11) Tome IV, in-18 (Paris, la veuve Cramoisy, 1691), p. 186.
(2) Il était né a Etampes; il est mort à cinquante-deux ans, en 1671. et fut enterré dans l'église Saint-Nicolas du Chardon net. (Cf. Florent le Comte, édit. de Paria, t, III, p. 137-158, et la liste des académiciens, Documents, I, 365, et celle des morceaux de réception, II, 376.)
dailles que noos signalons, le livre n'était qu'un roman; sans le livre. Tune des médailles était incompréhensible; ainsi les deux choses non-seulement se complètent l'une par l'autre, mais se donnent réciproquement une authenticité qui leur manquerait sans cela.
Bertinelti était né à Ostic, à quelques lieues de Rome. La nature l'avait doué d'une très-belle voix; aussi, dès l'âge de dix ans Tut-il reçu enfant de chœur à Sainte-Marie Majeure, et à vingt ans il y obtenait un canonicat ; mais il devint si passionnément épris de la fille d'uu célèbre avocat de Rome, nommé Borromeï, qu'il quitta la soutane et *e battit en duel avec le chevalier Urbini, son rival, qu'il fit plus tard assassiner par des sicaires. Pour échapper aux poursuites de la justice, Bertinetti sortit de Rome déguisé en pèlerin et alla, en compagnie d'autres pèlerins, à Venise, où l'ambassadeur de France, qui était parent de Fouquet, lui fit accueil à ciuse de son grand talent musical, car notre beau chanteur jouait en outre de plusieurs instrumenta avec une rare perfection. Amené en France par son protecteur, il eut occasion de s'entretenir avec le surintendant, qui fut frappé de ses capacités et l'attacha de suite à son service pour aller traiter des négociations à Pétranger. Il était à Cologne lorsque la belle Antonia Borromeï, que ses parents tenaient enfermée dans un couvent, apprit la nouvelle fortune de son amant; elle trouva moyen de s'échapper de Rome, munie d'un sac de 2,000 pistoles qu'elle avait dérobé à son père, et arriva à Paris déguisée en gentilhomme; informée cbex Fouquet de la mission que remplissait Bertinetti, elle repartit de suite pour Cologne, où elle le trouva à son auberge. Sans plus attendre ils se mariérent dans cette ville, et revinrent ensuite obtenir l'agrément du surintendant, qui lui-même devint éperdument amoureux de Mme Bertinetti. L'auteur de la relation assure que c'était une des plus belles créatures qu'il y eût au monde, mais que cette vertueuse épouse sut résister aux puissantes séductions de Fouquet, qui ne tarda pas à la traiter avec la plus grande estime, ainsi que son mari, devenu le dépositaire de tous les secrets de son maître. Compromis lors du procès, Bertinetti subit, à la Conciergerie du Palais, une détention de huit années, pendant lesquelles sa femme
ne l'abandonna pas d'un instant. Le cabinet des mèdaHles possède môme un joli médaillon en bronze de 0m,64, acquis depuis peu, et représentant Fouquet en costume de surintendant, avec la calotte et la simarre. C'est dans sa prison que BtrtineUi l'a modelé de souvenir, en datant et signant courageusement son œuvre, témoi gnage d'une fidélité qui l'honore, un an après la condamnation de son maître. Celui-ci, par conséquent, était déjà traustëré à Pijçneroîes, et la légende porte néanmoins : NICOL.FOVCQVET.pR . GN AL . SVR1NTEND* . DES . FIN .ET.MINB . DESTAT, et à l'exergue : BERTINET.IDÊE 1665. Le pauvre diable en était à sa huitième année de détention lorsqu'il eut la pensée, plus fructueuse que la précédente, de modeler un petit portrait du roi, « pas plus grand que l'ongle, » mais d'une ressemblance telle qu'il fit l'admiration de la cour et valut au prisonnier sa liberté, ce qui explique la reconnaissance enthousiaste de l'artiste et les légendes si louangeuses dont il entourait les portraits de son royal bienfaiteur. Ces flatteries ne paraissent pas avoir déplu au grand roi, car il lui aurait accordé graduellement jusqu'à douze mille livres de pension, tant sur sa tête que sur celle de son fils. Bertineltia dû mourir à Rome, où il alla se retirer, dans la famille de sa femme, vers la fin de sa carrière.
Est-ce aussi à Bertinetti qu'il faut attribuer une dizaine de jetons ou médailles frappées en l'honneur de Fouquet et de sa famille? Nous ne voyons pas de raisons de le croire : la plupart sont purement héraldiques; trois seulement présentent une signification historique, qu'il est difficile de rattacher exclusivement à la vie du surintendant. Ainsi deux de ces jetons portent au droit un château sommé de trois tours, et sur celle du milieu un écureuil assis. La légende : N1HIL.ALTIVS. AMB1T semble bien avoir été adoptée comme correctif à la devise ambitieuse: Quo non ascendet ? queVon a, reprochée à Fouquet, et pour exprimer que son alliance avec Marie- Madeleine de Caslille comblait tous ses désirs. Sur le revers de l'un de ces jetons sont représentées deux figures allégoriques : la Paix ramenant par la main la Justice, avec cette inscription : TANDEM. ECCE. TANDEM, ce qui pourrait être une allusion à l'entrée en charge du surintendant, en 1633, l'année où finit la guerre de la
Fronde. Sur le revers d'un autre jeton on voit un baril rempli de pièces d'artifice en feu avec la légende : NVNC.LVDICRA et la date de 1660 à l'exergue. La grande fôle donnée en l'honneur du roi, à Vaux, n'eut lieu qu'en 1661 ; celte devise ne pourrait donc s'appliquer qu'à une fêle qui eut lieu le 3 mai 1660, à l'occasion du mariage de Gilles Fou quel, frère du surintendant et premier écuyer de la grande écurie du roi, avec M'1* Aune d'Aumont, fille de César d'Aii mont, chevalier des ordres du roi, gouverneur de Touraine, les registres de Maincy nous apprenant que la célébration de ce mariage se fit en la chapelle de Vaux le Vicomte. Hais ne serait-ce pas plutôt en mémoire des fêles qui eurent lieu, la même année, pour le mariage de Louis XIV, et dont le surintendant a dû être l'ordonnateur? Nous sommes d'autant plus porté à accepter celte dernière explication qu'il exisie un troisième jeton, aux armes et à la devise de Fouquet, représentant, au revers, un arc de triomphe à trois portiques surmonté d'un trophée, avec la date de 1661 k l'exergue et cette légende au pourtour : PACl.iETERN^.PACTIS- QVE.HYMENEIS, ce qui ne peut s'appliquer qu'au mariage de Louis XIV, qui, comme l'on sait, fut la conséquence de la paix conclue avec l'Espagne et l'empire. Le surintendant avait probablement la prétention d'avoir beaucoup travaillé à la conclusion de ces traités.
Nous remarquerons aussi qu'il existe deux médailles portant les armes de France au droit, avec les mêmes revers que nous avons décrits : Tandtm ecce tandem et Paci œtemœ pacitique hymencis ; la première parait se rapporter a la paix des Pyrénées (1658); l'arc de triomphe figuré sur la seconde représente celui qui fut élevé au faubourg Saint- Antoine (1660), et sous lequel passa Louis XIV à l'occasion de son mariage. Fouquet ne s'est donc pas fait scrupule de s'arroger ces deux revers royaux.
La présence des tapissiers haut- lissiers à Maincy est signalée par les registres un mois après l'arrivée de le Brun, qui, comme nous l'avons vu, s'était chargé de fournir les carions. A en juger d'après des documents aussi laconiques et aussi incomplets, près do la
moitié do personnel de la manufacture se composait d'artistes que Foaquet avait fait venir de Flandres; cependant le conducteur en chef de la tapisserie était un Français, Louit Blamard, qui mourut dans la deuxième année de l'établissement, le 13 août 1660; il obtint les honneurs de la sépulture dans la nef de l'église de Maincy, prés du chœur. Reste à découvrir par qui il fut remplacé. Le premier acte où il soit fait mention d'uu tapissier est du 14 décembre l 658, et le dernier du 24 av ril 1662 (1 ), d'où résulte la preuve que la manufacture a fonctionné au moins trois ans et trois mois. Si Von devait s'en rapporter aux calculs ordinaires de la statistique, qui compte un décès par an sur quatre-vingt-dix-sept habitants, la constatation de dix décès de tapissiers, répartis sur trois années et trois mois, porterait approximativement le nombre des artistes à deux cent quatre-vingt-dix. Pour cela il faut écarter toute supposition de fléau épidémique, et au contraire, il y a tout lieu de croire à quelque invasion de ce genre (3); car il est a remarquer que dans les deux premières années il n'y a eu que trois décès de tapissiers, tandis que dans le cours seul de la dernière année il en est mort sept, dont quatre Flamands; ajoutez en outre sept enfants de tapissiers.
Voici la liste des dix-neuf tapissiers qui figurent dans les actes de Maincy avec les qualifications que leur donne le curé de la paroisse et en suivant Tordre chronologique :
1658. — 1° Mailre Antoine Colpert ou Colpaert, Flamand, marié à Maincy avec Anne Fontaine, de Brie-comte-Roberl, le 14 décembre 1658; ils eurent trois enfants : Antoine, Pzègre (?) et Guillaume, et perdirent successivement les deux aînés le 13 décembre 1660 elle 11 décembre 1661.
1658. — !• Jean BonUmp*, maître tapissier, décédé à Maincy le 17 avril 1661.
(1) L'acquisition du terrain des Gobelins par Louis XIV est immédiatementpostérieure;elle est du G juin 1662 (Lacordaire, p. 58).
(9) Dans les deux invasions du choléra la commune de Maincy a été une des plus maltraitées du département de Seine-et-Marne, et depuis la fièvre typhoïde y a fait plusieurs fois de grands ravages.
1658. — 3e Nicolas Beau faict, tapissier.
1659. — Jacques Cordier, Flamand de ualion, natif de Hache mander, évôché de G and, décédé le 20 octobre 1059.
1660. — Ho Honorable homme Cille Boutredol, tapissier, eut pour femme Christine Boffremont, décédée a Maincy le 27 mars 1660, et pour fils Pierre Boutredul, baptisé à Maincy le 19 janvier 1660.
1660. —6° Honorable homme Pierre Bresnu, tapissier.
1660. — 7» Honorable homme maislre Louis Blamard, lapissîcr et conducteur de la tapisserie de MKr Fouquet, procureur général, décédé à Maincy le 13 août 1660.
1660. — 8° Jean Zègre[l), tapissier, natif d'Enghien, en Flandre, décédé à la Charité de Maincy le 16 novembre 1660.
1661. — 9o Josse Boullanger, natif de Voemon, en Flandre, tapissier, décédé à la Charité de Maincy le 5 janvier 1661 , après avoir abjuré la religion protestante.
1061 . — 10« Nicolas RambauU, tapissier, décédé le 31 mai 1661 .
1061. — 11° François de Bussy, tapissier, décédé le 31 mai 1661 .
1661. — 12° Jean VieviUe, Flamand, tapissier, décédé dans la Charité de Maincy le 24 juillet 1661.
1661. —13° Honorable homme Guillaume Lenfant, maître tapissier, qui perdit à Maincy deux filles : Marguerite, décédée le 26 juillet 1661, et Marie-Isabelle, morte le 4 septembre 1661.
1661 . — 14° Claude Lefcbvre, dit S. Claude, tapissier, qui perdit sa fille Marguerite le 12 août 1661.
1661. — 15° Pierre Hermand, tapissier, dont les deux filles, Marguerite et Loin, moururentà quelques jours dedistance, le 31 août et le 14 septembre 1661, et furent inhumées dans l'église.
1661. — 16' Maître Lourdel, tapissier, perdit aussi une lille le 5 octobre 1661 (2).
(1) Ne seraiUce pas le nom de Seghers ou Zeghera, et le nom de Piègre, qu'on a vu plus haut, n'en serait-il pas encore une forme encore plus ecorchée?
(2) Il mourut avant 1685. (Cf. Lacordaire, p. 71, note 2.)
1661. — 17» MaUhieu Bouche, natif de Bruxelles, tapissier, mourut à la Charité de Maincy le 28 novembre 16C1.
166Î. — 18° Maître Jean Perelas, tapissier, qui se maria, le 13 février 1662, avec une fille de Maincy, Paquelte Passe-surla-Rue.
1662. — 19» Jacob Troel, natif de Bruxelles, tapissier, décédé à Maincy le 24 avril 1662.
Enfin un autre tapissier, Jean Pérarl, est nommé dans le procès (tome IV, p. 186) parmi les créanciers qui s'opposèrent à la levée des scellés, mais ce n'est j eut-élre qu'un marchand.