‹ Archives de l'art français Documents recueil de documents inédits relatifs à l'histoire des arts en FranceChapitre 52 sur 243 · J. BERNARD TORO · texte numérisé non relu

J. BERNARD TORO

SCUPTEUR PROVENÇAL.

Dès que j'eus vu dans Aix quelques ouvrages de Toro, soit sculptés, soit dessinés, ainsi que quelques-unes des estampes gravées d'après lui par Honoré Blanc, je me pris pour ce maître d'une vive admiration, et me mis aussitôt en quête de sa biographie. Était-il Italien ou Espagnol — son nom m'autorisait à le croire — ou bien était-il né, en Provence, de parents italiens ou espagnols? Quelle était sa ville natale? Où avait-il étudié? Où avait-il plus particulièrement résidé? A quelle époque précise avait-il travaillé? Quand et où était-il mort? Je me fis toutes ces questions et les présentai aux deux hommes qui étaient ici en mesure d'y répondre, MM. Porte et Roux-Alphéran ; mais je ne pus rien obtenir d'eux; leurs recherches sur Toro ne les avaient menés à rien; toutefois je sus par M. Roux-Alphéran que l'hôtel d'Arlatan-Lauris, où Toro sculpta la belle porte qu'on y voit encore, avait été construit entre les années 1690 et 1700. L'artiste travaillait donc à Aix à celte époque, mais à ce seul fait se bornait tout mon savoir.

J'en étais là, quand, fouillant un jour dans les manuscrits du P. Bougerel , relatifs aux hommes illustres de la Provence, et appartenant à M. Porte, qui les avait obligeamment mis à ma disposition, j'y rencontrai le passage suivant, que ce dernier n'avait point remarqué :

« Honoré Toro, dessinateur et sculpteur du roy au port de Toulon, a fait graver et imprimer ses œuvres à Paris, par les soins du sieur du Buisson, architecte du roy. Ce sont des compositions des plus neuves,

T. VI. 18

des plus variées et du meilleur goût qui aient encore paru ; elles représentent des soleils, des ciboires, des calices, des lampes, des candélabres et autres pièces à l'usage des églises; des trophées, des tètes, des cartouches, des pieds de tables, des vases, des cuvettes, des surtous et d'autres pièces d'orfèvrerie et de sculpture ; des arabesques et des grotesques de toute espèce. Ces ouvrages font connaître avec quel succès l'auteur a su joindre à ses lalens naturels les excellentes instructions du célèbre M. Puget, son maître; le graveur, qui est très intelligent dans le dessin, s'est soigneusement appliqué à rendre les morceaux tels que l'auteur les a produits; la correction, l'art de graver et la propreté des impressions le rendent également digne de l'approbation et de la recherche des curieux, et des personnes dont l'éducation ou la profession ont quelque rapport au dessin. Cette grande suite est divisée en livres de six feuilles de chaque espèce pour en rendre le choix libre; on trouve l'œuvre ainsi séparé chez le sieur du Buisson, rue de Guénegaud, en entrant du côté du Pont-Neuf, 32. — Journal des savons, de Tan 1716. — Bien des gens estiment davantage ceux qui ont été gravés à Aix par M. //. Blanc, ami de M. Toro, mort au mois de février 1731 (1). »

(!) Tome Ier d'un manuscrit du P. Bougerel , intitulé : Recueil de plusieurt faits concernant la Provence ou Irt Provençaux, p. 24.

Je reviendrai plus tard sur tout ce qui, dans ce passage, a trait aux gravures que Toro fil faire de ses dessins à Paris et en Provence; je ne veux, pour le moment, m'arréier qu'aux faits purement biographiques. Je n'attachai d'abord aucune importance au prénom d'Honoré donné à Toro; c'était évidemment par inattention que Bougerel avait écrit ce prénom, appartenant au graveur Blanc, l'ami de Toro ; j'avais pu constater, sur diverses estampes d'après ce dernier, le prénom de Bernard; on verra plus loin par une pièce authentique que c'était bien là son vrai prénom. Il en avait du reste encore un autre commençant par un J, car cette initiale Ggure, sur ces mômes estampes, avant le nom entier de Bernard ou l'initiale B. Mais le passage do Bougerel me fournissait deux faits importants pour la biographie de Toro, à savoir qu'il avait été élève de Pugel, et qu'il avait été dessinateur et sculpteur au port de Toulon. Restait à vérifier l'exactitude de ces deux assertions, car je n'ignorais pas combien l'historien provençal était sujet à de graves erreurs et dépourvu de critique. Un troisième fait à extraire de ce passage était celte indication du Journal des savants qui, dans un de ses numéros de l'année 1716, avait sans doute rendu compte de la publication confiée par Toro à du Buisson, d'où résultait que Toro vivait et travaillait en 1716. Un quatrième fait é lai l enfin celle autre date de février 1731 , assignée comme étant celle du décès de Toro ou du graveur Blanc; car, par la maoière dont la phrase était construite, il était difficile de dire auquel des deux se rapportait celle date.— J'attendis donc de nouveaux documents pour donner quelque valeur à ceux de Bougerel et pour les compléter.

Deux ou trois ans après, l'occasion s'offrit à moi de correspondre avec M. Henry, archiviste de lavillede Toulon, dont nous avonseu depuis à regretter la perte. Je m'empressai de lui demander quelques détails sur la vie et les œuvres de Toro, et en particulier sur le fait, énoncé par Bougerel, que notre arlisle avait éië sculpteur au port de Toulon. Déjà bien auparavant j'avais consulté, touchant ces divers poinis, d'autres personnes de cette ville, mais je n'en avais reçu que des réponses insignifiantes; cette fois je me flaitai que M Henry, investigateur patient et consciencieux, qui

venait de trouver plusieurs dates intéressâmes à l'occasion de ses recherches sur Pugel et sur d'autres artistes sculpteurs du port de Toulon, ferait en mesure de m'instruire de ce que je cherchais, et je ne me trompai point, du moins quant au fait essentiel. Voici en effet ce qu'il me manda dans une première lettre, en date du 3 mars 1851 :

« Au sujet du sculpteur Toro, vous m'en apprenez beaucoup plus que nous n'en savions ici, où sou nom seul est connu par la tradition d'atelier dans les établissements de la marine. Les recherches que j'ai pu faire dans les registres du contrôle de l'Arsenal naval ne m'ont guère indiqué que sa présence au port, comme maître sculpteur, et les divers payements qu'il a reçus pour son traitement en culte qualité, sans jamais offrir son nom attaché à quelque ouvrage que ce soit, lindis que divers travaux exécutés à des vaisseaux par d'autres sculpteurs, dans le môme temps, s'y trouvent indiqués pour les sommes qu'ils en reçoivent. Pour expliquer celle espèce de contradiction, je dois vous dire que les travaux de décoration des vaisseaux, proposés alors par le maître sculpteur, étaient donnés à l'entreprise, et que l'adjudicaliou en était l'a.-.- 6e à d'autres arlisles étrangers souvent au port de Toulon; quelquefois lts artistes de la ville ou ceux venant du dehors (comme d'Aix ou de Marseille) proposaient eux-mêmes des dessins, que ie maître sculpteur élail chargé de juger, et dont, dans les deux cas, il surveillait l'exécution. C'e*t ainsi qu'en 1684, Peillion et Dubreuil travaillent pour le vaisseau F Agréable, que lmberl et Thomas travaillent pour le vaisseau CArdent, sous la direction de Rombaud- Langue nu , maître sculpteur enlrelenu du port; le même lmberl et Levray travaillent celle même année, comme associés, au vaisseau le Hoyal Dauphin; Navard travaille de son côté au vaisseau U Constant. 11 esta croire que le même système d'adjudication se continua sous la mattrise de Toro, puisque les mêmes registres, qui font mention des payements faits pour les ouvrages indiqués, n'en spécifient d'aucune espèce pour Toro,h moins toutefois, ce qui est assez probable, que lts travaux qui auraient pu être exécutés par le chef d'atelier, s'il mettait la main au maillet, ne fussent une obligation de sa charge et couverts par conséquent

par son traitement. — Toro succéda à Rombaud au poste de maîire sculpteur en 1719; mais, par la môme fatalité qui couvre les détails biographiques que vous recherchez, une lacune dans les registres du contrôle nous dérobe l'époque précise de sa mort. En effet cet arliste figure encore comme partie prenante en 1730, et de cette année à 1736 il n'est fait mention d'aucun arliste, soit peintre, soit sculpteur; en 1736 parait pour la première fois Lange, successeur de Toro, qui a dû mourir dans cet intervalle, et probablement en 1731, si le P. Bougerel parle de lui comme ayant réuni à ses talents naturels les excellentes instructions de Puget, son maître. — Un fait que je ne dois pas omettre, et qui prouve la haute estime de son talent, c'est qu'à partir de 1723 son traitement, qui, comme celui de ses prédécesseurs, n'avait été jusque-là que de 1,200 livres, fut porté à 1,500, tandis que celui du maître peintre continua à être, comme auparavant, de 1,200 livres. »

Peu de jours après, je recevais une seconde lettre de M. Henry, en date du 7 mars, renfermant ce qui suit :

« J'étais bien fondé dans ma supposition quand, dans la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire, je disais que probablement le sculpteur Toro était mort en 1731 ; voici la confirmation de ce fait dans l'acte de son décès que je viens de rechercher dans les registres de l'état civil :

Sr Bernard Toro, sculpteur entretenu, âgé d'environ soixante ans, est décédé, muni du sacrement de l'extrême- onction, le vingt-huit janvier 1731; le lendemain il a esté enseveli dans l'église des P. Carmes. Signé Pomet.

« Il résulte de cette pièce que Toro a dû mourir d'une façon très-prompte, et probablement d'apoplexie, puisqu'on n'a pu lui administrer que l'extréme-onction ; la date de sa mort et l'âge qu'on lui donne reportant sa naissance à l'année 1671, il n'a guère

pu être élève de Pugel% comme l'insinue le manuscrit du P. Bougerel, puisqu'il n'avait que vingt-deux ans quand ce grand artiste est mort, et qu'il est douteux que ce dernier donnât autre cbose que des conseils à cette époque de sa vie ; dans tous les cas, il n'aurait pu diriger Toro dans ses travaux, celui-ci n'ayant pu commencer à être remarqué qu'après la mort du maître et à un âge de virilité. »

On comprend combien ces deux lettres me furent précieuses; elles me donnaient enfin sur quelques points de la biographie de Toro une complète et réelle lumière.

L'assertion de Bougerel, donnant à Toro la qualité de dessinateur et sculpteur au port de Toulon, était donc vraie, et la date de décès fournie par cet historien s'appliquait à ce dernier et non à Honoré blanc; seulement Bougerel s'était trompé de mois en inscrivant février au lieu de janvier. J'ai retrouvé, depuis, la vraie date dans la note contemporaine et anonyme qui suit; elle est conservée au Cabinet des estampes et sert d'explication a un admirable dessin, grand cartouche aux armes du Dauphin, au milieu duquel une main un peu postérieure a ajouté la date de la naissance du jeune prince, celle du 4 janvier 1729. Il est lavé sur crayon, comme aussi les dessins de cinq tôles, de deux cartouches et de vases, conservés dans le môme dépôt, avec deux grands dessins de casques et de trophées, qui sont à la sanguine, et par suite d'un crayon plus large, plus libre et plus gras. Voici le texte môme de celte noie :

Mort du S. Toro. Le cartouche cy à côté a esté commencé par le S. Toro, Me sculpteur des vaisseaux du roy, à Toulon, et n'a pu estre finy par luy, ayant été attaqué d apoplexie le 28 janvier 1731 , dont il est mort quelques instans après. Ce sculpteur travailloit le bois avec une si grande délicatesse que les ouvrages qu'il a fails, en pieds de tables, pendules et con-

soles, n'étoient susceptibles d'aucune dorure, et même que le vernis qu'on pouvoit y mettre dessus y faisoit tort; tous ces ouvrages étoient entièrement finis, et il leur donnoit toute la perfection qui pouvoit servir à son génie et à ses doigts.

J'apprenais en outre, par la lettre de M. Henry, que la nomination de notre artiste, comme maitre sculpteur, datait de 1719, et que son mérite fut bientôt si fort apprécié qu'on augmenta ses appointements, tout en laissant les mômes ceux du maUre peintre.

Un autre document me permit enfin de compléter ce qui a trait aux fonctions successivement remplies par Toro dans l'Arsenal de Toulon.

J'avais d'abord cru que le passage du P. Bougerel cité plus haut avait été composé par lui, et, considérant cette qualification de desiinateur et sculpteur au port de Toulon comme équivalente au titre de maitre sculpteur, j'en avais conclu que l'historien provençal avait écrit son article en 1719 ou peu après, se contentant d'y ajouter plus tard, quand il la connut, la date de la mort de Toro. Quant au Journal des savants de 1716, auquel renvoie ce passage, je ne pensais pas qu'il contint autre chose qu'une réclame en faveur de la publication de du Buisson, sans aucpne importance historique ; je me trompais dans ces diverses conjectures. Ayant voulu voir par moi-môme dans ce journal ce qui y était dit des eslampes éditées à Paris par l'architecte du Buisson, je trouvai, à ma grande surprise, dans le numéro du 10 août 1716 de ce recueil, l'original exact du passage de Bougerel, jusqu'à ces mois : Bien des gens estiment davantage, etc., qui, bien entendu, n'y sont point et appartiennent à notre auteur. — Voici, du reste, l'ariicledu journal; je n'en transcris que ce qui offre quelques légères différences de rédaction, et que ce qu'il m'importe de relever au ooint de vue historique :

« Nouvelle littéraire de Paris. — Le Sr Dubuisson,

architecte du roy , achève de faire graver et imprimer chez lui les œuvres de Mr Toro, désignateur et sculpteur du roy, pour les ouvrages du port de Toulon. — Ce sont des compositions des plus neuves, ete. . .

Ces compositions font connaître avec quel succès l'auteur a su joindre à ses talens naturels les excellentes instructions du célèbre Mr Puget, son maître. — Le graveur qui est très intelligent, etc. . . .

Cette grande suite est divisée par livres de six feuilles de chaque espèce, pour en rendre le choix libre ; on trouvera l'œuvre ainsi séparée, ou entière, reliée en veau, chez le sr Dubukson, rue de Guénegault, en entrant du côté du Pont-Neuf. »

Il esldonc bien évident que, dès 1716, Toro était déjà associé aux travaux du port de Toulon, comme dessinateur et sculpteur, mais non comme chef, comme maître', on a pu voir, dans la première lettre de H. Henry, que, parmi les artistes qui travaillaient pour l'Arsenal, plusieurs étaient étrangers à Toulon, venaient d'Aix ou de Marseille, et Toro était de ce nombre.

Les renseignements sur Toro fournis par la note du Journal des savants émanaient soit de Toro, soit de l'architecte du Buisson, son ami, ce qui revient à peu près au môme, et dès lors on ne saurait en suspecter la certitude ; par ce même motif, l'opinion de M. Henry, taxant d'erreur le P. Dougerel au sujet des relations de noire artiste avec le Puget, n'est pas admissible; et d'ailleurs, tout en convenant que ce dernier ne put diriger longtemps les travaux de son élève, il ne répugne point d'admettre que Toro, se trouvant à Marseille, où Puget passa ses dernières années, y ait reçu jusqu'à 1 âge

de vingt-trois ans ses lccous et ses conseils. Du reste, bien que Toro ait un goût de dessin et un style évidemment à lui, bien qu'il n'ait été ni copiste, ni imitateur du Puyet, il n'est pas moins incontestable que plusieurs de ses œuvres témoignent de l'influence du grand statuaire; dans ses mascarons, surtout, apparaît mainte fois l'empreinte de ce réalisme saisissant, plein de force et de vie, énergique souvent jusqu'à la rudesse, qui caractérise et signale, entre toutes, les productions de l'immortel sculpteur marseillais.

Notre artiste fil de fréquents séjours à Aix; les nombreux travaux qu'il y laissa le démontrent; mais je ne saurais fixer des dates précises à ces séjours et à ces travaux. Comme dates certaines, je n'en rencontre que deux, dont l'une, qui n'est encore qu'approximative, marque à peu près le début de Toro à Aix, et dont l'autre indique sans doute sa dernière intervention comme artiste dans notre ville. La premièré date est celle que j'ai signalée plus haut, en parlant de la porte de l'hôtel d'Arlatan-Lauris, construit de 1695 à 1700 ; la seconde date m'est fournie par le registre du Chapitre d'Aix ; on y lit, fol. 34 :

2 mai 1719. On donne le prix fait du mai$tre-autel de S< Sauveur, en marbre, suivant le plan dressé par le sieur Thoreau, sculpteur, au prix de 5,000*. (Extrait du n° LXXVII des Mss. du nouveau fonds, oun° 8 des Mss. de MgrRey, p. 596. Bibliothèque Méjanes.)

La différence d'orthographe du nom ne saurait nous empêcher de reconnaître ici notre sculpteur, et celte date de 1719, qui est l'année de sa nomination au poste de maître sculpteur à l'arsenal de Toulon, me fait dire que ce fut sans doute là son dernier projet de travail pour Aix ; je dis projet, car ce maître-autel en marbre ne fut point exécuté.

C'est donc entre ces deux dates que nous pouvons placer les divers séjours de Toro à Aix ; j'aurais bien encore une autre époque

précise d'un travail important, exécuté par cet artiste au château de Beaurecueil, aux environs d'Aix, mais je n'en suis pas assez sûr pour l'affirmer; voici d'ailleurs en quoi consiste le curieux document où je l'ai trouvée. Parcourant un jour les carions de l'ancien directeur de l'école de dessin d'Aix, le peintre Clérian, j'y trouvai une petite feuille sur laquelle étaient, d'un coté, quelques croquis d'ornements, et, de l'autre, plusieurs lignes d'écriture; l'examen des croquis, et surtout de l'un d'eux, représentant un mascaron placé au centre d'un arc de voûte, me fil reconnaître, à n'en pas douter, le faire de Toro ; quant aux lignes écrites, je lus ce qui suit

« Je, soussigné, promes à monsieur de Bor-cœûille exécuter les desseins que nous avons signés (selon l'échelle de réduction qui est au bas des dis desseins) en pierre de Calissane; de fournir la dite pierre rendue à son château de Bor-cœùille : qui consistent a une figure d'un Narcisse, deux enfans assis sur des dauphins et deux urnes : de poser le dit ouurage en place à perfection, à condition que le dit sgr de Borcœùille s'oblige à me fournir des ouuriers pour m'aider a poser le dit ouurage, comme aussi pour faire la perspective dont je ne suis obligé qu'a la conduite (1) : qu'il me sera permis de faire les urnes de

(1) En effet, une perspective, traitée comme une décoration i!e théâtre, et où l'imagination de l'artiste prodiguait les accumulalions de T architecture la plus riche ou accumulait les horizons et les surprises du paysage le plus accidenté, afin de cacher la nudité d'un mur dont on ne pouvait se passer, ou afin de donner un point de vue à une allée, élail toujours une œuvre de peinture, et Toro,

3ui. n'était pas peintre, ne pouvait s'engager qu'à en donner le DMin et à en diriger l'exécution. Au dix-septième siècle, quelques

trois pièces, et d'ajouter la main droite du Narcisse. Que le dit seigneur de Bor-cœûille s'oblige encor de me donner sa table pendant tout le tems qu'il me faudra pour rendre cet ouurage parfait. Je m'oblige de faire l'ouurage cidessus mentioné aux conditions susdites, pour le prix et somme de cinq cens Hures, dont j'ai tout présentement reçu deux cens liures, et le reste paiable a proportion de l'ouurage.

o A Aix, ce dixième juillet mille sept cens seize. »

On sent combien je fus désappointé en ne troufant pas de signature à cette pièce, à laquelle un nom propre pouvait seul donner une valeur historique; toutefois ces croquis placés au verso, parfaitement sûrs et authentiques, ne permettent-ils pas de supposer avec beaucoup de vraisemblance que c'est bien Toro qui a écrit cette minute, et que c'est lui aussi qui décora de ses sculptures le châleau de Beaurecueil? Du reste, rien ne s'opposait à ce que dans celte année 1716 Toro vînt demeurer quelque temps à Aix, quoique dès celte époque il fût déjù dessinateur et sculpteur au port de Toulon. Nous avons vu que plusieurs des artistes travaillant dans l'Arsenal venaient du dehors; ils étaient donc libres, et ce ne fut qu'après sa nomination comme maitre sculpteur que Toro dut ne plus quitter Toulon. — J'ajouterai, pour en finir avec Beaurecueil, qu'aucune œuvre d'art n'y existant plus, on ne saurait rien y apprendre sur l'artiste qui y travailla.

Nous avons dit que Toro fut dessinateur et sculpteur; ce que nous possédons de lui à Aix, comme la nature de ses travaux à l'Arsenal, prouve jusqu'à l'évidence qu'il travailla le bois à peu près exclusivement; néanmoins, sans parler du contrat avec M. de

hommes eurent en ce genre une réfutation spéciale, et il suffira de rappeler ce que dit Mariette de Jacques Rousseau. Abecedario,

Beaurecueil, quelques ornements qui subsistent encore à Aix, et le projet d'un autel en marbre pour Saint-Sauveur, prouvent qu'il sculpta aussi la pierre. Traila-t-il la figure isolée, la statuaire proprement dite? Si le contrat avec M. de Beaurecueil était irrécusable, nous y trouverions la réponse affirmative à cette question, puisqu'il y est parlé d'un Narcisse et de deux enfants assis sur des dauphins ; mais, sans nous étayer sur cette pièce douteuse, nous pouvons assurer que ÏY>ro sculpta des statues. Je vis, il y a quelques années, chez M. le marquis d'Àrbaud- Jouques, deux figures en bois, Mars et Minerve, à peu près quart de nature, que la tradition lui donnait et qui étaient incontestablement de lui; autant qu'il m'en souvient, leur tournure me parut pleine d'élégance et d'originalité, et les détails d'une fines e et d'un esprit rares. Les œuvres de statuaire proprement dite furent toutefois certainement exceptionnelles dans la vie artistique de Toro ; leur extrême rareté me paratl l'attester ; son génie spécial le ramena toujours au dessin et à la sculpture d'ornementation.

Voilà tous les faits que j'ai pu recueillir sur mon sculpteur ; ils ne sont pas nombreux, sans doute, et c'est pour cela même que j'ai lardé à les faire connaître, espérant toujours que de nouveaux documents me permettraient d'offrir une biographie un peu complète de Toro. Je me décide néanmoins aujourd'hui h les publier, pensant que, tels quels, ils ne seront pas sans intérêt pour les amis de l'art provincial en France, et en outre parce qu'ils suffisent, à la rigueur, pour l'histoire de l'art. Toro peut être maintenant classé à son vrai rang daus la série chronologique des artistes français, et il n'est plus possible de le confondre avec ce sculpteur du port de Toulon, nommé alternativement Turaut, Turreau, Tureauel Taureau, dans les lettres de dlnfreville et de Matharel à Colbert, publiées dans le quatrième volume des Documents des Archive* de Cari français. Naturellement séduit par cette analogie de noms, mon ami M. de Chennevières avait mis en note à une de ces lettres (1) la phrase suivante : « Ne pourrait-on pas croire

(l) Celle de Matharel I Colbert, datée du 18 juin 1670.

que ce nom a été habituellement mal écrit, et que l'artiste désigné dans ces pièces n'est autre que Toro, très-habile dessinateur et sculpteur d'ornements, bien connu des amateurs provençaux? » — Ce rapprochement n'est plus possible désormais. — Telle était, à cet égard, ma pensée bien arrêtée, quand je reçus le 28 décembre 1858 une lettre de M. Léon Lagrange, qui m'entretenait de Toro et le rapprochait aussi du sculpteur mentionné dans les lettres de d'infreville et de Malharel; M. Lagrange, qui avait eu connaissance de l'acte de décès de Tara, convenait qu'il était vraiment impossible de concilier la date de la mort de cet artiste et son âge au moment de sa mort, avec le fait de l'identité de Toro et de Turaul; mais il avait joint à sa lettre une petite note relevée dans les registres de l'Arsenal, portant, d'une part, divers payements faits au sieur Toro, maître sculpteur, depuis 1719 jusqu'à 1730, ce qui s'accordait très-bien avec les renseignements fournis par H. Henry, et d'autre part, les quelques lignes que voici : « Devis

de la sculpture à faire au vaisseau du roy, le Gaillard (Suit le

devis.) Adjugé les ouvrages ci-dessus à Joseph Bouvier et Bernard Turreau, sculpteurs, à la somme de deux cens cinquante livres. A Toulon, le 17 janvier 1681. » — J'avoue que ce document fît tout d'abord sur moi quelque impression; l'analogie du nom et l'identité du prénom éliienl vraiment étranges. Aurait-on commis une erreur de chiffre dans l'acte de décès? Mais, en allant jusqu'à le supposer, il fallait, pour faire de Toro et de Turreau une seule personne, admettre des choses d'une complète invraisemblance ; d'infreville dit, en 1668, que Turraul était jeune et à peu près «le l'âge de Uombaud Langue nu ; or ce dernier, qui, d'après la lettre de M. Lagrange, exécuta en 1661 quatre figures en bois de noyer pour la cathédrale de Toulon, avait au moins vingt ans à celle époque; il en avait donc vingt-sept en 1668; si notre Toro était le môme, il faudrait reporter sa naissance de 1671 à 1611. Vais alors peut-on sérieusement admettre qu'il n'eût publié qu'en 1710, à l'âge de soixante-quinze ans, ses livres d'ornements, et qu'il eût été nommé maître sculpteur à soixante-dix- neuf ans; ces faits seraient par trop extraordinaires, et du reste ces mômes registres du contrôle de l'Arsenal, du moment qu'il b'agit de notre Toro, ne

rappellent plus Turraut, Turreau, Taureau, mais invariablement Toro, comme il est écrit partout ailleurs, et en particulier sur son aclc de décès. Ainsi donc, tout bien pesé, quelque singulière que soit celte double circonstance de l'analogie du nom et de l'identité du prénom, il faut conclure que ce sont là deux personnages distincts (1).

Je regrette beaucoup de n'avoir pu jusque aujourd'hui connaître le lieu où naquit Toro; j'ajouterai seulement que je trouve, dans un recueil de notes prises par moi ç\ et \\ sur les artistes provençaux, quelques lignes, relatives surtout aux prénoms de Toro, question dont j'ai déjà parlé; aussi n'en cilerai-je que le commencement : a Toro, le sculpteur en bois et dessinateur en ornements, né en Sicile, à la fin du dix-septième siècle, s'appelait Bernard, etc. » J'ai fait tout mon possible pour retrouver la source de celte note, mais je n'ai pu y parvenir.

Après cet historique de l'homme, disons quelques mots de l'artiste et tâchons d'apprécier ses œuvres.

Et d'abord le dessin de Toro laisse infiniment à désirer dans les figures entières mêlées à ses ornements; elles sont longues et grêles, manquent de modelé et sont surtout incorrectes, ou tout au moins irès-indécises dans les extrémités; c'est dans les figures d'adultes qu'éclatent principalement ces défauts ; celles d'enfants sont, sinon mieux dessinées, du moins mieux modelées; ses cariatides n'ont pas non plus dans leurs torses tout l'accent et tout le relief désirables; néanmoins ces diverses figures, qui pèchent souvent aussi par l'absence du caractère, plaisent encore par une cer-

(1) En s'en tenant à cette conclusion, qui me paratt définitive, n'y aurait-il pas lieu de se demander en mé.ne temps s'il n'y a pas un lieu entre ces deux hommes, qui ont à la fois le même prénom et le même nom? Pour le premier on ne le trouve que tarement appelé Toreau, le second s appelle toujours Toro; en supposant qu'il soit le lils ou le neveu du premier, ce à quoi ne s'opposent pas leurs dates de naissance probable, 1641 et 1671, il aura trouvé bon d'italianiser son nom, et ce changement, qu'ont imité plus lard Scrvandoni et tant d'autres, a pu n'être de la part de notre sculpteur qu'un calcul pcul-etre heureux.

laine allure gracieuse el distinguée, et par une louche constamment fine et suave; mais, la part faite à la critique, il reste à signaler le rare génie et les qualités brillantes de Toro dans tontes les autres parties de l'ornementation.

Notre artiste dut aux circonstances qui confinèrent sa vie en province, de conserver intact son sentiment de l'art et d'éviter Tinfluence académique, dont nous trouvons dans les ornements de Jean Lepaulrt le type grandiose el savant, mais parfois lourd et monotone, auquel n'échappèrent la plupart des artistes qui vinrent après, qu'en tombant, malgré beaucoup d'esprit, dans d'inconcevables écarts d'imagination et de goût ; à l'abri de cette double contagion, Toro demeura ce que la nature l'avait fait et sut imprimer à ses œuvres un cachet personnel; si l'on veut trouver des analogues à ses ornements, il faut remonter aux ravissantes compositions de grotesques et d'arabesques de nos maîtres français du seizième siècle; Toro, sans doute, ne les copia, ne les imita môme pas, mais il sut comme eux trouver, dans un goût pur el dans un sentiment élevé, des inspirations, des idées et des formes nouvelles, toujours remplies de finesse et d élégance; extrêmement habile dans l'agencement pittoresque de ses motifs, il posséda aussi une invention féconde tempérée par une sobriété pleine de tact.

Je ne pense pas qu'il soit possible de mettre plus de légèreté, plus de goût, plus de variété qu'il n'en a mis dans les enroulements, dans les palmettes, dans les volutes, dans les feuillages, dans les rinceaux, dans les bouquets de fleurs el dans les mille petits détails accessoires de ses ingénieuses décorations; mais la où il excelle, là où il est réellement maLre et tout à fait or L mal, c'est dans les animaux fantastiques, dans les figures g rotes y es et dans les mascarons d'hommes, de femmes el d'enfants; ici Toro devient grand dessinateur, son trait est sûr, précis et savant, son style s'ennoblit et s'élève, son expression devient vivante et prend un grand caractère.

Cette appréciation générale de la valeur artistique de Toro, déduite de l'examen attentif de ses œuvres sculptées et devinées el de celles gravées d'après lui, laisse peu de cho>e à dire de pari:-

eulier louchant ses admirables sculptures en bois ; je signalerai néanmoins, comme propres au ciseau de notre artiste, une incroyable habileté à fouiller le bois jusque dans ses moindres détails, à évider les palmeltes et les rinceaux avec le soin le plus délicat, sans jamais tomber dans la manière ni dans la petitesse, ensuite et surtout une touche incomparable, sachant imprimer à chaque objet l'esprit qui lui est propre, communiquera tous une douceur et une harmonie parfaites, et répandre sur les figures un tel charme et une telle morbidesse que le bois vit et respire. C'est encore à ce signe que je reconnaîtrais volontiers que notre sculpteur fut élève duPuget.

C'est à Toulon, à Marseille et à Aix qu'il faut chercher les sculptures de Toro \ il ne m'a point été possible de faire cette recherche dans les deux premières villes; quant à la nôtre, je vais indiquer sommairement toutes les œuvres authentiques de ce maître que j'ai eu occasion d'y voir; on sera peut-être surpris d'une aussi courte énumération, après ce que j'ai dit des séjours de Toro à Aix; mais j'ajoute qu'un très-grand nombre de meubles dus à son ciseau ont certainement échappé à mes investigations; il doit s'en trouver encore plusieurs, soit dans les anciens hôtels de la ville, soit dans les maisons de campagne, qui ont appartenu à d'anciennes familles ; en outre, beaucoup de ces sculptures ont été détruites ou singulièrement mutilées; j'en ai souvent rencontré des débris; d'autres enfin ne sont plus à Aix depuis longtemps.

Tous les morceaux sculptés dont suit l'indication sont en bois de poirier.

1° La porte de l'hôtel d'Arlatan-Lauris ; les ornements en sont parfaitement conservés, mais plusieurs couches successives de peinture en ont beaucoup diminué la finesse et le relief.

2° Une superbe console qui, du cabinet de M. Clérian, a passé aujourd'hui chez II. le marquis de Tressemanes.

3° Une autre console, plus grande et non moins belle, chez le môme possesseur, et provenant de l'hôtel Boycr-d'Aguilles; il est fâcheux qu'elle ait été dorée, ce qui nuit à l'esprit et à la délicatesse de la touche.

4* J'en dirai autant d'une console à peu près de môme grandeur

que celle du n* 2, appartenant à la famille de Foresla ; elle est fort belle, mais a été aussi dorée.

5a Une autre console d'égale importance et non dorée, à Vf. Vialt avoué, qui Ta trouvée dans une maison de campagne récemmeot achetée par lui, et qui avait appartenu aux Boutassy, ancienne famille d'Aii .

6° Dans l'hôtel d'Albertas j'ai vu, il y a quelques années, plusieurs meubles de Toro , tous non dorés et de la plus grande beauté; on y remarquait entre autres : un lustre fort grand, à plusieurs branches, une console, un très-grand cadre de glace, un petit cadre, une caisse pour pendule.

Je ne saurais trop répéter combien tous ces morceaux étaient d'un faire inimitable.

7» Les mascarons et les petits ornements que Toro appliqua aux armoires de l'hôtel de ville d'Àix.

Comme sculptures en pierre, je n'aurai à citer que les suivantes :

lo Deux charmantes tôles avec ornements qui décoreul la grande porte de l'ancien hôtel de Lalour-d'Aigues.

2° Deux mascarons, avec ornements surmontés de deux sphinx, au-dessus et de chaque côté de la porte de l'hôtel de M. Alfred d'Albertas.

Les dessins de Toro sont d'un faire doux et suave, d'une touche spirituelle et séduisante ; ils sont, la plupart, à la sanguine ou à la plume, légèrement lavée de sépia ou d'encre de Chine. — Tels étaient les six dessins arabesques ornés de figures, pour décorations de panneaux, de buffets, de cheminées, etc., dédiés par Toro à Robert de Colle, qui faisaient partie de la célèbre collection Paignon Dijon val, et qui sont indiqués au no 3355 de la première partie du catalogue de Bénard.

Je ne saurais en finir avec Toro sans parler des estampes gravées d'après ses dessins, et je le ferai d'après celles que j'ai pu réunir, d'après celles, en trop petit nombre, que j'ai vues au Cabinet des estampes, et aussi d'après les notes que m'a fournies M . de Montaiglon sur celles qui se trouvent à Paris, soit à la bibliothèque de l'Arsenal, soit dans le cabinet de M. Bérard, architecte, dont la collection, si riche en suites d'ornements de tout genre et T. vi. i9

de toutes époques, est particulièrement précieuse sur le point qui nous occupe, puisque le volume où il t réuni les œuvres de notre artiste ne renferme pas moins d'une centaine de pièces gravées d'après lui. On me pardonnera le détail dans lequel j'entrerai à leur propos, car elles méritent à tous égards qu'on les prenne en grande considération.

Deux séries bien distinctes de graveurs se rattachent à Toro, ceux qui ont travaillé d'après lui à Pans et ceux qui ont gravé set œuvres en Provence. Je m'occuperai d'abord des premiers.

On a déjà vu dans la réclame du Journal des savants, citée plus haut, que notre artiste avait fait graver à Paris, par l'entremise du sieur Dubuisson, architecte du roi, une longue suite de ses compositions. Il paraîtrait, d'après les termes de celte réclame, qu'un seul et même graveur fut chargé de la reproduction de celle série de dessins, divisés en suites de six feuilles, portant toutes la même adresse. La première que j'ai rencontrée, et la seule que j'aie connue pendant longtemps, me confirmait dans celle croyance, car elle est tout entière de Cochin, c'est-à-dire de Charles-Nicolas Cochin le père. En voici le litre : « Trophées nouvellement inventés par J . B. Toro, et se vend à Paris, chez le sr du Buisson, rue de Guénégaud, du côlé du Pont-Neuf. Avec privil. du roy. C. Cochin, sculpsil. » Ce sont. six grandes pièces en hauteur, représentant des trophées, non pas sous la forme de faisceaux suspendus, mais groupés sur des bases, dans le sentiment de panneaux et de bas-reliefs.

Mais outre celle suite, que possède aussi M. Bérard, il en a deux autres avec l'adresse de du Buisson; l'une, toujours en hauteur, sans numéros, et qui porte pour titre : « Desseins arabesques a plusieurs usages, inventés par J. B. Toro. Se vend à Paris, chez le sr du Buisson, rue de Guénégaud, du côlé du Pont-Neuf. Avec privilège du roy, » est encoie de Cochin seul; mais la troisième n'est plus de lui, elle esi d'un certain Bochefort. En voici le titre eutier, très-curieux de tous points, et qui est de nature à faire supposer que c'est celle qui a paru la première :

« Livre de tables de diverses formes qui, par la nouveauté, l'intelligence et le bon goûl des compositions, et par la richesse des

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