‹ Archives de l'art français Documents recueil de documents inédits relatifs à l'histoire des arts en FranceChapitre 59 sur 243 · PEINTRE ET ARCHITECTE · texte numérisé non relu

PEINTRE ET ARCHITECTE

Document communiqué et annoté par ». Léon Lnjjrnngi .

Il ne s'agit p3S ici, disons-le tout d'abord, de l'illustre Pierre Mignard, l'auteur de la coupole du Yai-de-Grâce. Le prénom de Pierre, qu'il couvrit de gloire, était héréditaire dans la famille des Mignard. Son fiôre Nicolas s'êtanl marié à Avignon eut deux fils, qu'il nomma Paul et Pierre. Paul fut peintre, Pierre fut architecte. Paul, qui mourut à Lyou en 1671 , — ou 169!, — ne peut, en aucun cas, être le père de l'auteur de la lettre qu'on va lire, lettre écrite évidemment par un jeune homme. Mais son frère, le chevalier Mignard, l'un des fondateurs de l'Académie d'architecture, eut deux fils. L'atné cous est inconnu; le second est l'auteur de la lettre* qu'il signe en effet Mignard cadet, et, comme il parle en

architecte, on peut sans scrupule voir en lui ce Pierre ilignard, peintre et architecte» déjà signalé par M. Achard (1), qui fut reçu le 1er février 1750 dans la confrérie des pénitents blancs d'Avignon.

A Rome, ce 29 aoust 1730.

Mon très cher monsieur,

Le retour de M. Guignet le fils me procure l'honneur de vous écrire celle-cy pour vous demander, comme un véritable amy de ma tante et le mien, h continuation de votre chère amityé, aussy bien qut celle de moiselle vostre epouze , du cher fils et de toute la famille, que j'estime et honnore infiniment, et auxquels je vous prie d'assurer en gênerai de mes respect et d'un parfait souvenir de toutes les bonuesteté que j'ay receu ches vous. J'ay trouvé, heureusement pour moy, icy vostre cher neveu avec monsieur Imber, neveu de nostre amy le frère Imber, que j'eu l'honneur de voir a Marseille plusieurs fois, et qui me procura la connaissance de Monsr Durand et toute la famille, ou j'eu encore l'honneur de diner deux fois avec le frère Imber. Nous parlamc bien de vous, et nous beume souvent a vostre santé et a celle du cher fils. Je vous assure que c'est un agréable famille que celle de monsieur Durand. Il vous es- •

(r) Archive* de français, Doc, t. IV, page 187.

time infiniment, il souhaitte tous que vous ayez occasion de faire encore un voyage a Marseille pour voir la maison achevée. Il sont bien logé et meublé magnifiquement. Nos orfèvre d'Avignon sont des craceux auprès de ceux de Marseille. Monsieur Durand m'a fait promettre de les aller voir a mon retour, ce que je feray avec bien du plaisir. Sy le frère Imber est de retour, nous obligeres bien de luy faire mes complimens. Pour revenir a vostre cher neveu et a monsieur Imber, nous somme inséparable. Feste et dimanche, ils ont la bonté de me venir prendre sur les cinq heures du soir, et nous alons voir toujours quelque chose de nouveau, et au retour nous alons quelquefois nous rafrechir la consiance, et vous pouvez juger sy nous beuvons a vostre santé et de toute la famille. C'est nostre prélude, et nous faisons des depance teribles de cinq a six sol par teste. Mais pour lors nous somme cinq ou six, dont Monsr Pont en est un, qui est ches monsieur de Cavaillon, Monsr Guignet, Monsr Du Prat, un Lionnois, mais point d'Italiens. Il ne simpatize point avec nous, c'est asses dire en pasent. Mais, en revanche, on peut dire a leur honneur et gloir qu'ils ont du génie en tout, et que, sy ces gens la etoit laborieux, il seroit incomparable. Vostre cher neveu vous a fait, à ce qu'il m'a dit, une petite naration de la propreté de Rome, de la politesse de la nation et de leur genre de vie. À l'égar des famille, je ne le répète point dans ma lettre. Cela a

part, Rome est une ville a voir, tant pour la propreté des église que des richesse et magnifissance. Il n'i a point de ville dans toute la chrétienté qui puisse aler de paire avec Rome pour l'ornement des église, pour les tableaux des premiers maistre, et en quantité, pour les débris des temples antique, arc de trionfe, enfitéatre, dont il est dificile d'en juger sans le voir. Il y a quantité de figure antique. Mais elle ne sont pas toutes belles, et j'en ay veu quelqu'une qui ne sont pas dans leur proportion et que Fou garde pour l'encienneté de l'ouvrage. 11 y en a beaucoup du temps des Greque. Je n'ay pas encore veu la santyeme partie de ce qu'il y a a voir, et ces messieurs avec qui j'allais me promener non guer veu plus que moy, parce qu'il s'occupent a travailler toute la semaine. 11 sont fort aymé dans la maison ou il sont. On n'a pas tort, a la vérité. Je puis vous dire avec sincérité qu'il sont d'un exemple a himiter, et comme sy il etoit deux frère, j'entans Mons' Germain etM'Imber, et habil tous deux dans leur genre. Je vais quelquefois passer deux ou trois heures a la Cademie, dont j'ay l'honneur de connoistre plusieurs de ces messieurs, ou il y a des habile peintre, et deux sculpteur fameux, M Bouchardon et Mr Adam. Mr Bouchardon, plus âgé que l'autre, est plus sçavant. Il vient de finir un Hercule en marbre, plus grand que nature, d'une beauté enchanté, d'un fin y et d'une attention particulier. Je vous assure que nos sculpteur ne seroit bon que pour T. vi. 28

dégrossir auprès de ces deux messieur la. II n y a point d'étrangers qui ne soit enchanté des ouvrage de ces deux messieur. S y ils se soutienne, ils feront du bruit en France. J'ay examiné une partie des palais icy; il y en a d'asses beaux des premiers moderne, et pourtant des petite fenestre fort écartée les unes des autres. Mais dans les dernier qu'on a fait, cela est mal décoré, et de terrible faute dans la proportion. Ils ont bien tort, car il y a des choses dans l'antique qui vous charme, avec un attention, une régularité et une exactitude inconsevable. Je voudrois de tout mon cœur vous avoir icy avec moy, nous passerions de belles heures agréablement. Mon papier s'en vat. Excuses moy. Je vous embrasse et suis avec tout l'attachement possible vostre très humble serviteur,

Mu. naiid cadet.

Lorsque vous voudres bien m'honnorer de vos lettres, adressés, s'il vous plait, a monsieur Pierre Desportes, marchands horlogeurs à S* Ignace, pour randre, etc., sans mettre mon nom dessus la lettre. Sy vous ne comprenes l'adresse, le compère Sauvant vous la donnera.

A monsieur

Monsieur Franc, architecte, proche monsieur des Achards de la Beaume.

A Avignon.

Par exprès.

Le correspondant auquel Nignard cadet adressait cette curieuse lettre est Jean Baptiste Franque, architecte d'Avignon, et le «cher fils » est son fils François, qui devint srchitecie de l'hôtel des Invalides et membre de l'Académie d'architecture. 11 avait alors de dix huit à vingt ans. Le « cher neveu » n'est aulie que Pierre Germain, orfèvre du roi, «Je qui Ton a des Éléments d'orfèvrerie et un Livre d'ornements, publiés en 1748 et 1751 ; son père, Thomas Germain, avait-il épousé une soeur de Franque à son retour de Rome, en passant I Avignon, ou Frauque était-il venu chercher femmeà Paris, d'où les Germain sont originaires? Le fait importe peu. Il suffit de savoir que Frauque avait pour neveu Pierre Germain, et cette parenté est plus que prouvée par plusieurs lettre? de ce dernier à l'architecte d'Avignon, dans lesquelles il l'appelle mou oncle.

On connaît le frère Imbert. Le mémoire de M. de Moulinneuf, publié dans VAbecedario de Mariette (tome II, page 395), nous apprend que Joseph-Gabriel Imbert, après avoir fait profession à la Chartreuse du Villeneuve lès Avignon, en 17U3, et y avoir exécuté plusieurs tableaux, accompagna à Rome dom Berger, son supérieur, et qu'au retour il s'arrêta à la Chartreuse de Marseille, où il mena à bonne fin six grands tableaux, entre autres le Calvaire, regardé comme son chef-d'œuvre. C'est slors, sans doute, que Mignard cadet eut l'honneur de dîner avec lui chez Durand l'orfèvre. Le trère Imbert avait alors soixante-quatre ans. Il retourna peu après à la Chartreuse de Villeneuve, où il eut un autre honneur, celui de recevoir le président de Brosse, en 1739. et de lui montrer, à côté d'une Annonciation du Guide, fort gâtée, « une excellente copie qu'il venait de faire. » — De tous ces ouvrages du peintre chartreux , il ne reste rien, ni à Avignon, ni à Marseille Quant à son neveu » Grosson (Almanach de Marseille, 1772) le cite avec éloge, et même quelque chose de plus : — « La France, dit-il, a admiré les produc ions de N... Imbert, excellent cizeleur, à qui le trop grand amour de son art c oûta la vue, au grand regret des artistes qui le prenoient pour modèle. » — Claude Imbert, orfèvre ciseleur, figure en elfet, dans le Dictionnaire d'Achard, parmi les élèves de son oncle le chartreux, à côté de Manglard et d'Etienne Parrocel.

Sur Bouchardon et Sigisbert Adam, nous n'avons rien à dire,

smon que le premier avait eu le prix de sculpture en 172Î, et le second en 1723, et que tous deux partirent pour Rome eu celte même année, a Nos sculpteurs, » que le cadet Mignard ne trouve bon* a que pour dégrossir auprès de ces messieurs là, » désignent, non pas les sculpteurs français, mais les sculpteurs avignonnais de l'époque. Enfin « le compère Sauvant » n'est autre que Philippe Sauvan, qui, avant de se fixer à Avignon, avait séjourné a Rome assez longtemps pour connaître les habitudes d'indiscrétion de la police pontificale, surtout à l'égard des sujets du Comtat. M. Robert Dumesnil a consacre à cet artiste ( Le Peintre-gravevr français, tome VIII, page 302) une notice dont nous avons rectifié quelques points {Revue univer telle det arts% tome V, page 505).

En définitive, de tous les artistes cités dans la lettre de Pierre Mignard, c'est Mignard lui-même qui est demeuré le plus obscur. On sait qu'il a été pénitent blanc ; ou sait qu'il buvait bien. Ce sont ses seuls titres de gloire. Léon Lagrange.

DU LORENS ET DU HOUSSAT

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