MAITRE MENUISIER
Comme à celte époque la menuiserie des lambris exigeait une décoration qui rentre tout à fait dans le domaiue de l'art, n'oublions pas de mentionner Jacques Prou, menuisier du château, dont le fils, né en 1659, eut pour parrain et marraine Watel et M»* le Brun.
FOKTAINIER.
Un des employés qui est resté le plus longtemps à Vaux, c'est le fontaînier en chef, qui avait son logis spécial h gauche de la chapelle, Claude Robillart, que nous rencontrons dès 1659; il fut encore parrain, en 1667, avec M"* Fronteny de la Tour, femme du receveur général de Vaux. Sa charge exigeait évidemment une grande habileté dans l'art hydraulique, et son expérience devait l'avoir rendu l'homme indispensable, car on ne peut oublier que les eaux de Vaux le Vicomte pouvaient rivaliser avec celles de Versailles. Grâce aux grandes planches de détail gravées par Israël Silvestre. j'ai pu évaluer à cent cinquante au moins le nombre des jets d'eau qui jaillissaient dans les cours et les parterres du surintendant; ils étaient ensuite distribués de manière à retomber en nappes dans plus de cent vasques, ou à être vomis par une infinité de mascarons. C'est là qu'on admirait la fontaine de la (ùuronne, les grandes et les petites cascades, le bassin de Galatée au milieu du canal, la grotte rustique, du dessin de le Nôtre, el la Colonne, ou gerbe d'eau qui, derrière, couronnait la terrassa en amphithéâtre. Quan T. VI. 2
le fils du maréchal de Villars voulut meure fin aux dépenses exorbitantes qu'exigeait l'entretien de ces eaux, il vendit pour 480,6001. de plomb en provenant.
JARDINIER EN CflIF.
Nous citerons aussi Antoine Trumcl, qui était déjà jardinier de Vaux en 1GG0; il avait épousé Françoise des Mariniers, sœur ou fille de Charles des Margoliers, concierge du château depuis 10f>8. Deux mois après l'arrestation de leur maître nous ics voyons implorant déj.i une nouvelle protection et demandant pour parrain de leur enfant « noble gentilhomme Matthieu d'Angevillc, exempt des gardes du corps du roy, puis escuier, seigneur de Pressy Nostre- Dame (Aube), escuier du roy dans sa grande escurie, capitaine exempt des gardes, servant prés la reyne mère, commandant pour Sa Majesté au château de Vaux le Vicomte. » Nous avons retrouvé le même officier occupant encore militairement le château en 1665.
Eu ouvrant ces cahiers, dont les pages fatiguées et flétries semblent appartenir a des livrets de blanchisseur plutôt qu'a des régis très municipaux, nous ne nous attendions guère à trouver, sous l'empreinte de pouces roturiers, des noms si aristocratiques et d'intéressants documents, rehaussés par de si précieux autographes; car à côté des Fouquet figurent les Haupeou, les Béthnne-Charost, les Catelan, les Simiane; à côté de la signature de M,ne le Brun vient celle de Watcl ; et, si ce n'était pas sortir de notre sujet, nous pourrions foire î-ucc^der au luxe art! tique du financier le faste militaire du maréchal de Villars, i sc»rté d'un capitaine des gardes et d'un capitaine du château , ou se faisant représenter a l'église , lui par un écuyer, et M,nt la maréchale par une demoiselle d'honneur. Mais terminons par une remarque qui n'a pas encore été faite à l'occasion du procès de Fouquet : la plupart des historiens, séduits par les vices dorés du surinten lant, ont montré trop d'indulgence pour le crime qui en était la conséquence inévitable. L'n dilapidateur de la fortune publique méritait le sort d'Enguerrand de Marigny et de Jean de Montaigu, cl c'était un devoir sacré pour le chef de l'Étal de veiller à ce que la marche de la justice ne fût
pas entravée par cette foule de créatures que le coupable s'était faites à prix d'or. Le reproche fait à Louis XIV d'avoir manqué de générosité envers Fouquet nous semble donc injuste, quand pas un de ses biens n'a été confisqué, quand pas un seul membre de sa famille n'a été enveloppé dans sa disgrâce. Il y a plus : on n'a pas oublié qu'un dos principaux chefs d'accusation contre Fouquel était un plan t!e rébellion trouvé écrit de sa main et suivi de l'acquisition de la forteresse de Bclle-Isle faite en vue de ce complut. Eh bien! nou-seulcn.cnt Rolie-Isle n'a pas été repris , mais il a été érigé en marquisat en faveur du petit-fils de Fouquet, qui n'en a pas moins obtenu le bâton de maréchal de France. C'est par ce glorieux baptême que le nom de Fouquet a été effacé du front de sa postérité et que son sang a été régénéré. Aussi ne se doutet-on pas qu'il existe encore de nos jours un descendant du surintendant dans la personne de M. le comte de Belle-Isle, issu du maréchal par la branche cadette, mais privé malheureusement d'un héritier de son nom.
Eugène Grésy, de la société des Antiquaires de France.
Dans ces registres iî n'y a, comme on voit, aucune trace du grand nom de Pugel, ce qui d'ailleurs ne serait pas une preuve qu'il ne fat pas venu à Vaux. Pourtant, et quoi qu'il en coûte, en s'en tenant aux données fournies par le père Bougercl dans ses Mémoires pour servir à C histoire des hommes illuslres de Provence, — et il faut les accepter jusqu'à ce qu'elles soient modifiées ou confirmées par les documents trouvés à Marseille par M. Léon Lagrange, — il se pourrait que PugeL n'ait point eu d'ouvrages à Vaux. Voici ce qu'on trouve dans U P. Bougercl : Puget resta jusqu'au 12 mai 1660 au château de Vaudreuil en Normandie, pour lequel il avoit fait deux statues de pierre et le modèle d'un bas relief; « V. Lepauire , architecte renommé, trouva ces ouvrages si beaux qu'il conseilla à M. Foucquet (ceci n'indique-t-il pas que Lepautre a travaillé pour le surintendant?) d'employer un si habile homme
pour les ornemens de Vaux le Vicomte. Comme le marbre éloit alors extrêmement rare a Paris, ce fameux ministre envoya Puget à Gènes pour choisir autant de blocs de marbre qu'il ju^eroit a propos, et c'est lui qui le premier a rendu le marbre si commun dans le royaume. Tandis qu'il se préparait à son voyage de Gênes, le cardinal Mazariu lui envoya plusieurs fois M. Culberl pour l'engager à son service (ceci implique un séjour à Paris pendant lequel Puget a pu visiter Vaux pour voir ce qu'il y pourrait faire ) , mais il étoit trop alaché à M. Foucquet pour consentir aux désirs de celte Éminence, ce qui l'obligea à hâter son voyage. » A Marseille il fait les dessins de l'embellissement du cours, « ce qui
l'arrêta plus long temps qu'il ne croyoil Il se rendit ensuite à
Gênes , et, dans le temps qu'il travailloil à faire charger de blocs de marbre trots bâtiments , il fit pour M. des Noyers l'Hercule gaulois. Cet ouvrage lui acquit une si grande réputation que , la nouvelle de la disgrâce de M. Foucquet étant parvenue dans la ville, les plus nobles n'oublièrent rien pour l'arrêter et y réussirent. » C'est donc surtout, sinon même uniquement, à Gènes que Puget a servi Fouquet. A Vaux, les cariatides, qui portent les signes du zodiaque sons le couronnement du Dôme, sont, à ce que me dit M. Grésy, d'uu grand goût, et les seize Termes qui soutiennent la grille d'honneur, et que surmontent les bustes adossés d'Apollon et de Minerve, de Mercure et de Flore, d'Hercule et de Cérès, entremêlés de faunes et de satyres, ont, quoique ébauchés à la haie et presque inachevés, de l'ampleur, de la fierté et de la fougue. Mais, si Ton réfléchit d'un côté que ces figures, étant de pierre, ont par là dû être exécutées sur place, et de l'autre que le Brun demeurait sur les lieux et avait la conduite générale de tous les travaux de décoration r , il y a tout lieu de croire que, comme pour le lion dont parle Mi|c de Scudéri et comme plus lard pour les travaux de Versailles, c'est le Brun qui a donné aux sculpteurs les motifs de leur, figures.
D'ailleurs nous connaissons maintenant le no n d'autres sculp-
(1) Cf. la vie de le Brun ; Mémoires des académiciens, I, 19 21.
leurs qui oot réelleraeol travaillé à Vaux, et auxquels il serait plus raisonnable de 1rs attribuer, par exemple à Thibaut Poissant, puisqu'on lit dans ?a vie par Guillet de Saint Georges (1) : « Il traïailla aussi pour M. Fouquet et fit de pierre de Tonnerre, au château de Vaux le Vicomte, une Renommée couchée dans le fronton de la façade du salon du côté du parterre. I) y fit aussi les modèles de stuc pour faire huit Termes de grès qui ont chacun huit pieds de hauteur.» Quant à Legendre, le seul dont les registres de Maine y aient gardé la trace , il fut emmené à Vaux par le Brun, qui était son ami et qui remploya à tous les ornements de stuc qui sont aux plafonds des appartements de Vaux (2). Mais le sculpteur qui y avait le plus travaillé, c'est Michel Anguier : «En 1655 M. Fouquet employa M. Anguier pour toute la sculpture qui se voit dans la belle maison de St Mandé , et , après l'y avoir occupé pendant trois années, il lui fit commencer en 1658 plusieurs ouvrages à Vaux le Vicomte, dont voici les plus considérables : trois figures vêtues à l'antique, chacune de six pieds de hauteur, représentent trois philosophes de l'antiquité; deux figures qui ont aussi chacune six pieds de hauteur, l'une représentant Apollon et l'autre Rbéa; douze Termes qui figurent les douze dieux principaux; une figure de la Clémence et une de la Justice, avec leurs hiéroglyphes, chacune de sept pieds et demi (3). »
Voila donc trois sculpteurs au moins entre lesquels on aurait à choisir sans avoir besoin de recourir au Puget. 11 est pourtant singulier que, s'il a passé tant de temps à réunir des marbres pour Fouquet,— et l'envoi reçu par Guillaume Musnier à Melun avai i peutêtre été expédié par lui (4),— Puget n'ait rien sculpté pour celui qu'il
fi) Mémoires du académiciens, I, p. 327.
(2) lbid., p. 411.
(3) lbid., p. 440.
(4) A propos de ce chargement « de ballots et caisses de figures de marbre » venus de Lyon par terre, la défense (Procès, IV, 266) met en marge : « Que M. le Tellier m'a données gratuitement, provenant d'une démolition de quelque vieille maison en ce pays-là. » Le fait allégué peut et doit être vrai ; mais n'y avait-il que cela?
considérait comme un mailre. Voilà sur ce point ce que je supposerais. VApolhéoie d'Hercule, de le Brun , était la dèirïcation de Fouquel; Hercule est partout daos les ornements de Vaux; au bout du jardin, et poir couronner les grottes et le gros jet d'eau , il y avait un Hercule colossal; on le devine dans la grande planche de Silvestre, et l'on peut s'en assurer par celte phrase de la description de Vallerrc dans la Clclie (4) : « Et, comme pour marquer que c'est la dernière pièce de ce grand et beau travail , on a mis proche de là une belle figure d'Hercule qui se repose de tous ses labeurs, qu'on voit représentés en basse-taille sur le piédestal. » C'était la statue la plus en vue du parc et comme le couronnement de toutes les autres, de même que dans le palais la montée d'Hercule au ciel était aussi la plus importante des peintures. Pour Saint-Mandé Anguier en avait fait aussi nu de six pieds (-2). La sculpture et la peinture se réunissaient donc à l'envi pour personnifier dans le héros fabuleux la fortune et le mérite du ministre toutpuissant. Alors pourquoi l'Hercule gaulois, cet Hercule au repos auprès des Heurs de lis, ne serait il pas une œuvre faite par Puget pour le surintendant? Celui-ci tombé en disgrâce, M. drs Noyers l'achète, et elle passe pour lui avoir été destinée des l'origine, llien n'est plus simple, surtout quand on voit, non-seulement M. de Seignelai acheter à Anguier, pour sa maison de Sceaux, trois figures de pierre de Vernon , hautes de dix à onze pieds, qui avaient été faites pour Vaux (3) , mais Louis XJV hériter du suriutendaut, en prenant après lui le Brun, le Notre, Puget , et ne créer les Gobelins qu'avec les tapissiers de Fouquet; il n'y a rien d'étonnant a ce que l'Hercule eût pu être destiné â Fouquet ; c'était un Lieu autre seigneur que M. des Noyers, et Dangu n'avait pas ia prétention de rivaliser avec Vaux.
(1) CUlie, t. X, 1660, 5e et dernière partie, liv. 11!, p. 1 000-1142.
(2) Mémoires de$ académiciens, I, p. 441.
(3) lbid.y p.446, note 2.