AN IX DE LA RÉPUBLIQUE
Projet de colonne départementale, élevée à la gloire des braves morts dans la guerre de la liberté.
Quatre grands fleuves, le Nil, le Pô, le Rhin et le
(1) Legrand et Landon, p. 20.
Danube, placés sur le soubassement du monument élevé à nos braves, désignent les pays qui ont servi de champs à leur gloire. Sur les quatre faces, des basreliefs représentent le départ et le débarquement en Egypte, leur entrée en Italie, le passage du Rhin et leur entrée en Allemagne, la traversée du Danube et la fuite des Impériaux.
La force et la supériorité de courage qui leur ont constamment asservie la Victoire sont marqués par les emblèmes de ces vertus guerrières : des Victoires personnifiées, placées aux quatre angles du sarcophage, en sont les résultats, et des trophées, assemblages des dépouilles des ennemis, en ornent les frontons auxquels sont suspendus des couronnes civiques que leur a valu leur dévouement à la patrie.
Des Victoires, amoncelées les unes sur les autres et séparées par des lauriers, leur ont mérité les palmes et la couronne de la gloire, et atteignent à l'Immortalité; elles forment la colonne que la reconnaissance nationale a érigée à leur mémoire, et son chapiteau, composé de palmes étreintes par une couronne d'étoiles, est surmonté de l'Immortalité, sur la base de laquelle sont écrits ces mots : Gloire, Force, Courage et Persévérance.
Inventé et dessiné par Pierre -Paul Prudhon,
Précis du monument.
Ils ont passé les mers, traversé les fleuves, gravi les montagnes, et sont entrés comme un ouragan impétueux sur le territoire ennemi; là ils ont combattu, ils ont vaincu et ont trouvé la mort.
Sarcophage.
Sur l'urne funéraire, ornée des dépouilles des vaincus, sont tracés les images de la Victoire et les emblèmes de leurs vertus guerrières.
Colonne.
De leur tombeau se lève le monument de leur courage. Dans leur valeur héroïque, ils ont entasse victoires sur victoires, moissonné les palmes de la gloire et touchent maintenant à l'immortalité.
Si mes lecteurs avaient le dessin sous les yeux, je n'aurais rien à ajouter; mais en son absence, je suis contraint d'entrer dans quelques détails de description pour donner un corps positif à ces idées allégoriques, et préciser davantage la forme pittoresque que Prud'hon leur a donnée. Du centre d'un bassin circulaire s'élève un gi\>nd soubassement carré, relativement peu élevé, surmonté d'un piédestal carré beaucoup plus étroit et très-haut; c'est sur celui-là que porte la colonne, couronnée par une statue de femme. Sur le premier soubassement, et par conséquent des quatre côtés du piédeslal de la colonne, se voient quatre grands socles, bas et larges, portant quatre statues de fleuves à demi couchés. Celui qu'on voit de
face est le Nil, appuyé sur un sphinx ; les deui autres qu'on voit iur les côtés sont le Pô, caractérisé par un cygne, et un troisième n'ayant qu'une urne pour emblème. De la plinthe sur laquelle ils sont couchés tombe dans toute sa largeur une nappe d'eau, qui passe en quart de cercle devant le bas-relief sculpté sur leur piédestal. Le seul visible est celui placé au-dessous du Nil ; il représente le débarquement en Êgypte.
Le piédestal de la colonne se divise en deux parties; en bas une sorte de soubassement en forme de frisa où se voit un aigle entre deux lions; la partie supérieur* est flanquée, à ses quatre angles, de Victoires. Celles-ci, placées comme au coin d'un sarcophage, forment cariatides et supportent sur leurs têtes les angles de quatre frontons, surmontés en outre d'attributs guerriers et se terminant par un redent qui perle sur la tête des Victoires. Entre celles-ci, et de toute la hauteur de leur corps, se trouvent quatre tables étroites destinées à recevoir des inscriptions.
C'est du centre de ce carré, formé par les quatre frontons, que s'élève la colonne; elle est divisée par des couronnes de lauriers en dix tambours couverts de bas-reliefs représentant des victoires et des combats équestres. Le chapiteau, inspiré des formes que l'expédition d'Égypte venait de révéler à l'émulation des artistes, est composé de palmes, mais il devient personnel en ceci que ces palmes, espacées et plaquées contre un chapiteau uni, sont retenues par une couronne d'étoiles de l'effet le plus charmant. Ce chapiteau surmonte un petit piédestal cubique dont la seule face visible porte le mot gloire, et sur lequel est debout la figure de l'Immortalité couronnée d'étoiles; elle est drapée et posée avec la prâce la plus exquise; elle tient une couronne de lauriers et aussi son propre symbole, le serpent se mordant la queue, que, d'un geste qui relève la banalité de l'emblème, elle lient comme Apollon ferait sa lyre.
En somme, l'effet de l'ensemble rappellerait assez bien celui de la colonne du Châtelet, plus simple mais conçu dans les mêmes idées. Cependant je crois que l'œuvre de Prud'hon aurait à l'exécution des défauts sensibles, surtout a cause de l'importance de ses soubassements successifs; ils sont presque de Ja haute ir de la
colonne, qui pareil petite et maigre au-dessus d'eux. Si Prud'hon a fait son dessin à l'échelle indiquée par le programme, de 5 millimètres pour mètre, le soubassement ayant 0,230, la colonne 0,275 et la statue 0,080, ce qui fait un total de 0,585, le tout aurait en réalité 29 mètres, 24 mètres seulement de moins que la colonne Vendôme, qui eu a un peu plus de 43. Mais je ne crois pas que Prud'hon ait étudié son projet comme un archiiecte ; ainsi, d'après sa taille sur le dessin, la statue de l'Immortalité aurait à elle seule 4 mètres, ee qui serait plutôt hors de proportion.
Dans un autre ordre d'idées, je ferai une autre remarque, qui portera sur la signature du dessin. On appelle toujours Pierre- Paul, notre artiste, qui s'est toujours appelé ainsi. C'est cependant une erreur; elle a été relevée par M. Alfrjd Poliquet dans une lettre écrite à M. Paul d'Ivoi, et que celui-ci a imprimée dans sa Chronique du Courrier de Parie du 8 juin 1858. Comme on aurait aujourd'hui quelque peine à retrouver le numéro, je la réimprime en entier; elle sera môme d'autant mieux à sa place dans les Archives, qu'elle donne le texte de l'acte de naissance de Prud'hon et la date exacte de son mariage.
« «juin 1858.
« Monsieur,
« Dans votre Chronique parisienne d'aujourd'hui, — à propos de l'exposition du dessin de Prud'hon, la Justice divine poursuivant le Crime (1), vous donnez quelques détails biographiques sur ce
(1) J'ai autrefois étudié les transformations de la première composition , que Prud'hon a abandonnée pour une seconde dont la valeur est certainement inférieure. Articles extraits du Moniteur det Arts, Paris, 1850, pages 53-9.
M. Eudoxe Marcille possède une curieuse lettre de Prud'hon à M. Frochot, préfet de la Seine , qui se rapporte à la seconde composition. Elle a été imprimée en même temps par M. Léon Godard dans les Beaux-Arts, Revue nouvelle,^ dul,r juin 1860, p. 100-2, et par M. Charles Blanc, dans la Ga%etle des Beaux- Arts, n» du 1* juin, pages 310-3.
peintre. J'ai remarqué quelques inexactitudes que je vais vous signaler; mais tout d'abord je dois vous dire que votre erreur a une excuse bien simple : c'est que dans les nombreuses biographies que j'ai vues de cet artiste, aucune ne fait connaître exactement ses noms et son Age. Les unes le font nattre en 1760, les autres le 6 avril 1763. On dit que Prud'hon lui-môme, dans un but qu'il ne convient pas d'indiquer ici, a aidé à propager ces inexactitude*. J'aurais presque une preuve de cette assertion dans les documents erronés qu'il a fournis à l'Institut lors de son élection, le 21 septembre 1816.
« Pierre Prudon et non Pierre-Paul Prud'hon est né à Cl un y
(Saône-et-Loire), le 4 avril 1758.
« Voici le texte de son acte de baptême :
Ce jourd'hui quatre avril mil sept cent cinquantehuit, je, prêtre, curé de la paroisse de Saint-Marctlde-Cluny, ai baptisé Pierre, fils de Christophe Prudhon, tailleur de pierre, et de Françoise Piremol, sa femme, né le même jour.
Son parrain a été Pierre Moreau, marchand épicier, et sa marraine dame Ursule Mutin, épouse du sieur François Biais, marchand de drap, tous en ladite ville, soussignés avec moi.
Signé au registre : Mutin -Biais, Moreau, de la Porte, curé.
« Lors de la rédaction de l'acte de son mariage, qui a eu lieu à Cluny le 17 février 1778, le prénom de Pierre existait seul aussi sur le registre officiel; mais une main étrangère, — qu'on dit être celle de Prud'hon, — a ajouté plus tard, en interligne, dans le texte et dans la marge, le prénom de Paul. Cet acte est signé Pierre Prudon.
« Il résulte clairement de ces pièces que Prudon s'est donné ou
s'est fait donner le prénom de Paul, et qu'il a changé l'orthographe de son nom postérieurement à son mariage. »
Le but dans lequel Prud'hon s'est ajouté le nom de Paul est évidemment le désir d'avoir les mêmes prénoms que Rubens. C'est certainement une petitesse, mais comme elle ne l'empêche d'être à sa façon un peintre de génie, il y aurait mauvaise grâce à attacher à ce détail plus d'importance qu'il n'en mérite. L'erreur et la supposition sont certaines, mais l'usurpation a été trop bien prescrite par la manière dont le peintre de Zéphyr a porté le nom qu'il s'est donné, pour qu'il soit désormais presque impossible de l'appeler autrement que Pierre-Paul Prud'hon. A. di M.